Voici l’adaptation en bande dessinée de L’été de cristal, premier tome de la célèbre Trilogie berlinoise de Philip Kerr. Il est scénarisé par Pierre Boisserie, dessiné par François Warzala, et mis en couleurs par Marie Galopin.

Tous les grands succès de librairie connaissent de multiples déclinaisons. Livre audio… Bande dessinée… Cinéma… Jeux vidéo… Mais tous les grands succès de librairie n’engagent pas une trilogie racontant les enquêtes de Bernie Gunther, ex-commissaire sardonique, solitaire et provocateur, né sous la plume acérée de l’écossais Philip Kerr. La saga court sur près de trente ans. Elle brosse un portrait du nazisme avant, pendant et après le Reich hitlérien. Dans L’été de Cristal, Bernie mène une enquête difficile au cœur du Berlin tourmenté de 1936. Son investigation ouvre non seulement la désormais célèbre Trilogie Berlinoise, mais aussi les quatorze tomes qui, en amont et en aval, racontent la vie d’un anti-héros allemand entre 1928 et 1967.

Chemin naturel vers la bande dessinée

Berlin 1936. Bernie Gunther, ancien commissaire de la police berlinoise, est désormais détective spécialisé dans la recherche des personnes disparues, chose courante depuis l’arrivée au pouvoir du parti nazi. Alors que l’Allemagne nettoie les rues de sa capitale en prévision des Jeux Olympiques, un riche industriel de la Ruhr, Hermann Six, lui demande d’élucider le meurtre de sa fille Grete, et de son gendre Paul. L’enquête évolue dans des décors parfaitement reconstitués, au point que l’ambiance prime parfois sur l’action. Les rouages de l’intrigue sont vissés avec une précision horlogère. Autant de détails fignolés qui happent véritablement le lecteur. Chaque information est documentée. Précise. Un véritable travail d’historien relatif au IIIème Reich, que ce soit d’un point de vue social, esthétique, mais aussi politique et, bien entendu, en ce qui regarde les mœurs post-weimariennes. Bref ! Une époque à ce point graphique devait naturellement trouver son chemin vers la bande dessinée.

Parfait respect des détails et de l’époque

L’on pourrait s’étonner que la statue de Berolina, figure allégorique de Berlin, apparaisse sur le premier dessin de la planche n°16 alors qu’elle fut démontée de l’Alexanderplatz en 1935. François Warzala a toutefois bel et bien raison, car elle fut réinstallée en 1936, année de l’histoire racontée par Philip Kerr. S’étonner aussi de l’étonnante reconstruction graphique du quartier de la Potsdamer Platz détruite pendant la guerre et jamais reconstruite à l’identique ; le dessinateur confie s’être inspiré de photographies auxquelles il a ajouté des éléments personnels afin de crédibiliser l’esthétique de l’entre-deux guerres. Autre détails bluffants ! Philip Kerr évoque succinctement un tableau lors d’une rencontre entre Bernie Günther et Herr Haupthändler. L’œuvre figure sur quatre vignettes entre les planches 41 & 42. Il s’agit de la Nature morte au homard signé par l’Autrichien Karl Schuch. Bien d’autres précisions fugitives du roman figurent ainsi dans l’adaptation.

Idem en ce qui regarde la mode. Les chapeaux, par exemple – en particulier ceux des détectives souvent identifiés à l’Amérique des années 50 – sont ici parfaitement reproduits comme faisant partie du vestiaire allemand. Quant à la coloriste Marie Galopin, elle a respecté les tons et les teintes spécifiques au Berlin de 1936. De fait, la mise en couleurs manque parfois de profondeur – l’époque était moins piquante et acidulée qu’aujourd’hui – mais la ligne claire du dessin rehausse allégrement l’ensemble. N’oublions pas non plus le travail du scénariste. Pierre Boisserie offre une voix à Bernie Gunther. Sa causticité… Son goût du burlesque… Les failles qu’on lui devine derrière une fausse assurance… Rien n’est manichéen, pas même sa curieuse entrevue avec Göring, et moins encore son interrogatoire par Heydrich. Le respect du roman et des dialogues originaux est appréciable. L’ensemble est mis en rythme par un découpage ciselé qui donne véritablement chair aux protagonistes.

« Comment enquêter sur un meurtre à l’heure des tueries de masse ? »

En dépit de la gravité du contexte historique, cette bande dessinée est une formidable porte d’entrée pour comprendre la sociabilité de l’Allemagne nazie et découvrir l’œuvre de feu Philip Kerr (1956-2018). En fin d’album, un cahier graphique signé par Macha Séry évoque une présentation de son œuvre : « Comment enquêter sur un meurtre à l’heure des tueries de masse ? Comment mener des enquêtes policières quand la Kripo et la Gestapo servent les visées idéologiques du national-socialisme ? Comment investiguer dans un régime de terreur et d’intimidation […] qui met police et justice à sa botte. » Une réflexion sur la violence systémique du régime nazi et la fragilité des frontières morales individuelles. Le tome II est attendu avec l’impatience des grands curieux.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Septembre 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

La Trilogie berlinoise – L’Été de cristal (volume I sur III)
Une bande dessinée de Pierre Boisserie & François Warzala (d’après Philip Kerr) – Mise en couleurs Marie Galopin – Éditions Les Arènes BD – 144 pages au format 215×290 – 20,00 €

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