En ces temps pré-électoraux agités aux Etats-Unis, la lecture de la correspondance de Henry David Thoreau peut s’avérer instructive. Le deuxième tome de cette correspondance, paru récemment, couvre les années essentielles de la vie de l’auteur entre 1847 et 1854 (il a entre 30 et 37 ans), notamment celles qui l’ont vu construire sa cabane d’ermite près de sa ville natale de Concord (Massachussets). Cette expérience inédite l’amènera à publier le livre lui assurant définitivement sa renommée: Walden ou la vie dans les bois.
En présentant le 2e tome de la correspondance de Thoreau, Thierry Gillyboeuf le qualifie de « bréviaire de sa philosophie et de son esthétique ». Le rapport privilégié à la nature, le détachement sous toutes ses formes, la liberté individuelle, la méfiance à l’égard de l’Etat : tous ces thèmes sont au cœur des lettres de Thoreau. « Laissons les choses tranquilles (…) Réussir à ne laisser qu’une seule chose en paix par un matin d’hiver, quand bien même il ne s’agit que d’une pauvre pomme gelée qui pend à un arbre » (lettre du 3 avril 1850 à Harrison Gray Otis Blake). Au même correspondant il écrit le 28 mai de la même année : « Nous qui marchons dans les rues et sommes prisonniers du temps, nous ne sommes que le refus de nous-mêmes ». Trois mois plus tard, il écrit à Blake (lettre du 9 août 1850) : « Tant que chacun suit sa route dans les bois, sans angoisse ni impatience, en faisant montre d’une sérénité joyeuse, même s’il lui faut marcher sur les mains et sur les genoux par-dessus les rochers et les arbres abattus, il ne peut être que sur le bon chemin ».
Dans cette période de sa vie, Thoreau gagne sa vie en faisant des travaux d’arpentage, en écrivant des articles ou en faisant des conférences pour parler de ses excursions et de ses découvertes. Il est très sollicité et l’on voit graviter autour de lui des penseurs, des intellectuels, parfois des ecclésiastiques en rupture, comme lui, avec l’Eglise et l’Etat. Parmi eux ce Harrison Gray Otis Blake avec qui il entretient la plus riche correspondance de cette époque. Diplômé de Harvard comme Thoreau, Blake était un enseignant. Il avait fait la connaissance de Thoreau lors d’une visite, à Concord, à Emerson, le père du transcendantalisme. Autre figure intéressante de cette époque : celle de l’écrivain Nathaniel Hawthorne (l’auteur de La lettre écarlate) qui décrivait Thoreau comme « une sorte de gars sauvage, marginal à l’indienne (…) mâtiné de transcendantalisme ».
Au-delà de son esthétique et de sa philosophie de vie, Thoreau « dessine également dans ses lettres la topographie d’une identité américaine en pleine formation », précise Thierry Gillyboeuf. Il y est question de massacres ou de déportations d’Indiens, de la grande marche vers l’Ouest, de la guerre avec le Mexique… Arrivent même en écho, par les journaux, des nouvelles de la guerre de Crimée ou des démêlés avec la Turquie.
Mais le sujet qui lui tient sans doute le plus à cœur est celui de l’esclavage. Ses prises de position en faveur de l’abolition sont au cœur de son engagement (en 1851, Thoreau aida un esclave à s’enfuir au Canada). Globalement il tient des propos désabusés sur son pays en pleine formation. Ainsi parle-t-il d’une « nation qui ne tend pas vers le haut mais vers l’Ouest (lettre du 27 février 1853)
Enfin, on découvrira dans cette riche correspondance toutes les démarches que Thoreau engage pour la publication de ses livres, à commencer par Walden ou la vie dans les bois, le récit de sa vie d’ermite près de l’étang boisé de Walden pendant deux ans, deux mois et deux jours entre 1845 et 1847. Son livre sera publié à 2000 exemplaires en août 1854. Il connaîtra la postérité que l’on sait et deviendra même un des livres de référence de la littérature américaine.
Pierre TANGUY
J’écris comme ça, au petit bonheur, correspondance générale, Tome II (1847-1854), Henry David Thoreau, édition établie, préfacée et annotée par Thierry Gillyboeuf, La Part commune, 492 pages, 22 euros.











