Saint Brieuc vit à l’ombre de la capitale rennaise. LP Records lui donne des couleurs aux côtés de La Citrouille et du festival Art Rock. On aime se perdre dans cette boutique tenue par Pascal Poirier, véritable mémoire musicale de la ville. Rencontre.
Faire la Saint Gui… C’était comme prendre le métro à 6 heures du soir. Une sacrée expérience… Mais ça c’était avant. La rue Saint Guillaume est toujours piétonne, mais l’artère principale de Saint Brieuc n’est plus que l’ombre d’elle-même avec ses 34% de rideaux baissés. Un désastre doublé d’un record en Bretagne et en France. Pourtant certains résistent, et mieux encore, s’installent contre vents et marées en centre-ville. C’est le cas de Pascal Poirier qui fin 2018 a réouvert LP Records rue Saint Gouëno, entre la fameuse Saint Gui et la place de la poste. L’espoir renaît.
Cette ouverture n’est en fait qu’une demi-surprise. Au 13 rue Saint Gouëno, Pascal est chez lui : les murs lui appartiennent. Le retour était donc programmé ? Pas exactement. « Depuis 1994, j’étais installé passage Saint Guillaume. Et en 2006, la boutique a brûlé… Le début d’un long combat avec les assurances » se souvient Pascal. Le membre fondateur de l’enseigne Starter avec une autre poignée de disquaires indépendants n’avait pas mis tous les disques dans le même bac. Depuis 2002, il avait ouvert un espace de 600 m2 à Langueux, Imagine, au cœur de l’ennemi juré : les grandes surfaces. Celles-là même qui ont contribué à asphyxier le centre-ville. Mais pendant près de 15 ans, se sont 12 salariés qui vont fourmiller dans cette boutique dédiée à la musique, aux livres, aux DVD, etc. Bref, à la culture. Une belle aventure que le téléchargement – légal comme illégal – avait éreinté et que l’ouverture d’un centre Cultura condamne définitivement. Restait le renouveau des disques vinyles et les murs du 13 rue Saint Gouëno !
Le dernier disquaire briochin
Des murs qu’il avait loués pendant tout ce temps et qui restaient volontairement libres depuis deux ans. On ne sait jamais… Il ne fallut que quelques mois à Pascal pour retrouver ses habitudes, son logo d’origine et ses premiers disques neufs et d’occasion. « Pour les neufs, pas de problème, j’avais conservé mes comptes ouverts chez les trois majors (Universal, Sony et Warner) via la centrale d’achat Harvest de Starter et je passe en direct sur plusieurs indépendants. Restaient les disques d’occasion. Mon réseau a rapidement pourvu au nécessaire ! » La réouverture de LP Records a donc été une bonne nouvelle, surtout pour les clients. Le dernier disquaire indépendant briochin avait mis la clé sous la porte quelques mois plus tôt (le bien nommé Le Disquaire) et le magasin Saint Cécile allait en faire autant. La place était grande ouverte pour un vrai spécialiste, amoureux de la musique et fin connaisseur du marché, des artistes et des collectionneurs. « Je suis disquaire depuis l’âge de 24 ans et ma première boutique ouverte rue Saint Benoît. » se souvient Pascal. « J’en ai 63 maintenant… » L’âge de la sagesse. Une bonne chose pour dénicher la pépite. « Les gens de la région me connaissent. Ils viennent me voir avec leurs disques à vendre. » Mais la sélection est rude.
« Je refuse la variété française et la musique classique »
« Je refuse 95% des disques qu’on me propose. » reconnaît Pascal. « Je refuse toute la variété française, la musique classique et tous les disques en mauvais état bien sûr. C’est souvent le cas lorsqu’ils ont séjourné des années dans un grenier ou dans une cave. ». Reste le graal : les 5% restant. « Je garde les albums pop rock. Mais se sont rarement des pépites. Les vrais collectionneurs conservent leurs disques. » poursuit-il. Alors comment arrive-t-on à trouver quelques belles perles rares dans ses bacs ? « J’ai un réseau de très gros collectionneurs qui se séparent de temps en temps de quelques belles pièces. En ce cas, je vais les voir et on négocie. Car derrière, je dois vendre au prix du marché. Les gens sont désormais informés de la valeur de leur disque. Les côtes sont connues. » Et puis, nous fait-il remarquer, « Lorsqu’un collectionneur se sépare de ses pièces, ses copains sont les premiers avertis. Quand j’arrive, souvent, il ne reste que le tout-venant… » Quoi qu’il en soit, on trouve encore de belles galettes chez LP Records (en en bon état !) et un juste prix (de plus en plus élevé donc), avec cependant quelques bacs à 1€ pour les 45t et d’autres à 5€ pour les 33t. « Il s’agit souvent des disques récupérés dans des lots. Ils sont en bon état, mais ne correspondent pas à la « ligne éditoriale ». Parfois, je les offre ! » explique Pascal.
Saint Brieuc est une ville rock
Chez LP Records, on trouve également quelques disques en dépôts vente. « Saint Brieuc est une ville rock. Actuellement, il y a plus de 60 groupes qui répètent à La Citrouille, qui est aussi la fameuse salle de concert de la ville. Quand certaines formations arrivent à sortir un disque, comme c’est le cas de Rosaire par exemple, on le trouve chez moi. ». Dans la très grande majorité des cas, les jeunes poursuivent leurs études à Rennes après les deux premières années de fac. Et les rares artistes briochins qui vont jusqu’au bout de leur passion sont déjà sur Rennes. « Ça a toujours été comme ça. » se souvient Pascal. « Prenez Dominic Sonic, son père tenait le garage Ford ou Niko de Tagada Jones qui a établi son label là-bas, ils sont partis sur Rennes, voire Paris. Même Yelle tourne aux Etats Unis et au Japon, mais connaît qu’un faible succès chez nous en Bretagne. Depuis les années 80, Rennes attire avec des artistes phares que sont Etienne Daho, Marquis de Sade, Marc Seberg, Pascal Obispo, Niagara… Saint Brieuc est trop petite pour lutter. »
Ouvert tout l’été
Ce qui n’interdit pas une vraie vie culturelle. « LP Records est partenaire de la première édition de Art Rock en 1983. Mon logo était sur leur flyer » se souvient Pascal. « Depuis, à chaque édition, j’organise des show cases et des séances de dédicaces. Vous auriez vu le monde pour la séance de Ben Harper ! Du temps d’Imagine, les disquaires bretons étaient invités par Universal aux soirées Génération. Ça se passait à Rennes. On dînait avec tous les artistes du label. J’ai encore en mémoire le dîner avec Gainsbourg… »
En 2023, Pascal ne regrette pas son choix. « Je n’arrête pas ! Je reste ouvert tout l’été où ma clientèle est alors composée de 80% de touristes. Des gens qui construisent leur voyage en fonction de leur quête ou tout simplement, se rendent systématiquement chez le disquaire de leur étape. » Le renouveau du vinyle n’est donc pas étranger à cette nouvelle réussite. L’expérience de Pascal non plus : « Je suis le seul salarié et je n’ai pas de loyer ». Effectivement, ça doit aider. Mais l’excellence de ses choix et la richesse de son offre y sont aussi pour beaucoup. « J’ai des bacs de house et d’électro qui font que ma clientèle est pour un tiers assez jeune : en dessous de 25 ans. C’est pour ça que je ne m’inquiète pas pour l’avenir du disque vinyle. Je vois passer de nouvelles têtes tous les jours ! ». Gageons que la vie culturelle de Saint Brieuc y gagne un peu plus encore.
Hervé DEVALLAN
Photos : Frank VALOIS
LP Records, 13 rue Saint Gouëno, 22000 Saint Brieuc
Tél. : 02 96 70 43 51
La Bretagne des disquaires :
– Disques à GoGo à Gwengamp
– Cin&Music à Sant Malo
– La Boutique aux Monts d’Arrée
– Blindspot à Roazhon
– Le Chant de l’Ankou à Pempoull











