Nous étions passé à côté, à sa sortie, l’an passé de ce livre qui pourtant avait fait couler pas mal d’encre. Le voilà en poche ! Il s’impose à tous. À la ligne/ Feuillets d’usine est à lire, à relire, à retenir, à voix haute, à voix basse, en lecture intérieure, ou à son voisin ou sa voisine de lit.
Un livre qui sent le bulot, bon, peut-être pas indiqué à ce dernier emplacement !
Un livre qui sent la mort, qui pue l’usine qui tue chaque matin, chaque jour, chaque seconde l’intérimaire qu’est Joseph Ponthus.
Couronné de nombreux Prix, c’est mérité. Ce livre est un phénomène social, politique, éthique, bref un manifeste poétique, car subjectif, aussi.
Un parce qu’il l’a écrit à la première personne, et deux parce qu’il l’a vécu, et trois parce que des millions de prolétaires sont là, à côté de nous, vivent cela, tuent, découpent, ou cuttérisent, décartonnent, rangent, ouvrent, recoupent, dégerbent. Le récit n’est pas qu’un lexique, c’est un vécu. Une tranche de vie comme on tranche le bœuf par le milieu, ou les vaches à la réforme, direction l’alimentation animale.
Le livre se passe près de Lorient, ou à Priziac, dans cette Bretagne des entrepôts aveugles et des camions de bêtes qu’on pousse, qu’on tire et qu’on découpe. Le livre s’écrit au bout des nuits de force, des nuits folles ajoutées aux samedis, prime garantie. Puanteur garantie, cauchemars garantis.
L’écrivain Ponthus en est un, il converse avec les écrivains tout en bossant ses dix heures. Aux pauses, c’est Rimbaud qu’il convoque, surtout Apollinaire car dieu que la guerre est jolie. L’abattoir est une guerre. Tous les jours remise et les nuits. Les ouvriers sont des bleus, chairs à canon, chair à saucisse, chair tuméfiée, amputée, sous l’œil glauque des statistiques RH. Ponthus ne nous épargne pas la chefferie, les casques rouges, des cons.
La pure merde qui pue la mort
Ponthus chante Barbara, ou surtout Trenet, il chante Ferré. Ce sont ses contreforts à lui, avec la bière et la morgue, et ce récit intérieur qui vient jusque nous, dont il s’est rappelé au bout des journées, en prenant sur le sommeil donc sur la suivante. On ne peut pas comprendre pourquoi des femmes se parfument avant de venir au boulot, ou se maquillent, on ne peut pas savoir ce qu’a de bon se remémorer une chanson, par forcément celle de Craonne, des bluettes aussi, tout au long d’une journée de merde. On dit de merde car il y en a jusque-là, pas de la fausse. La vraie chiasse de trouille, la pure merde qui pue la mort, la bouse et les humeurs, cette merde des animaux qui sentent l’abattoir et des hommes dans l’abattoir qui ont des chansons dans la tête, intimes, populaires, et que ça n’abat pas.
L’ouvrier écrivain ne mâche pas ses mots. Il a raison. Il renoue avec Marx, avec les prolétaires, les révoltés, les zadistes. Il se trouve mou du genou à ne pas trouver la force d’aller aux manifs de NDDL. Épuisé au-delà de l’épuisement, crevé comme on ne peut pas, il laisse certaines luttes aux copains, il n’est jamais à genoux !
On pense aux poèmes bleus de Perros. Car à la ligne se présente comme un long poème à lire, une mélopée de la peine, un lent et beau roman de vers courts, comme le souffle des hommes, après une nuit ou une journée d’abattoirs, court, coupé, manquant.
On a raison d’oublier la peine de ceux qui ont lavé les abattoirs pour nous
On le sait qu’avant la barquette et le plat prép’ il y a toute cette peine des hommes et des femmes aux machines, au froid, au dur de la servitude.
On le sait mais en bouffant la barquette, blister arraché vite fait, four à micro-ondes vite fait réchauffé, on a raison d’oublier la peine de ceux qui ont lavé les abattoirs pour nous, les ont dégraissés en se prenant sur la tête des crânes ensanglantés, des vexations de petits chefs, et encore des morceaux de carcasse ou de la pure graisse sur l’épaule, et du sang, toujours et encore du sang, c’est une histoire de sang qu’on a raison d’oublier sinon on perdrait l’appétit.
Ponthus a écrit un dur roman de la condition ouvrière. D’aujourd’hui. Les intérimaires covoiturent on non la nuit, ou non le jour, souvent vers le taf le pire. Pendant que leurs collègues syndiqués se mettent en grève, eux embauchent la mort dans l’âme. Le livre est un morceau de choix.
Sa sortie en poche exige que tous l’aient lu avant de s’endormir. Au sens politique du terme !
Gilles CERVERA
Joseph Ponthus, À la ligne Feuillets d’usine, folio












