« Être parisien, ce n'est pas être né à Paris, c'est y renaître. » Voici un aphorisme plein d’esprit dont la formule n’illustre plus l’entière vérité de ce qu’est devenue la capitale française. Son auteur, Sacha Guitry, ne pouvait imaginer que l’admiration séculaire de la France pour Paris eût pu un jour être distancée par celle désormais vouée à ses régions.
Supposons n’avoir aucun goût pour le chant des rouges-gorges matinaux, ni celui des coquelicots printaniers, voire pas davantage pour la montagne ou la mer ; à même envisager que l’on ait besoin d’une certaine cohue pour être heureux, et que la vivacité des beaux esprits nous séduise, cela ne signifie toutefois plus être en mesure de vivre à Paris. Car il faudra désormais endurer le tintamarre poisseux des rues sales, piétiner les couloirs nauséeux d’un métro archiplein, supporter le remue-ménage ininterrompu des travaux tout en prenant le risque de se faire occire par moult agresseurs contre lesquels la police est impuissante. Mais, bien au-delà de ces exemples non-exhaustifs, il faudra aussi et surtout admettre que, loin des Lumières qui firent son génie, Paris ne brille plus que du halo d’une bougie en fin de mèche. Petite étincelle face à laquelle le talent de nos régions s’impose comme un soleil ridiculisant une ampoule au tungstène.
« Paris, point le plus éloigné du paradis, n’en demeure pas moins le seul endroit où il fasse bon désespérer » Emil Cioran
J’aime plus Paris, chantait déjà Thomas Dutronc en 2007. Quelle ironie quand l’on réécoute la chanson de son père, Il est cinq heures Paris s’éveille qui, quarante ans en amont, illustrait la capitale au petit matin d’une enchanteresse visite par quartier : les Halles, Pigalle, la Concorde, Montparnasse, la place Dauphine… Endroits aujourd’hui enlaidis par une gestion municipale catastrophique. Ce sont des rues défoncées, envahies de rats, des plots jaunes hideux, des palissades de chantier ; souhaiterions-nous y déambuler que les travaux de voirie, la circulation intempestive, les pistes cyclables (sans vélo !) et les voleurs à la tire empoisonneraient l’atmosphère devenue insoutenable. Le laideur est là. Elle sidère. Repoussante. Certes, on ne peut résumer le problème de Paris à une énumération caricaturale de décisions prises par une équipe municipale où les amateurs font la course avec les médiocres. Sans doute conviendrait-il plutôt de se pencher sur les réels motifs de cette perversion « capitale ».
Pour autant. A quoi servirait d’en faire le recensement ? Une analyse objective ne changerait rien aux faits, lesquels, en regards humains, économiques, politiques ou encore esthétiques, illustrent une disgrâce humiliante. Les chiffres ne font plus sens lorsque la saturation est atteinte. Il ne s’agit pas de savoir ce que Paris gaspille puisque son bilan n’est que regrettable faillite pour celle qui fut l’une des plus belles villes du monde. Sa décadence remonte au début des années 2000, époque où une France cosmopolite s’est mise à accueillir et promouvoir le douteux, jusqu’à se transformer en un condominium ou les trafiquants et les organisateurs de la destruction ont fini par être rois. Paris n’a plus grand-chose de français, il suffit d’épeler le patronyme de ses coqueluches pour s’en rendre compte.
« Dieu a inventé le Parisien pour que les étrangers ne puissent rien comprendre aux Français. » Alexandre Dumas
Outre le mal fait à la France par son comportement de mauvaise fille, Paris se corrompt elle-même, au point que le reste du monde la cherche à travers ses fantômes. En vain. Soyons néanmoins honnête. La capitale française gigote encore un peu, mais ce sont les ultimes soubresauts d’un corps en fin de vie, veillé par ses régions qui lui portent secours durant son agonie. Car, si Paris n’envisageait pas ses multiples provinces comme un troupeau de vaches à lait aux dépens duquel elle vit, il n’est pas certain qu’elle survivrait encore longtemps. D’ailleurs, à quoi est-elle vraiment utile aujourd’hui ? L’essentiel de ce que l’on y fait relève de choses dont il n’est nulle besoin ailleurs. Une fois élagué les brassages inutiles, le bluff, la tromperie, l’excentricité sans panache et l’esbroufe, il ne reste rien de productif. Entre l’agriculteur Breton et le mandataire de Rungis, le plus soucieux d’augmenter ses profits n’est pas celui qui crée le plus de richesse. Quant à la politique ! Un conseiller régional besogneux rend davantage service à la nation qu’un député avachi sur son pupitre. Terminons avec la vie intellectuelle. Les draperies des salons littéraires prennent la poussière depuis longtemps, et seuls les petits talents font désormais carrière intramuros.
Quand elles ne sont pas dangereuses, les idées parisiennes sont inutiles
Le vice suprême de la capitale, sa maladie honteuse, est d’avoir perdu la foi et de ne plus croire en l’honneur, ni même à l’orgueil. Quand elles ne sont pas dangereuses, les idées parisiennes sont inutiles, parce que nullement définies en fonction de la nécessité française (c’est à dire régionale), mais bien plutôt selon des snobismes relatifs aux brises électorales qui soufflent alternativement dans un sens et dans l’autre. Le « tout Paris » est hélas ! devenu celui de la négation forcenée des plus nobles valeurs humaines. Pour couronner le tableau, n’être pas Français semble constituer un brevet d’excellence ; si l’on a le bonheur d’appartenir à ceux qui nous bafouent et devant lesquels nous capitulons jusqu’au recul sous la honte, alors, l’acceptation des tous les excès pousse à leur jouissance incivile.
« L’Angleterre a construit Londres pour son propre usage et la France a construit Paris pour le monde entier. » R.W. Emerson
Il est devenu plus chic et moins trompeur d’écouter une radio locale que France Inter ; plus tendance et moins redondant de (re)lire nos auteurs régionaux : Jean Failler, Lan Inisan, Jean Giono, Herve Jaouen…, ou ceux qui font une place d’honneur à nos régions, tels Juliette Benzoni, Françoise Bourdin, feu Bernard Clavel, Claude Michelet… ; oui, davantage vrai et juste de (re)découvrir la culture de proximité que de faussement s’extasier sur des « artistes » et « intellectuels » dont les principaux talents sont l’entregent, la ruse et autres soupçons portant à croire que nous ne sommes pas loin de l’entre-jambes.
Son budget de poule de luxe ressemble à celui des cocottes endimanchées
Paris est définitivement triste – l’entre-jambe s’y perd malgré tout ! – on s’y ennuie et, à la manière d’une vieille catherinette fanée derrière sa voilette, elle ne rend plus à ses régions le service protecteur que la troisième République avait promis à la France. Mais, voilà bien le problème ! la ville « de l’amour » ne coûte pour autant pas moins cher qu’autrefois à (ce qu’elle définit péjorativement comme) ses provinces ; bien au contraire, son budget de poule de luxe ressemble à celui des cocottes endimanchées qui donnaient le minimum à leur bien-aimé en échange de largesses dispendieuses. Paris est la tumeur de la France. Il devient urgent de prendre toutes les mesures indispensables afin d’enrayer les métastases qui attaquent la substance régionale. Si le pays est molasse, c’est à Paris qu’il le doit ; ou, pour dire les choses avec sévérité : Si Paris n’était pas en France, il y aurait encore une France. Vive nos régions. Elles sont le talent.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2020 J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Remerciements à Ronan Manuel pour l’idée (Sur Radio Rennes 100.8FM avec son émission Bon Vieux Temps – le lundi à 10h10 et 23h10, rediffusion le dimanche à 11h10) ; vifs remerciements en outre à la mémoire de Lan Inisan pour l’inspiration, et celle d’André Figueras pour le fil conducteur et la trame.











