Fille de ministre, médecin urgentiste, Bretonne d’adoption, Lorraine Fouchet est aussi romancière par vocation et Groisillone par décision. Dans son dernier roman, Tout ce que tu vas vivre, il est question d’île, de cap, d’océan vert et de glaciers bleus sur fond de Bretagne ensoleillée et d’Argentine pluvieuse, une histoire où la romancière nous conduit au long cours du plus merveilleux voyage : la vie.

Jérôme Enez-Vriad : La Bretagne est présente dans presque tous vos livres…
Lorraine Fouchet : Oui. Je l’ai dans le cœur et dans la peau. Lorsque j’étais enfant, mes parents ont acheté un terrain dans une forêt du Morbihan, entre Belz et Erdeven, ils y ont fait bâtir une maison mais mon père est mort avant qu’elle ne soit achevée, c’est donc ma mère qui en a poursuivi la construction et, bien entendu, nous y allions en vacances.

Aujourd’hui vous êtes à Groix…
LF : Définitivement. Je suis tombée en amour pour Groix il vingt ans.

En amour ?
LF : Je suis arrivée ici avec le sentiment immédiat d’être à la bonne place de ma vie. Aujourd’hui encore, lorsque le soir tombe sur l’île comme un caban piqueté d’étoiles, je renverse la tête et remercie le ciel.

La Bretagne, donc, mais aussi la médecine puisqu’il a un médecin dans toutes vos histoires…
LF : Effectivement. Vous savez, je souhaitais écrire comme le faisaient les amis de mon père, Malraux ou Saint-Exupéry, des romans « sérieux » avec une envergure littéraire, ces textes qui transcendent une narration dramatique par un style unique ; j’avais la prétention de la jeunesse mais, la veille de sa mort, mon père m’a dit : « Médecin c’est le plus beau métier du monde ». Alors j’ai fait médecine et j’ai ainsi pu sauver les papas des autres.

Et vous avez écrit plus tard…
LF : Pas si tard que ça. J’ai déposé mes premiers manuscrits en Solex à 17 ans. Puis dans la vieille Autobianchi rouillée de ma grand-mère. Ensuite ce fut avec ma R5 siglée SOS Médecin, je faisais des détours chez les éditeurs entre deux patients.  

La littérature peut-elle soigner ?
LF : Il me semble que la lecture soigne les âmes, elle les décabosse, cela reste très superficiel mais la magie des mots s’approche parfois d’un éternel instant de beauté. La littérature, c’est un cran au-dessus, la littérature donne des ailes en développant certaines propriétés du langage. Il n’est plus question de beauté mais de force et d’intensité.

Écrit-on différemment à Groix qu’à Chatou ou Rome ?
LF : Oui. Forcément. Quand j’étais urgentiste, je ne choisissais ni mes patients ni leurs pathologies, maintenant je choisis mes personnages et le décor dans lequel ils évoluent. Tous s’imprègnent inéluctablement du lieu où je les conçois.

Pourquoi avoir préféré le sud de la Bretagne au nord ?
LF : Un hasard. J’ai d’abord été conquise par Sainte Marine (29), ensuite l’Ile Tudy avant de me poser à Belz (56). Je ne connaissais pas Groix lorsque j’ai visité cette maison. Elle m’a littéralement ensorcelée, sorte de fulgurance comme certaines grandes amitiés se nouent en une seconde et, face à cette incroyable certitude, j’y suis restée.

Vous dites :  « Je ne suis pas Bretonne. Mais j’adorerai ».
LF : Être Breton, c’est être né en Bretagne et avoir reçu une éducation propre à ce pays pour lequel j’ai une tendresse profonde, viscérale et respectueuse. Mais ce n’est pas parce que mon nom est inscrit au cadastre de Groix que je suis ici « chez moi ». J’ai effectivement la chance de loger sur ce caillou de 8 km sur 4 km, d’avoir une veste, des bottes, et la laisse de mon cocker dans l’entrée d’une petite maison. Mais je d’Île de France. Née à Neuilly-sur-Seine. Il n’empêche que mon cœur palpite joliment pour la Bretagne, et que j’y suis mieux que nulle part ailleurs.

C’est presque une déclaration politique. Manière de dire que le passeport ne fait pas nécessairement la nationalité.  
LF : «On est responsable de ce qu’on aime », dit Le Petit Prince. Et l’on est aussi un peu responsable des terres qu’on aime. Je ne fais pas de politique (sauf pour refuser les extrêmes ), car je suis tombée dans la marmite quand j’étais petite.

Vos protagonistes sont-ils ainsi parce que Bretons, ou pourraient-ils aussi bien être Parisiens, Corses, en restant les mêmes ?
LF : Ils sont Bretons des pieds à la tête et de la casquette aux bottes. Mais pas des Bretons vus d’une fenêtre parisienne, avec la marinière Jean-Paul Gaultier et les Docksides Sebago. Du tout. Je m’inspire d’ailleurs de mon entourage groisillon pour créer mes personnages.

Y-a-t-il une spécificité bretonne ?
LF : Ah oui ! La fierté. L’honneur. La solidarité. Les Bretons sont en général honnêtes et droits.

Vos sujets ont presque toujours un rapport à la mer…
LF : La mer est une force, y compris romanesque, une puissance, un miracle dangereux et magnifique.

Vous évoquiez tout à l’heure les livres « sérieux » et très littéraires dont l’intrigue finit toujours mal. Pourquoi cette idée qu’un « beau » livre serait obligatoirement relatif à une histoire sombre ? 
LF : Les « grands livres » finissent mal en général. Si Les Hauts de Hurlevent ou Autant en Emporte le vent avaient des fins heureuses, ils ne seraient jamais devenus cultes. Seulement voilà ! Au moment de conclure, je ne peux m’empêcher d’arranger les choses. Mes livres font du bien (enfin j’espère !) et finissent bien. C’est ainsi.

Pourquoi avoir choisi de quitter la médecine après avoir signé l’acte de décès de Margueritte Duras ?
LF : L’année de mes 40 ans, je me suis retrouvée au chevet de cette femme qui avait diantrement choisi sa vie et mené sa barque hatoup – « toutes voiles dehors », en breton. J’ai alors pensé à mon père, c’était comme un second signe, il me disait : après la médecine, tu peux choisir ta vie. J’ai depuis reposé mon stéthoscope et me suis mise à écrire.

Vit-on mieux de sa plume ou de son stéthoscope ?
LF : Je gagne moins d’argent avec ma plume, mais je vis tellement mieux.

Si vous aviez le dernier mot, Lorraine Fouchet ?
LF : Un seul mot. Groix. Deux mots. Île bretonne. Une seule phrase. Qui voit Groix voit sa joie. Et pour conclure : Vous avez une très belle voix, cher Jérôme.

Propos recueillis entre Groix et Rennes par Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juillet 2019 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Tout ce que tu vas vivre, un livre de Lorraine Fouchet aux éditions Héloïse d’Ormesson – 330 Pages – 20,00 €

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