Lucius Murena est de retour à Rome, ville que Néron, l’Empereur « artiste » aimerait rebaptiser de son nom. Le douzième tome de Murena, Mort d’un sage, est aussi l’ultime volet du troisième cycle de cette série consacrée aux complots.
Nous sommes quelques années après la résurrection du Christ. Nombre de machinations se trament autour de l’empereur Néron qui, un instant, s’interroge sur la fidélité de Lucius Murena pour, en fin de compte, lui maintenir sa confiance. En revanche, Sénèque serait, selon certaines rumeurs, l’un des conjurés dont le Pouvoir souhaite les noms ; le philosophe reçoit l’ordre de se suicider, il accepte la sentence et sa femme choisit de mourir avec lui : les époux s’ouvrent les veines, mais la mort tarde à venir. Entre temps, l’étau se resserre autour de Murena.
Atmosphère vicieuse en viciée
Murena est une série culte, véritable monument de la bande-dessinée historique, dont on attendait impatiemment la suite depuis trois ans. Néron devient paranoïaque. Un groupe de sénateurs mécontents de son magistère décident de s’en débarrasser. Ainsi découvrons-nous la Conjuration de Pison – du nom que lui donne Suétone – dirigée contre l’empereur en l’an 65 de notre ère. Bien entendu, tout ne va pas se passer comme prévu, car le danger se rapproche de Lucius au sein d’une des périodes les plus baroques et passionnée de l’Histoire romaine, marquée par l’émancipation provocatrice des femmes… les tortures inquisitoriales… les tueries de l’amphithéâtre… la tragique brutalité des courses de char… la vogue bestiale du théâtre pornographique… le succès des lupanars… l’exhibitionnisme de gitons… etc.
Un telle atmosphère, vicieuse et viciée, justifiait qu’un scénariste et un dessinateur poursuivent l’histoire de Lucius Murena entamée il y a presque vingt ans – le premier tome est paru en 1987 – à la lumière d’hypothèses envisagées et de certitudes historiques assénées, elles-mêmes en accord avec les sensibilités et les curiosités de notre XXIe siècle inquiet, où semble reparaître ici et là quelques Néron qui n’ont, face à leurs débordements, pas l’excuse de l’art ni celle du panache qu’avait (de son nom complet) l’Imperator Nero Claudius Caesar Augustus Germanicus. C’est de cela dont il est indirectement question dans Mort d’un sage, de ce « grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers, d’où sont sortis les plus grands royaumes du monde, dont nous respectons encore les lois et que nous devons par conséquent mieux connaître que tous les autres empires. » (Bossuet)
Théâtre des ambitions et des vanités
Ce douzième tome de la série relève du thriller et de l’aventure historique en passant par le fantastique. Théâtre implacable des ambitions et des vanités les plus folles, l’histoire laisse libre cours aux trahisons, aux faux-semblants et aux conjurations. Luxure et violence s’entremêlent pour assouvir une redoutable soif de pouvoir. Pour autant, l’essentiel est ailleurs. Oui ! Outre de véritables références à Sénèque, il y a dans le scénario de Jean Dufaux et les dessins de Théo, l’idée sous-jacente d’informer le lecteur sur le Beau, mais aussi (et peut-être avant tout) sur le juste et sur le vrai, alors qu’une fois ces deux dernières qualités réunies, la première s’y ajoute naturellement. De fait, un acte de justice et de vérité sera toujours beau ; mais une statue, aussi réussie soit-elle, n’est ni juste ni vraie : elle est la beauté en soi, indépendante de tout critère autre qu’artistique.
La période du Haut-Empire (27 av. J .C. à 192) de l’Antiquité romaine couvre l’histoire de Lucius Murena. Le travail historique des auteurs pose les évidences d’un monde où la morale judéo-chrétienne n’existait pas encore. La planche de la page 30 en est évocatrice, lorsque l’un des protagonistes n’hésite pas à se donner la mort pour échapper à ses ennuis et aux incommodités qui l’attendent. C’est précisément ici que nous retrouvons l’enseignement de Sénèque lorsque, selon lui, les supplices, les dangers ou l’ignominie nous menacent : l’homme a pour devoir d’y échapper par une mort de son choix, car il est de son droit de se soustraire à ce qui trouble le repos. Mort d’un sage est, au choix, à lire comme une banale distraction fort plaisante… Ou comme une merveilleuse leçon de philosophie « nous aidant à lutter contre la peine du dégoût de nous-mêmes. » Brillant. Intelligent. Accessible. En un mot : formidable !
Jérôme Enez-Vriad
© Juin – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Murena : Mort d’un sage – Chapitre douzième, une bande dessinée de Dufaux, Theo & Delaby aux éditions Dargaud – 58 pages couleur – 14,50€











