17 novembre 2018. Afin de protester contre une société qu’ils jugent inégalitaire, des milliers de Français descendent dans les rues en enfilant leur gilet jaune. Sandrine Kerion, auteur de Mon rond-point dans ta gueule, est l’une d’entre eux.

Souvenons-nous. Le 17 novembre 2018, un jeune mouvement non structuré ébranle la France et son gouvernement. Ras-le-bol collectif ! Une forme de dégoût pousse des centaines de milliers de citoyens à protester ensemble contre la vie chère, les inégalités grandissantes et le manque de démocratie. Leur nom ? Les Gilets Jaunes. Des gens dont on ne parlait jamais, qui n’intéressaient personne, ceux que l’on a ensuite appelé en première ligne pendant la crise du Covid : aides-soignants… salariés de l’agroalimentaire… routiers… agents de sécurité… femmes de ménages… caissières… bref ! la plèbe qui fait « tourner le pays » manifestait avec l’assurance de le faire pour la bonne cause.

Sandrine Kerion propose neuf portraits aux profils variés. Des hommes et des femmes rencontrés au hasard sur les ronds-points des Côtes-d’Armor. Elle les a interrogés durant des mois afin de retranscrire leur témoignage en bande dessinée. Aucun jugement sur leur discours, l’auteur laisse s’exprimer ceux qui considèrent s’être trop longtemps tus ; ce sont autant de descriptions qui rendent compte de la variété des manifestants et de leurs combats spécifiques ; une heureuse diversité qui faisait la richesse du mouvement mais aura également été à l’origine de son impuissance à se structurer. En ressort deux évidences. 1/Les protagonistes du soulèvement ont cru en l’occasion de faire évoluer leur position sociale… 2/Mais tous en subissent aujourd’hui hélas ! la douloureuse désillusion…

On se rend compte du remarquable travail de Sandrine Kérion au fil des pages. Une collecte rurale de fureurs et d’emportements face à la mésestime des salons citadins. L’état des lieux n’est pas toujours objectif, mais il a la qualité d’être pour le moins honnête, car il s’est véritablement passé quelque chose autour de ces gens descendus dans la rue. L’auteur elle-même s’est reconnue pour la première fois dans un mouvement social, observant avec rage les politiques et les journalistes qui osaient parler en lieu et place des Gilets Jaunes, interprétant par la caricature leurs gestes, leurs propos et leur colère. Le mépris… Toujours le mépris… Rien que du mépris.

Né en 1979, Sandrine Kerion est dessinatrice et scénariste de bandes dessinées. Elle signe ici le travail de mémoire d’une aventure humaine et sociale. Il s’agit de son regard parce que « c’est avec tous les regards que l’on pourra avoir une vision juste de ce qui s’est passé. » – dixit l’auteur. Mon rond-point dans ta gueule va au-delà des clichés sur le mouvement des Gilets Jaunes. Il permet d’appréhender la frustration et les tensions d’une société comme peu de sociologues l’ont expliqué.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Janvier 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

Mon rond-point dans ta gueule, une bande dessinée de Sandrine Kerion
Préface d’Yvan Le Bolloc’h
Édition La Boîte à Bulles – 60 pages bicolores (noir, blanc & jaune) – 19,00 €

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie BD