Comme le livre de Joseph Ponthus, décédé en février 2021, l’album que Michel Cloup en a tiré, avec Pascal Bouaziz et Julien Rufié, est une claque salvatrice. C’était un défi d’adapter ce texte fort, poétique, sans ponctuation, « écrit comme (il) travaille à la chaîne, à la ligne », pour en faire une œuvre musicale qui le respecte en le transcendant.

On y retrouve l’essence, la chair, mises en action, en musique, en chansons, douces et violentes, mélodieuses et déstructurées. Une œuvre hybride entre lectures musicales, chants et poésie. Cet alliage était déjà le cœur de Diabologum groupe culte de Michel Cloup, comme de Mendelson, mené par Pascal Bouaziz. Ils s’accordent idéalement pour raconter A la ligne et Joseph Ponthus, omniprésent. Les débuts à l’usine, le travail répétitif, épuisant, les bulots et le tofu, les nuits sans sommeil, jusqu’au paroxysme de l’abattoir.

L’usine prend corps dans la musique, des intermèdes nous font souffler : ce disque est physique. Album politique, frontal, mais complexe et nuancé, comme l’est le livre de Joseph Ponthus, A la ligne-chansons d’usine nous enveloppe comme un essentiel. C’est noir, violent. Et finalement, on y puise de l’espoir. Mieux, de l’espérance. « C’est fantastique, tout ce qu’on peut supporter ». Entretien avec Michel Cloup.

 En concert à Lorient vendredi 4 mars 2022.

A la ligne – chansons d’usine. Michel Cloup, Pascal Bouaziz et Julien Rudié – Ray Flex

Comment avez-vous décidé d’adapter le livre de Joseph Ponthus, A la ligne ?
Je cherchais un livre à adapter, sur une proposition de mon tourneur de Rennes, La Station-service. J’étais assez excité par l’idée mais je voulais travailler sur un auteur actuel. J’ai lu beaucoup de livres et un ami qui venait de lire A la ligne, sorti en janvier 2019, m’en a parlé. J’étais passé complètement à côté.

Comment avez-vous été convaincu ?
Je lisais le livre à voix haute. L’important était ce que ça racontait mais aussi la manière dont ça le racontait et la possibilité pour moi de le porter devant un micro. Quand j’ai commencé à lire A la ligne, j’ai été frappé. Mon ami m’avait dit qu’on était proche de mes préoccupations et de mon registre d’écriture. Et en effet, c’était assez bluffant. Je me retrouvais dans la façon simple d’exprimer les choses complexes. On est dans une complexité de pensées, d’émotions. C’est ce qui m’a touché.
Très vite, je partais de la lecture vers la mélodie, naturellement. J’entendais des mélodies, des refrains. Arrivé au milieu du livre, je savais que ce serait celui-là. Hormis la charge émotionnelle et la qualité du livre, à la lecture il y avait cette dimension importante : dans ce récit sans ponctuation, dans cette prose poétique, le fort potentiel musical m’a frappé, dans le récit et dans sa forme. Je l’ai lu en quelques heures et ça a été une grande rencontre.

C’était au fond déjà un livre musical dans sa structure ?
Complètement. Il y a une grande musicalité dans le livre, beaucoup de rythmes différents qui collent aux moments du livre. En rencontrant Joseph, je me suis rendu compte que la musique était extrêmement importante pour lui, de la chanson française au rock le plus underground. Il avait des goûts musicaux très larges, de la chanson populaire à la musique punk. Il était très ouvert de ce point de vue et passionné par les textes de chansons, pas seulement par la littérature et la poésie. Et Tout ça faisait sens.

Comment avez-vous travaillé concrètement ?
Quand j’ai su que je voulais travailler sur ce livre, j’ai envoyé un message à Joseph pour me présenter. Il se trouve qu’il connaissait déjà mon travail et qu’il était très content que je mène ce projet. L’idée de départ était de garder la structure narrative du livre, de ne pas faire une lecture classique, c’est-à-dire des extraits sur de la musique. Mais essayer d’amener le texte un peu plus loin vers la chanson, sachant que je travaille dans un registre chanté/parlé assez particulier. C’est quelque chose d’hybride, un peu comme ce livre. L’autre idée était de vraiment faire des chansons, de ne pas réécrire le texte mais de piocher des phrases, des passages sur lesquels j’avais envie de mettre le doigt. Je trouvais intéressant cette idée de collages et découpages, encore une fois sans réécrire un seul mot, sans changer une seule phrase. Il s’agissait de mettre en valeur la musicalité du texte en gardant l’essentiel du livre : l’entrée à l’usine, le passage aux bulots, au tofu et la montée aux enfers des abattoirs, les allers-retours à la maison, avec des choses plus intimistes, plus introspectives, et la confrontation avec le monde du travail.

Vous avez travaillé à trois, avec Pascal Bouaziz et Julien Rufié ?
Il y a eu une première tentative avec Miossec qui n’a pas fonctionné, mais on a déjà commencé à débroussailler le texte et la structure. Avec Pascal Bouaziz, que je connais depuis 20 ans et avec lequel j’ai déjà travaillé, les choses ont été naturelles. On a une estime mutuelle pour nos travaux respectif. Il y a eu quelque chose d’assez immédiat et facile en travaillant avec lui. C’est le propre des collaborations : parfois ça fonctionne et parfois pas. Mais il y a eu deux étapes, l’une primitive et la deuxième où on a tout réarrangé.

Dès le départ, j’ai beaucoup parlé avec Joseph parce que je ne voulais pas ne me fier qu’au livre mais avoir aussi un retour de l’auteur sur des choses qui m’intéressaient beaucoup : le rythme du travail, le temps qu’on a pour penser, les ambiances sonores au travail aussi, son rapport à la musique… On a beaucoup discuté. Il nous avait donné carte blanche, ce qui était super mais un peu stressant. On a passé des soirées aussi à discuter et écouter de la musique, ce qui m’a permis d’entendre à quel point il était ouvert musicalement et avait des goûts éclectiques, populaires et très pointu. Ça allait dans le sens de ce projet.

Je voulais aussi qu’il y ait sa voix sur l’album. Il lit des extraits de textes. Lui tenait à ce qu’on rencontre les anciens collègues de l’abattoir avec lesquels il était encore en contact. On leur a aussi fait enregistrer leurs voix. Ça me semblait important. Son livre c’est Joseph mais aussi d’autres voix. Je trouvais intéressant et beau de les intégrer au projet. Il fallait que ça fasse sens. Ça dépasse la musique. Mais Joseph n’a rien entendu avant le premier concert.

Si on parle de la forme, il y a parfois des rythmes répétitifs, hypnotiques ; on sent que vous vouliez intégrer l’usine à la musique. C’était un défi ?
Un peu oui. C’est délicat : l’illustration sonore peut tomber à plat et n’être que de l’illustration. Il y a le risque de tomber dans la facilité. On n’utilise pas forcément des boîtes à rythmes mais on fait ça avec des guitares et des batteries trafiquées… L’enjeu était de suivre cette logique de montée aux enfers, des retours à la maison, de cette fatigue et tout ce qu’engendrait le travail. L’idée de maltraitance du travail est intéressante : en répétant plusieurs fois la même phrase, on parvenait à une incarnation physique.

Oui, il y a quelque chose de physique dans ces chansons, comme dans le livre. Ça me semble une expérience sensorielle ?
Voilà, c’est ça. C’est une expérience physique assez fatigante, qui n’a rien à voir avec le fait de travailler 8 heures à la chaîne ou à l’abattoir, bien sûr… C’est « juste » un disque. Mais l’idée était d’incarner la fatigue, aussi dans nos voix. C’est l’idée aussi de trouver de la justesse dans tout ça. C’est une parole ouvrière d’aujourd’hui. Il y a des journalistes qui passent 6 mois dans une usine et parlent des ouvriers mais ça reste du journalisme. Des comédiens passent un bleu de travail et deviennent des ouvriers mais ça reste des comédiens. Là, on avait un texte fort et une histoire vraie. Le risque était d’en faire trop ou trop peu. Il fallait trouver la justesse, ne pas tomber dans une grandiloquence, quelque chose de surfait ou d’artificiel. Même si on est en train de jouer. C’est du jeu.

Et en même temps, le livre et vos chansons sont éminemment politiques.
Oui. C’est ce qui m’a touché aussi dans ce livre : ça part d’une expérience personnelle et c’est sans concession pour le monde du travail. Ce n’est pas non plus seulement un pamphlet à la gloire de la classe ouvrière, ce n’est pas un récit idéologique. Il y a toute l’humanité de Joseph, et la complexité du monde actuel, du fait d’être embauché, déclassé, de travailler à l’usine, avec des étoiles dans les yeux au départ et pour finir beaucoup d’horreur et du sang sur les mains. Et il raconte tous les états par lesquels il passe : la fatigue, l’ennui, la colère, la confusion… C’est ce qu’on essaie, Pascal (Bouaziz) et moi de faire dans nos chansons respectives : exprimer la complexité plutôt qu’avoir un discours simpliste.

Vous diriez en ce sens que A la ligne – chansons d’usine est une continuité de Diabologum pour vous et de Mendelson pour Pascal Bouaziz ?
Il y a quelque chose qu’on n’aurait jamais pu faire bien qu’on ait beaucoup parlé des classes populaires dans nos chansons depuis les années 90, du rapport au travail : on ne pouvait pas aller aussi loin l’ayant expérimenté assez peu. Ce qui était fabuleux là c’est qu’on adaptait un texte qui était une vraie parole, quelque chose de vécu. On pouvait porter cette parole qui n’était pas juste de la littérature. Joseph disait souvent qu’il n’était pas un journaliste qui s’était infiltré dans une usine, c’était sa vie. Ça nous a permis d’aller plus loin qu’on n’était jamais allé.

La politique dans la musique et dans l’art, ça fait longtemps que c’est devenu une catégorie, les artistes engagés. On est souvent face à des discours politiques un peu simplistes. Ce qui m’intéressait avec le livre de Joseph, c’est qu’il était dans notre état d’esprit, c’est-à-dire, raconter tout et même ses propres contradictions. Cette complexité manque souvent aux œuvres dites politiques. Il n’y a pas de politique s’il n’y a pas d’humanité derrière. Sinon je lis un livre de sociologie, de politique ou de philosophie où on développe des concepts. Mais pour moi dans la chanson, le cinéma, le théâtre et la littérature, pour qu’il y ait de la politique, il faut de l’humain.

Et dans une œuvre politique comme cet album, on peut comprendre qu’il y ait des chansons ardues, un peu déstructurées. Pour toucher politiquement des auditeurs, on peut proposer des choses qui ne soient pas immédiatement plaisantes ou mélodieuses ?
On ne s’imaginait pas par exemple sur A l’abattoir faire de jolis arpèges de guitare en récitant le texte… Voilà. Quand Joseph nous parlait de l’abattoir, il avait la voix qui tremblait. Ça a été un profond traumatisme. Décemment, on ne pouvait pas faire un truc qui ne fasse pas trop mal aux oreilles… On nous l’a reproché au début : « Ouh là, c’est un peu violent… » Oui, bien sûr que c’est violent ! (rires)

C’est ce qui est intéressant : une œuvre d’art peut aller dans cette violence qui peut désarçonner certains.
C’est ça. Parce qu’on a été beaucoup habitué à de la chanson politique où les gens tapent dans leurs mains en répétant un refrain. Ça peut être ça mais pas que ça.

Il y a aussi des intermèdes, des choses beaucoup plus mélodieuses, plus pop.
Absolument. Parce que c’était aussi Joseph et c’est aussi nous. Certains passages musicaux sont en totale contradiction avec d’autres. C’est ce que je veux direq quand je parle d’être honnête et d’essayer de tout exposer même ses contradictions : il faut tout balancer !

L’ensemble forme une œuvre assez inclassable. On a parlé de lecture musicale, de poésie bien sûr, de rock, parfois industriel, voire de pop comme on le disait. Comment vous définissez cet album ?
Je ne le définis pas. Je pense que c’est dans la lignée de ce que j’ai pu faire avant et de ce qu’a pu faire Pascal. On est dans quelque chose d’hybride. Effectivement, ce n’est pas une lecture musicale, ce n’est pas une adaptation en chansons. Cette complexité et ce côté hybride sont là depuis nos débuts. J’en suis assez fier et j’aimais cette idée d’essayer de dépasser cet exercice de lecture musicale, qui a tendance à m’ennuyer comme tout ce qui est dans un format défini. J’aime être surpris ; j’aime les gens qui détournent, malaxent… Je comprends que ça ne puisse pas plaire à tout le monde.

On a toujours travaillé sur des formats et des styles musicaux qui s’entrechoquent. Ce que je trouve intéressant avec ce projet, c’est de pouvoir aller plus loin que ce qu’on a fait avant, tant dans la douceur que dans la violence. Essayer de développer toute l’amplitude qu’il peut y avoir dans la musique : le côté très doux, très introspectif, très calme, presque chuchoté jusqu’à la violence musicale et aux cris. J’ai toujours été intéressé par cette amplitude.

Joseph Ponthus (Philippe Matsas-Opale)

Joseph Ponthus a entendu l’album. Qu’en a-t-il pensé ?
Joseph n’a pas pu venir à la première. Il a entendu l’enregistrement d’abord et a vu ensuite le concert à Paris à la maison de la poésie. Dès la première écoute, il était ravi. Il a vu plusieurs concerts. Il était très heureux de cette adaptation. Je sais que jusqu’aux derniers moments, il l’écoutait tous les jours.

Comment se passe la scène ?
Très bien. Ce qui est drôle, c’est qu’on y voit notre public mais aussi des gens qui ne viennent pas d’habitude, qui sont attirés notamment par le livre. Ça donne des rencontres improbables et très intéressantes. C’est un livre qui a eu beaucoup de succès, qui a été très médiatisé, ce qui est très rassurant parce qu’il n’a pas une forme facile.
C’est très agréable de voir que des gens d’âge très différents, très enthousiastes, ne connaissant pas notre travail et le côté un peu extrême qu’il peut avoir, apprécient le concert. J’ai toujours pensé que le public était capable d’apprécier des choses singulières. Il faut juste qu’il y ait accès. Ce qui n’est pas forcément le cas avec ce disque qui n’est pas vraiment passé en radio ou à la télévision.

Vous donnez un concert ce vendredi 4 mars à Lorient un peu particulier ?
On revient à Lorient pour une version en collaboration avec deux chansigneuses (ndlr : qui exprime artistiquement les paroles d’une chanson traduites en langue des signes au rythme de la musique de cette chanson). C’est une adaptation poétique en langue des signes, d’abord un projet de La Carène à Brest. La rencontre est super intéressante. Je ne connaissais pas le chansigne. Elles ont travaillé sur le texte et la musique. On les a intégrées au concert parce qu’il y a un apport qui dépasse la langue des signes. Il y a cette traduction qui nous échappe un peu et il y a quelque chose de très beau, qui incarne encore plus cette idée de corps au travail. On a créé une chorégraphie pour les intégrer au spectacle.

Recueilli par Grégoire LAVILLE

Album « A la ligne – chansons d’usine » chez Ici D’Ailleurs
Joseph Ponthu « A la ligne » aux éditions de la Table Ronde
Concert vendredi 4 mars 2022, à l’Hydrophone, à Lorient

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