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En premier, longer lentement l’Elorn, passer le Pont de Rohan plusieurs fois entre les façades blondes y compris sous les bruines ou plus jaunes que des Van Gogh quand le soleil force la dose. Fermez les yeux, montez les ruelles et rouvrez-les, non pas encore, ignorez un ballet étonnant de voitures qui cherchent à se garer alors que tout est pris, ouvrez enfin les yeux,  dans une cour large, vide et bienvenue, voilà, oui, voilà que le Landerneau culturel l’est pour de vrai!


Culturel, Landerneau l’a bien entendu toujours été, mais aujourd’hui, le prétendu huis clos landernéen a des cornes de toro qui lui poussent dans le dos. Il a des couvercles de lessiveuses bleues sur le ciboulot et des taches de couleur dans son ciel ! Landernó s’écrit comme Miró avec un accent à l’espagnole !

En second, oublier où on est, ne pas commencer par feuilleter le livre d’or qui tient de l’ex voto ! Des Merci Ed Leclerc entre dessins appliqués, plaisirs expliqués et autres jolis mots d’enfants qui auraient fait baver Dubuffet d’envie : bravaut Miró ! Passons sur tout cela, cette histoire d’un premier magasin mythique, cette saga commerçante et léonarde puisqu’aujourd’hui, elle se poursuit et illumine !

Leclerc’juniors en avait marre de mécener des expos et d’être rabattu à un sponsor de critérium ! Finalement, il y a de ces vexations qui nous profitent, des mépris qui enchantent et des coups de pieds qui se perdent au derrière des bobos ! Cette belle ambition de Leclerc, transcendée par le beau, l’art et la défiscalisation, on la comprend en parcourant l’étrange maison aux toits puissants qui commerça avec dieu avant de remplir les caddys et de vider le porte-monnaie.

En troisième donc, passer sur tout cela qui obsède au début, sature la belle ossature blanche que le lieu est devenu, dont le sol en pierre de Logonna permet d’avancer en admirant le sol, veiné de courbes blondes et en scrutant le triangle des toits et, entre sol et plafond, de s’émerveiller.

Certes le nombre d’œuvres aurait mérité le triple de volume ou d’espace mais, après tout, Leclerc rayonne d’autant plus que ses stocks abondent et que ses consoles ploient mais ne rompent point ! Miró remplit Landerneau, couvre le blanc des cloisons, dépasse les limites des Capucins. Miró est plus bizarre que tout, plus amusant et jubilatoire et plus fantasque au fond que tout ce qu’on peut imaginer. Il aurait sans doute ri de se retrouver ici : la Bretagne de Gauguin lui aurait à coup sûr donné à penser donc à peindre !

Ce n’est pas le tout St Paul de Vence qui se promène ici mais des familles en nombre, des groupes de femmes qui parlent de leurs horaires de travail entre deux regards illuminés, ou ces deux  dont l’une peut dire à l’autre que ces choses-là (appelons-les sculptures) ont un recto et un verso, la copine n°1 invitant sa copine N°2 à prendre en photo ce qu’elle a cru prendre de face, découvrant donc sur ce côté, non moins extraordinaire, grain de beauté, un escargot !

L’œuvre de Miró ouvre, on le sait, on le redit, à l’enfance éternelle ! Pas feinte ! Miraculée, éternisée, remontant en chacun, dont cette dame qui dit à son amie, en sortant, « c’est vraiment bien et c’est pas guindé » !

Plaisir de tous les sens, des couleurs terribles qui font penser au sang mais tout de suite rassurent, un œuf sur une chaise, un balai de paille de riz qui rit, des aquatintes douces et le reflet de celui qui regarde dans la vitre (antireflet ?) du tableau : Miró tire à Landerneau le portrait du monde et de ses gens, il amuse, il est drôle, il est triste par moment mais la consolation chez Leclerc est immédiate. Cela peut-être qu’il faut redire, par moment trop c’est trop, le tableau tue le suivant, il faut s’y reprendre à plusieurs fois, venir et revenir, se dessaouler d’une vision pour s’enivrer de l’autre.

L’art est consommable hélas mais son produit, disons sa production car c’est plus gestuel,  peut faire le même effet qu’un éclair précédant la foudre !

On a parfois le tournis, on dégrise peu entre Miró explorateur, artificier, penseur et poète, navigateur aérien donc Arlequin artificier ! Mais peut-être après tout, ce charivari d’impressions, ce tourneboulé de sensations,  est-ce encore du Miró car comme le dit une dame, je voyais que la frise, j’avais pas vu la boîte ! Tout voir ici est impossible, on est à Landerneau, l’Elorn se remplit et se vide, c’est pareil avec les tableaux ! Il faut aussi faire le vide, éjecter l’image et se reconstruire, après coup, dans la grande cour minérale, vidée tout d’un coup, laisser venir la forme imaginaire, y mettre sa couleur et devenir Miró : ainsi de ces dames en arrêt, des grands-mères d’un certain âge, tellement heureuses d’évoquer en plein milieu de tout leurs petits enfants qui peignent à satiété, elles égrènent leurs prénoms, qui mettent d’un coup sur la feuille  la moitié du tube et une dame très digne, vous savez elle dit, ce que j’adore, c’est peindre avec lui !

Ne boudons pas le plaisir ! Saluons les commerçants quand ils pactisent ainsi avec la famille Maeght ! Qu’ils fondent un Fonds pour la Culture et donc ouvrent les consommateurs à réfléchir, à se vider de vide, à se remplir de rien, en ce sens, est-ce le début de la fin… de la consommation !

Il y avait l’an dernier un geste plus courageux avec Fromanger, artiste reconnu mais plus âpre. Dont aucun cabinet médical n’est orné de ses posters !  Cette année c’est le catalan qui apporte son grain de folie ! Qui l’an prochain ? Le médiateur à la sortie garde le silence, reste de marbre, souriant à peine, celles qui le soumettent à la question font plusieurs tentatives, il tient bon ! Suggestion : un autre de Majorque, Barceló le grand, Miquel de son prénom, avec aussi un accent sur le ó !!

Landerneau est loin à l’ouest mais c’est du nouveau ! Rendez-vous est pris et tant pis si, dans le livre d’or, quelqu’un dit qu’il est entré sans aimer l’art abstrait et qu’il est sorti en ne l’aimant pas : rien de plus concret que Miró, un peintre figurant le monde, tournant en totem une table à repasser, quoi de plus figuratif ?

Et transformant Landerneau en centre culturel de masse, bravaut, encore bravó !!

Gilles Cervera


Bon à savoir

Exposition Joan Miró. L’arlequin artificier
Du 16 juin au 3 novembre
Fonds Hélène & Edouard Leclerc pour la culture
Aux Capucins – A Landerneau
Site officiel des Capucins 

Horaires
Ouvert tous les jours de 10h à 18h. 
Plein tarif 6 €
Tarif réduit 4 € pour tout groupe de 10 personnes ou plus ou tout groupe de 4 personnes âgées de 18 à 25 ans/ ou selon convention avec des organismes sociaux, tourisme. 

Gratuit sur pièce justificative pour les moins de 18 ans, enseignants, étudiants, demandeurs d’emploi, titulaires carte ICOM, tout accompagnateur d’un groupe de + 10 personnes.


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