Les éditions Plon rééditent une partie choisie des lettres de Marcel Proust d’après le travail de l’universitaire américain Philip Kolb, grand spécialiste de la correspondance de l’écrivain. Environ six cents courriers extraits d’une fougue épistolaire hors norme. Véritable exploration des traits de génie proustiens.

Tout le monde a fait l’expérience d’écrire au moins une lettre, peut-être deux… trois… et, pour peu que vous deveniez un jour célèbre, elles alimenteront sans nul doute votre postérité. Un bataillon de critiques littéraires… de sociologues… d’historiens… et autres psychanalystes… se chargea de les disséquer comme un juge d’instruction s’investit au fil d’une minutieuse enquête. A partir de la Correspondance de Proust établie par Philip Kolb, Françoise Leriche et Caroline Szylowicz ont sélectionné puis annoté un choix drastique parmi une foultitude de documents. Quatre axes principaux les ont animées. Les événements majeurs de la vie de l’auteur… La comédie humaine de la société de l’époque… La formation esthétique, genèse et progression de son œuvre… Et la stratégie littéraire du maître. Alors ! Pourquoi lire une correspondance d’écrivain, et pourquoi celle de Proust en particulier ?

Le courrier se fait littérature

Un document épistolaire non destiné à la publication consigne les forces agissantes de son auteur face aux événements de sa vie dans une époque particulière.  Il apporte des témoignages inespérés sur les gens côtoyés et ses relations avec eux ; sorte de biographie dans la biographie, plus confidentielle qu’un journal intime. Ainsi, dans cet élan particulier de la lettre transmise, découvre-t-on les aspects de sa vie culturelle, de son engagement esthétique,  de ses vicissitudes intellectuelles, et bien davantage : tribulations de sa vie ordinaire… famille… santé… finances… amour… chagrin… Dans la mesure où une lettre s’adresse à quelqu’un, chacune se distingue des autres archives par leur « allant » et leur entrain : elle parle, interroge et justifie parfois des réponses.

C’est le cas dans la correspondance entre Sigmund Freud et Stefan Zweig : trente années d’échanges luxuriants entre l’inventeur de la psychanalyse, mort au seuil de l’avènement du nazisme, et l’immense écrivain qui choisit de ne pas y survivre. Encore le cas entre la passion écrite à l’encre des yeux d’Anaïs Nin et Henry Miller : vingt ans d’amour qui, à son apaisement, laissa intacte leur communion littéraire. Toujours le cas entre Jean Cocteau et Jean Marais dont la lecture des lettres du poète destinées à l’acteur permet d’approcher leur relation au point de s’y brûler. Et, bien entendu, le cas dans des courriers de Marcel Proust à l’adresse de ses multiples destinataires.

Exercice épistolaire quotidien

Lors de sa mort en 1992, Philip Kolb achevait de corriger les épreuves du vingt et unième et dernier volume de la correspondance de Marcel Proust ; on peut d’ailleurs y voir une forme de mimétisme avec le passage à trépas de ce dernier peu de temps après avoir mis un point final au Temps retrouvé. Nonobstant la satisfaction du travail bien fait, Kolb gardait l’amertume de n’avoir eu à sa disposition qu’une infime partie des lettres, dans la mesure où l’ensemble de la correspondance publiée représente (au mieux) un dixième des échanges globaux de Proust, qui pouvait envoyer jusqu’à dix-huit plis en une seule journée.

Parmi la matière disponible aux investigations de Philip Kolb, furent découvertes des missives exceptionnelles montrant comment Proust lui-même fit campagne pour être publié et recevoir le prix Goncourt. Certaines attestent que sa correspondance était une sorte d’exercice permettant de perfectionner et d’entretenir le geste d’écriture ; à tel point que ses courriers de jeunesse résultent de véritables petits essais au-delà des critères d’une simple lettre. De nombreuse facettes sont ainsi à découvrir en ce qu’elles dépeignent l’écrivain, mais aussi l’homme à travers « la tragi-comédie » proustienne illustrée, entre autres, par ses turbulentes relations avec son « secrétaire » et ami Henri Rochat, venu de Suisse pour initialement devenir serveur au Ritz.

Réponses aux pages blanches de l’histoire

Une lettre, qu’elle soit d’un inconnu ou d’une célébrité, relève toujours de sentiments inaltérables, émotionnels, subjectifs et indissociables d’un contexte grâce auquel leur auteur sera reconsidéré dans une époque dont elles sont le vestige. Est-il toutefois possible de rendre pertinente une correspondance ?…  Comment incarner dans sa lecture les échanges entre deux personnes d’un autre siècle ?… Peut-on être séduit par la banalité de mots écrits sur un coin de table ?… Autant de questions relatives à une époque sans SMS ni mails, et où seule la page blanche, l’enveloppe, le timbre et la Poste permettaient de garder un lien malgré la distance.

L’écriture d’un courrier est du ressort de la mise en scène. Les propos sont sélectionnés pour ne montrer uniquement de soi que ce que l’on souhaite à travers une véritable stratégie. Si Madame de Sévigné, Gustave Flaubert, Marcel Proust ou Jean Cocteau n’avaient jamais écrit un seule lettre, nous eussions été privés de certaines des plus belles pages de la littérature française. Leurs correspondances ont pris des airs de forums intellectuels, car la position et le rôle du destinataire sont des éléments qui donnent le ton des échanges : mentor, ami(e), amant, maîtresse… comme cela existe dans un véritable roman.

Révélation d’un auteur, d’une époque et de son univers

 Marcel Proust – Lettres, est la réédition d’une première publication paru en 2004. Elle est augmentée d’inédits retrouvés dans le fond Kolb. Une véritable anthologie qui offre notamment : 1 – des révisions du texte de nombreux courriers, l’accès aux originaux ayant permis de rétablir les passages tronqués dans les éditions antérieures, 2 – une annotation critique en partie revue, et 3 – un indispensables dictionnaire des correspondants. Dans une époque où la lettre sur papier marouflé à entête a quasiment disparue, ce livre est une véritable collection sur plus de mille trois-cents pages. Il nous donne à entendre le discours de l’auteur sur lui-même, sur la littérature et, de manière plus large, sur la société dans laquelle il a vécu, à l’image d’une préface de son œuvre.

Jérôme Enez-Vriad
© Février 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Marcel Proust – Lettres, nouvelle édition sélectionnée par Françoise Leriche & Caroline Szylowicz – Préface de Katherine Kolb aux éditions Plon – 1353 pages – 39,00€

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