Le Lido 2 Paris propose une nouvelle version de la célèbre comédie musicale Cabaret. L’ambition de reconquérir le public avec la reprise d’un spectacle mythique ne suffit hélas ! pas à sauver l’honneur. Le résultat est à l’image de ce qu’est devenue la capitale française : désolant.
Le Lido de Paris a tiré sa révérence fin juillet 2022. Inauguré en 1946 par Joseph et Louis Clerico – frères et homme d’affaire Italiens – l’endroit aura fait rêver les touristes du monde entier pendant soixante-seize ans. Joséphine Baker, Édith Piaf, Marlène Dietrich, Dalida, Shirley MacLaine ou encore Elton John s’y sont produits à guichet fermé. Tout cela est bel et bien fini. Adieu Bluebell Girls !… Au revoir plumes, strasses et paillettes… Fin des revues… Plus de dîner-spectacle… Ruiné par la pandémie, le célèbre cabaret a été racheté par le groupe Accor qui a mis à sa tête le producteur Jean-Luc Choplin, grand admirateur de Broadway soucieux d’offrir au public « Le » spectacle définitif avant que ne s’engagent des travaux titanesques. La salle a rouvert temporairement ses portes le 1er décembre sous le nom de Lido 2 Paris afin de jouer la mythique comédie musicale Cabaret créée en 1966. Elle est présentée pour la première fois en France dans sa version originale.
De Christopher Isherwood au Lido 2 Paris
Christopher Isherwood est un écrivain Anglais qui, rejeté par l’élite conservatrice britannique, s’installe à Berlin en 1929, alors capitale culturelle de l’entre-deux-guerres. Il se perd avec délice dans cette ville aux mille plaisirs bientôt prisonnière des tentacules du nazisme. Sa meilleure amie est une starlette de cabaret sans grand talent qui officie au KitKatClub. Isherwood s’imprègne de Berlin… note ce qu’il entend… écrit ce qu’il voit… avant de quitter l’Allemagne dès la prise du pouvoir par Hitler. Nous sommes en 1933. Six années et deux romans plus tard, il publie Goodbye to Berlin, un recueil des nouvelles écrites sur place. L’histoire sera mise en scène au théâtre en 1951par John van Druten sous le titre I Am a Camera. Suivront une première adaptation cinématographique par le réalisateur Henry Cornelius dès 1955 (Titre français : Une fille comme ça), puis une comédie musicale à Broadway en 1966 : Cabaret, mise en scène par Hal Prince sur une musique de John Kander d’après un livret de Joe Masteroff ; enfin, l’éclectique Bob Fosse : danseur, chorégraphe, metteur en scène et réalisateur, en fera l’une des plus célèbres comédies musicales hollywoodiennes récompensée par huit Oscar, avec Liza Minnelli, Joel Grey, Michael York et Marisa Berenson dans les rôles principaux.
Toutes les audaces ne se valent pas
Cabaret est à la fois le symbole romanesque et mémoriel de la montée du nazisme par une mise en abime rappelant un jeu de mikado : prendre le risque d’enlever ou de modifier un seul élément est aussi mettre en danger l’équilibre général de l’œuvre. Les protagonistes évoluent en parallèle de deux réalités qui s’opposent : certains ont conscience du chemin pris par l’Allemagne en ce début des années 1930, là où d’autres se rallient innocemment au Führer. Vouloir redonner vie à un spectacle évoquant l’un des gouffres politiques du XXème siècle n’autorise pas toutes les audaces ; une adaptation doit impérativement respecter le propos initial de l’auteur et, sauf à tomber dans le ridicule, un metteur en scène ne peut s’autoriser n’importe quoi et moins encore n’importe comment, a fortiori lorsqu’il est question de projeter des personnages d’hier à l’aune de ce qu’ils pourraient vivre aujourd’hui.
Que ne dirait-on si une grand-mère et un homme ayant l’âge d’être son petit-fils interprétaient les vers de Shakespeare dans la fameuse « scène du balcon » ! Ce ne serait plus Roméo & Juliette mais Harold et Maude. Idem si l’on engageait une cantatrice albinos pour interpréter Carmen ; quand bien même serait-elle la plus talentueuse des mezzo-soprano, nous serions loin de l’ineffable bohémienne andalouse imaginée par Georges Bizet… Autant faire interpréter le Père Noël par une acteur anorexique et imberbe ! Cela n’aurait aucun sens… L’idée originelle d’une œuvre, sa beauté et son élégance participent du rêve davantage que toutes les transgressions gratuites accentuées de laideur et de négligence. Même à vouloir créer une rupture avec les précédentes versions d’un spectacle, certains rôles ne sont pas falsifiables.
Le maître de cérémonie de Cabaret est l’axis mutatis du spectacle. Pour le Lido 2 Paris, le choix s’est porté sur Sam Buttery, un chanteur apparu en 2012 dans la première saison de The Voice UK ; le jeune homme chante juste, il possède une belle voix, déploie une réelle présence scénique, on a envie de l’applaudir mais… car il y a un « mais » justifiant quelques déplaisirs, pour ne pas dire certaines afflictions… Sam Buttery intervient [pardon pour l’écriture inclusive !] en maître.sse de cérémonie transgenre obèse et woke, moulé.e dans une robe fourreau en sequin noir et bichonné.e façon mule pontificale, sans cheveux ni sourcils, chaussée de Doc Marteens, comme si la Castafiore avait enfanté d’un fils/d’une fille (on ne sait plus) conçu avec Obélix. Son visage difforme est repris sur la façade du 116 avenue des Champs-Élysées où un panneau lumineux a remplacé les photos des magnifiques danseuses emplumées, manière d’annoncer aux Parisiens le changement de propriétaire. Fini le Lido de Paris, place à son homonyme désormais orthographié Lido 2 Paris.
De Versailles à Weimar
Première incohérence. Souvenons-nous du Traité de Versailles signé en 1919 au lourd désavantage de l’Allemagne plongée dans une récession douloureuse. Tout le monde souffrait et plus encore un cabarettiste cachetonnant pour quelques miséreux pfennings. En outre, bien que l’Allemagne fut à l’époque un terrain fertile d’activités intellectuelles et artistiques, il n’y avait pas d’obèse à Berlin entre 1919 et 1933, période d’hyperinflation et de privations alimentaires drastiques sujettes à de nombreuses tentatives de révolution – soulèvement spartakiste de 1919… jacqueries inflationnistes de 1923… mois de mai sanglant (Blutmai) de 1929… – Non ! Aucun obèse tant le peuple avait faim.
La seconde incohérence est plus désolante puisqu’elle illustre une méconnaissance d’ordre sociétale. Le cabaret weimarien était un divertissement populaire, libertin et décadent au format d’une extravagance venant contredire les difficultés du quotidien : une fois derrière les murs du KitKatClub, les distractions ne manquaient ni pour l’esprit ni pour le cœur, et moins encore pour le corps. Dans sa chanson Berlin des années 20, Marie-Paule Belle résume ô merveille ! l’ambiance : « Les femmes avaient des cravates /Et tous les hommes étaient maquillés /On voyait des acrobates / Et ils étaient déséquilibrés /On buvait de la fumée / Comme on fumait des idées »* Les cabarets était mixtes, hommes et femmes s’y côtoyaient indifféremment, parfois en inversant les rôles mais jamais en les confondant ; ce point est essentiel car il pose la spécificité d’une époque dans la révolution des mœurs qui aura fait son histoire, et c’est précisément la raison pour laquelle Christopher Isherwood était venu à Berlin : afin de s’y perde en tant qu’homme. Le choix de Samuel Buttery, nonobstant son indéniable talent, est un double non-sens qui dénature l’œuvre originale.
Paris licencieuse et vulgaire
Que ce soit au théâtre, à la télévision ou au cinéma, et désormais au music-hall, les productions actuelles ne sont plus seulement distractives mais elles relèvent aussi d’un militantisme à travers moult incitations subliminales prônant l’écologie, le mondialisme et le wokisme. Leurs protagonistes s’inscrivent dans une influence « para-sociale » invitant le spectateur à modifier ses comportements de mœurs et acceptations divers. Ainsi voit-on apparaitre des Roméo & Juliette gays ou lesbiennes… ailleurs quelques ballerines trop bien nourries font des pointes sur du Tchaïkovski… ici une Marie Stuart d’origine africaine… et donc un maitre de cérémonie transgenre… Les voulez-vous ? Ils sont là !
Jean-Luc Choplin assure que cette nouvelle mise en scène de Cabaret fera oublier les revues démodées du plus célèbre music-hall d’Europe. Sa présomption et ses promesses laissent sans voix. Pire ! La mise en scène du Canadien Robert Carsen mène au bord du malaise. Les images diffusées en fin de spectacle sont affligeantes. Ce mélange dangereux (parce que hors contexte) d’un Hitler juxtaposé à des manifestations de rues françaises atteste d’une affligeante ignorance. Il ne suffit pas de « vouloir reconquérir le public parisien » (sic) avec un spectacle interprété en anglais pour y parvenir. Tant s’en faut ! D’autant que d’une distraction joyeuse et décadente, nous sommes passés à un divertissement licencieux et vulgaire. Exactement ce qu’est devenue Paris.
Bevet Breizh !
Les lois morales établies au XVIIIème siècle ont prospéré au XIXème pour devenir les évidences sociales et sociétales du XXème . Autant d’axiomes qui aujourd’hui s’effondrent en temps réel sous nos yeux ; il n’y a désormais plus une seule vérité mais plusieurs évidences s’emboitant les unes dans les autres : de nouvelles valeurs prennent forme et leurs codes sont à inventer. Quand les Temps s’achèvent, l’inquiétude et la pétoche prennent le dessus, non seulement chez le commun des mortels, mais aussi et surtout chez les élites culturelles en déshérence. Nos dirigeants ne représentent plus rien et surtout pas le peuple qui les a élus ; quant aux spectacles, ils ne sont pas faits pour ceux qui viennent les voir mais dans l’objectif de satisfaire le microcosme de privilégiés qui les a conçus. Résultat : les salles sont vides. Cabaret n’échappe pas au fiasco, il reste encore des places tous les soirs, réveillons des 24 et 31 décembre inclus. Non seulement la création contemporaine est boudée par le public, mais Paris ne fait plus la loi culturelle en France. C’était pourtant un fait établi depuis les Capétiens lorsque, pendant un millénaire, la capitale montra l’exemple, expliquant ce qu’il convenait de faire, oui à ceci, non à cela, et bien entendu toutes les provinces suivaient. Mais c’est fini ! La question n’est pas d’accepter ou refuser cette évidence, ni même de s’en réjouir ni s’en affliger, juste d’essayer de comprendre l’étrange revirement auquel nous sommes confrontés. « Willkommen… Bienvenue… Welcome… » Paris est morte. Vive la Province ! Bevet Breizh !
* Berlin des Années 20 : paroles Françoise Mallet-Joris sur une musique de Marie-Paule Belle.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Décembre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Cabaret, un spectacle mis en scène et scénographié par Robert Carsen
Au Lido 2 Paris à partir du 1er décembre 2022 jusqu’au 3 février 2023
Tarifs de 29€ à 130€











