Les ouvrages ne manquent pas aujourd’hui sur l’intelligence des arbres, sur leur capacité à s’épauler et à correspondre entre eux. C’est de « l’intelligence des fleurs » dont nous parlait, au début du siècle dernier, l’écrivain belge Maurice Maeterlinck (Prix Nobel de littérature 1911), homme de théâtre mais aussi auteur naturaliste. Son livre est aujourd’hui opportunément réédité, magnifiquement illustré par l’artiste Cécile A.Holdban.

Parler des fleurs. Elles sont, le plus souvent, l’apanage des poètes. Quand Gustave Roud écrit son livre Les fleurs et les saisons (La Dogana, 1991), il l’introduit par un chapitre sur le « mystérieux langage » des fleurs. « Couleurs, parfums, présence formelle, qui ne les sait entendre ? Qui résiste à ce désir humain de leur suggérer un sens, d’en faire la figure et l’écho d’une passion, d’une pensée ? » Mais, poète, Gustave Roud ne se limite pas à ce constat. « C’est d’un autre langage des fleurs que j’aimerais parler, un langage direct, sans « comme », sans la docilité du symbole, un appel soudain, tout proche, déchirant, désespéré, comme s’il savait déjà qu’aucune réponse ne peut lui être donnée ». Avec le poète nous sommes dans le registre du précaire, du dépérissement, de la mort inéluctable après les somptueuses floraisons du printemps et de l’été.

Maurice Maeterlinck, lui, se situe sur un autre plan. On pourrait même le qualifier d’a-poétique car il relève avant tout de l’observation scientifique et plus précisément de l’entomologie (à la manière de Jean-Henry Fabre). Ce qui l’intéresse, c’est la capacité d’intelligence des fleurs. « Nous verrons que la fleur, écrit-il, donne à l’homme un prodigieux exemple de l’insoumission, du courage, de persévérance et d’ingéniosité ». Ainsi évoque-t-il la capacité des fleurs à « conquérir l’espace » grâce aux « merveilleux systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons de toutes parts dans la forêt et dans la plaine ». Et de donner, à titre d’exemple, « la machine à planer du chardon, du pissenlit, du salsifis ; les ressorts étonnants de l’euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la momordique, les crochets à laine des ériophiles ».

Ailleurs, il évoque « les cérémonies nuptiales en usage dans nos jardins » en soulignant « les idées ingénieuses de quelques fleurs très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même corolle ». Mariage subtil du pistil et de l’étamine décrit dans les livres de sciences naturelles de nos années d’écoliers.

Plus loin il met l’accent sur les merveilleuses capacités d’adaptation des fleurs et réserve un sort particulier à l’orchidée, la fleur la plus intelligente selon lui. « L’orchidée est celle qui l’emporte sur toutes dans l’art d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, dans la forme et le temps prescrits ».

Les exemples sont nombreux dans ce livre pour souligner l’intelligence des fleurs. Elle fait dire à l’auteur que la nature et nous « nous sommes du même monde, presque entre égaux », parce que nous « frayons avec des volontés voilées et fraternelles, qu’il s’agisse de surprendre et diriger ». Nous sommes bien loin du poète Gustave Roud penché sur la fleur fragile.

Maeterlinck fait pourtant une concession à l’émotion à la fin de son livre quand il  nous parle d’un pays où la fleur « règne sans partage » (un coin de Province où il résidait). Alors il peut écrire : « Les routes, les sentiers sont taillés dans la pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du bonheur ».

Pierre TANGUY
L’intelligence des fleurs, Maurice Maeterlinck, La Part Commune, illustrations de Cécile A.Holdban, 110 pages, 12 euros.

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Essai