L’ancien bassiste du groupe a quitté Talk Talk en 1988 après la sortie du chef-d’œuvre Spirit Of Eden, et a depuis enregistré ou produit plusieurs album dont le monumental Out of Season avec Beth Gibbon (Portishead) en 2002. Un peu savant fou, isolé et confiné avec sa femme et ses filles dans la campagne anglaise, il vient de publier le crépusculaire Clockdust (Domino Recordings), un album d’une rare délicatesse qui doit autant à Jacques Brel qu’à Joy Division, voire à Cab Calloway. Comment est-ce possible ? Explications avec l’intéressé, aussi caustique qu’un anglais peut l’être.
Alors, comme ça, d’après votre compte Instagram, vous faîtes le DJ pour vos filles pendant le confinement et vous leur jouez de l’électro avec Speedway de The Prodigy pour les mettre au défi. Et vous ne tenez pas jusqu’au bout du morceau ! Après avoir fait partie de Talk Talk et enregistré un album avec Beth Gibbons, vos filles savent-elles que vous êtes considéré comme une légende de la musique ?
Paul Webb (il éclate de rire) : Non, et on pourrait dire qu’elles n’ont pas beaucoup de respect pour le vieil bonhomme que je suis ! Elles savent que j’ai fait de la musique et que j’en fais encore puisque j’ai un studio à la maison, dans une grange, mais je ne les ai jamais obligées à écouter les disques que j’ai enregistrés avec Talk Talk ou Beth.
J’ai cherché un peu partout et je n’ai pas trouvé pourquoi vous vous êtes choisi ce pseudonyme de Rustin Man. Qu’est-ce qu’il dissimule ?
Paul Webb : Je ne tenais pas à faire de la musique sous mon propre nom. Quand j’étais dans Talk Talk, je pouvais jouer un rôle, me dissimuler derrière l’image du groupe. C’est la même démarche pour ce que je fais en solo, je me cache derrière un personnage. Je ne suis qu’une illusion, une sorte de marque. Donc c’est à la fois moi, et un autre que moi que vous entendez sur ce disque. Le nom de Rustin Man m’est venu en jouant sur « rusting man », l’homme rouillé que je deviens peu à peu (Paul a eu 58 ans en début d’année). Je me décompose, je pars peu à peu en morceau.
Vous savez qu’en français, le mot « rustine » fait penser à un pansement que l’on met sur une roue qui vient de crever…
Paul Webb : Je ne savais pas mais j’aime bien aussi cette idée.
Deux albums d’affilée, un en 2019, l’autre en 2020, alors que le premier avec Beth Gibbons remonte à 2002. Que vous arrive-t-il ? Vous êtes pressé ?
Paul Webb : Il m’a fallu du temps parce que j’ai construit moi-même mon studio et j’ai voulu prendre le temps d’expérimenter, d’apprendre à jouer de certains instruments que je ne maîtrisais pas. Je voulais aussi trouver ma voix, ma voix de chanteur (Paul faisait quelques chœurs dans Talk Talk mais y jouait surtout de la basse). Et puis je voulais donner du temps au temps. Je l’utilise comme un instrument, un filtre pour tamiser les choses. J’ai enregistré les chansons de Drift Code (sorti en 2019) et de Clockdust en même temps, puis j’ai passé deux à trois semaines à décider quel morceau je gardais pour quel disque. J’ai d’abord publié Drift Code, et je me suis laissé donc du temps avant de réécouter les titres de Clockdust pour les peaufiner comme je l’entendais.
Vous avez confié que Clockdust avait été pensé sous l’influence assumée de Jacques Brel. Mais comment l’avez-vous découvert ? Via des reprises en anglais de Scott Walker ou de Marc Almond, ou en version originale en français ?
Paul Webb : J’aime beaucoup écouter de la musique chantée dans une langue que je ne connais. Cela crée un sentiment étrange, vous pouvez fantasmer sur le sens de la chanson beaucoup plus facilement. Côté français, je me suis beaucoup intéressé à Serge Gainsbourg et à Jacques Brel (Belge, évidemment, ndlr). Un jour, mon frère m’avait ramené de Paris un coffret consacré à Brel que j’ai usé à force de l’écouter sur ma platine. Je connaissais aussi la fabuleuse reprise en anglais de Jackie de Scott Walker qui m’a marquée durablement.
Aviez-vous déjà en tête les émotions que vous vouliez transmettre avec les morceaux de Clockdust ?
Paul Webb : Oui, et non. Je voulais que les chansons viennent du cœur, qu’elles aient de l’âme avec une ambiance à la fois « claustrophobique » et naïve. Comme si c’étaient des chansons timides. Je voulais aussi qu’elles soient chantées comme par un acteur de ces vieux films des années 40, 50. Une sorte de narrateur. Pour le titre Old Flamingo, je suis la voix dans la tête d’une petite fille. Son père est un de ces gangsters un peu old school. Il sait qu’il arrive au bout de sa route. Il veut la protéger et lui dire qu’il l’aime. Je voulais que la voix chantée soit douce, tranquille. Même les gangsters ont des enfants…
Quand vous étiez adolescent et que vous avez rencontré Lee Harris (futur batteur de Talk Talk) à Southend-by-the-Sea, écoutiez-vous ce genre de musique très cabaret, ou ce jazz à la Cab Calloway auxquels fait parfois référence Clockdust ?
Paul Webb : Non, j’étais à fond dans le reggae et la musique électronique de l’époque (Cabaret Voltaire, The Human League, etc). Mais plus petit, quand j’avais 5/6 ans, je me souviens que l’on écoutait à la maison Frank Sinatra ou les fabuleux Mills Brothers. Les microphones utilisés avaient, ont encore, un rendu incroyable. Certains valent des fortunes, jusqu’à 20 000 Euros. J’ai une sorte de nostalgie de cette époque pas du tout rock’n’roll. Non, pas une nostalgie… Disons, que les voix de cette époque me procurent des sensations, des émotions. Je ne peux pas dire que je suis nostalgique de cette époque puisque lorsque j’étais avec Talk Talk, je ne pensais pas du tout à cette musique et je suis quelqu’un très ancré dans le présent. Par exemple, j’ai beaucoup de mal à me souvenir de choses précises avec Talk Talk… Pour moi, c’est du passé.
Vous vous souvenez tout de même d’avoir joué devant 75 000 personnes dans un stade en Grèce au début des années 80 en 1ère partie des Clash ?
Paul Webb : Oui, vaguement. Mais je ne crois pas qu’il s’agissait des Clash, plutôt de The Cure. Vous savez, quand j’étais sur scène, j’étais vraiment dans la musique. Je ne faisais pas trop attention à ce qui se passait autour.
Vous évoquiez les microphones des années 40, mais vous-même, vous en utilisez un paquet. Jusqu’à six pour enregistrer dans votre studio…
Paul Webb : Oui, je m’en sers de façon créative pour multiplier les prises de son avec un instrument, une guitare, une basse. Ensuite, je travaille un peu comme un peintre en choisissant quelle prise je vais utiliser dans un morceau. Chaque microphone donne une couleur, une nuance différente. C’est un processus que je trouve très organique. C’est comme ça que j’ai travaillé sur Drift Code et aussi sur Clockdust.
Si vous remontiez dans le passé, et rencontriez le gamin que vous étiez à 13 ans, que lui diriez-vous ? Quel conseil lui donneriez-vous ?
Paul Webb : Pas grand-chose. Peut-être de faire encore plus de musique, d’enregistrer plus de morceaux, d’écrire plus de chansons. Mais la jeunesse est d’abord faite pour être gaspillée, non ?
Comment avez-vous commencé à faire de la musique ? Avec Lee en rejoignant un groupe de reggae nommé Eskalator ?
Paul Webb : J’ai commencé par prendre des cours de piano, puis j’ai rejoint une fanfare comme pas mal de gamins. Ensuite, je me suis mis à jouer de la basse parce que dans toutes les formations où je passais, il y avait un guitariste, un batteur mais il manquait toujours un bassiste. Avec Lee, on a commencé à faire des concerts très jeunes. Pour tout vous dire, nous étions même trop jeunes pour avoir le droit de boire de l’alcool. Puis, je suis rentré dans une école d’art. Et j’ai rencontré Mark (Hollis, ndlr). J’ai toujours voulu être musicien. Mais avant Talk Talk, j’étais plutôt obsédé par un groupe comme Joy Division, les Doors aussi. J’étais très attiré par une certaine noirceur dans la musique.
Beaucoup de critiques britanniques comparent la musique de Rustin Man à celle de Robert Wyatt ou des morceaux de David Bowie. Est-ce une bonne ou une mauvaise interprétation ?
Paul Webb : J’apprécie les deux. Je dois dire que si l’on me compare du côté de la voix avec ces deux chanteurs, c’est quelque chose qui m’échappe complétement. Moi, je dirais plutôt que je suis très influencé par une certaine ambiance, celle de Berlin dans les années 30 ou 40, la musique cabaret. Je suis quelqu’un de très visuel, et j’ai en tête beaucoup de vieux films en noir et blanc, et une certaine innocence perdue qui transparaissait dans les images de l’époque.
Vous dîtes que vous n’êtes pas nostalgique, mais vous semblez tout de même très ancré dans le passé. Avez-vous des regrets concernant Talk Talk ? Un détail, mais est-ce exact que le groupe s’est d’abord appelé 300 Cubs ?
Paul Webb : Comment savez-vous ça ? Oui, c’est vrai, nous nous sommes d’abord appelés 300 Cubs mais nous n’avons dû garder ce nom qu’une, deux, peut-être trois semaines, avant de nous rebaptiser Talk Talk. Sur les regrets… comment pourrais-je en avoir ? Talk Talk est resté intègre jusqu’au-bout. Le groupe s’est arrêté pile quand il fallait qu’il s’arrête. Une trajectoire parfaite que j’assume et qui me plaît.
Avec le temps, et la disparition soudaine de Mark Hollis au début de l’année dernière, les spéculations vont bon train chez les fans du groupe. Je pose donc simplement la question : savez-vous s’il existe des inédits de Talk Talk quelque part, peut-être enterré dans un coffre, sous un arbre dans la campagne anglaise ?
Paul Webb (amusé) : Non. Je suis sûr que non. Il n’y a pas de trésor à trouver. S’il y en a un, il est sur les disques que nous avons enregistrés. Nulle part ailleurs.
Concernant Rustin Man, quelles sont les directions que vous comptez prendre pour la suite de ce projet ? Vous évoquiez votre goût pour la musique électronique…
Paul Webb : Je sais simplement que le prochain disque devrait prendre moins de temps. J’ai déjà commencé à travailler sur quelques morceaux. Ce que je veux, ce que je cherche, c’est être surpris.
Quand le confinement sera fini, allez-vous tourner avec un groupe en Europe ? Eventuellement avec Lee à la batterie (il a participé aux albums de Rustin Man) ?
Paul Webb : Avec Lee, je ne crois pas. Il est occupé sur son propre projet. Je compte bien faire des concerts avec Rustin Man. Pour l’instant, nous avons trois dates en novembre de cette année mais aucune en France. Il est prévu que je monte sur scène avec une formation dans laquelle il y aura le bassiste du groupe Dez Mona (Nicolas Rombouts), un groupe belge dont j’ai produit l’album Hilfe Kommt en 2009. J’ai hâte de jouer les morceaux de Rustin Man sur scène et de voir comment ils évoluent.
Propos recueillis par Frédérick RAPILLY (avril 2020)
Clockdust (Domino Recordings)











