Tout le monde a entendu l’expression au moins une fois. Zazou ! Mais personne n’en connait la définition précise. Et pourtant ! On en a fait des films… On en a écrit des livres… Moult chansons leurs sont consacrées… Également des comédies musicales… Les zazous sont partout, y compris désormais en bande dessinée.
Le mot Zazou vient des célèbres Zoot Suits du chanteur américain Cab Calloway. Les Zoot Suits, très populaires chez les jazzmen américains des années 1930, sont ces costumes aux lignes amples qui se différenciaient des tenues masculines structurées en vogue jusque dans les années 1940 ; leur coupe flottante illustrait une contre-culture vestimentaire immédiatement reconnaissable, et c’est précisément du refus de la culture dominante sous l’Occupation allemande que se sont inspirés les zazous parisiens. Dans un premier temps, ils revendiquèrent cynisme et insouciance face à l’ennemi, avant de prendre part à la lutte active dans les réseaux de Résistance. Plus tard, bien plus tard, les zazous furent mis à l’honneur par la plus déjantée de nos chanteuses, Brigitte Fontaine, qui célébra la mémoire de ces jeunes gens au look provocateur et festif dans une période où leur parents cherchaient à ne surtout pas se faire remarquer.
Le swing des années difficiles
Nous sommes dans le Paris morose de l’Occupation. Les patrouilles militaires, les rafles quotidiennes, les arrestations arbitraires et autres couvre-feux nocturnes, de tout cela, ils n’ont que faire. Les zazous appliquent à la lettre leur politique de refus face à l’Occupant : ils dansent le swing en écoutant Django Reinhardt, boivent de la bière de contrebande parfumée à la grenadine, lisent des livres interdits, chaussent en toute circonstance leurs lunettes de soleil, et enfilent les longues vestes à carreaux de leurs grands-pères. Pire ! A mesure que les Allemands montrent leur vrai visage, ces jeunes gens arborent – par solidarité et provocation – l’étoile jaune même sans être Juifs. Traqués par les Gestapo, pourchassés par les Collaborateurs, rejetés par la Résistance, ils ne souhaitent pas tant « changer la vie » qu’empêcher qu’on ne leur confisque la leur, c’est à dire leur jeunesse. Car danser, c’est résister face à l’ennemi… S’amuser, résister aussi… Être zazou, résister encore…
… dans un Paris, une France, une Europe, un monde à feu et à sang. Qu’importe ! Les zazous s’attifent de vêtements improbables, souvent découverts dans les malles des greniers de famille. Ils se coiffent de toupets frisottés ou portent le cheveu long pour ces messieurs ; jupe (trop) courte, maquillage appuyé, et collants de soie pour les demoiselles, dans une époque où le linge féminin et les produits de beauté sont aussi rares que le sel et le sucre permettant de conserver une alimentation difficile à trouver. Mais derrière ce « j’m’en foutisme » réactionnaire, où toutes les occasions sont bonnes pour défier la bourgeoisie et l’Occupant militaire, une lutte acharnée prend naissance contre le climat de terreur instauré par les Nazis qui interdisent le jazz, le batifolage et la frivolité. Le swing entre dans ses années difficiles.
Une contre-culture méconnue

Salva Rubio (scénario) et Danide (dessin/couleur) livrent ici une trilogie mi-histoire mi-fiction qui nous plonge au cœur de la deuxième guerre mondiale, de la progression ennemie jusqu’à la Libération. Certes ! L’intrigue est mince, mais elle s’enrichit d’une période tourmentée servant de décor aux nombreux protagonistes ; époque faite de sang et de larmes autant que d’espoirs et de rires qui, sans perte d’intérêt au fil de l’histoire, offre une place d’honneur à la contre-culture la plus méconnue du XXe siècle, sur fond des pires atrocités du monde moderne : antisémitisme d’État… homophobie institutionnalisée… collaborationnisme… etc. Il est d’ailleurs fort surprenant que ce soit un Espagnol qui ait choisi un tel sujet (on ne peut plus franco-parisien) plutôt qu’un scénariste Belge ou Français dont les aïeux auraient eux-mêmes subi l’Occupation allemande. En fin d’ouvrage, Salva Rubio étoffe son propos d’un dossier afin de remettre le récit dans un juste contexte historique. Les personnages sont peut-être fictifs, mais les auteurs se sont appuyés sur une véritable investigation pour décrire au mieux la vie des Parisiens sous l’Occupation.
Entre le swing et la révolte

Les Zazous en bandes dessinées s’inscrivent au format d’un magnifique hommage à ces artistes urbains méconnus, ainsi qu’à leurs multiples actions résistantes, rudes et pour autant rieuses malgré la peur ; ces jeunes gens vibraient au rythme singulier d’un « swing » qui rythmait leur joie de vivre dans une époque où le côtoiement de la mort était quotidien. Les Français furent peu nombreux à garder espoir quand la victoire s’éloigna au rythme de l’Exode. Le récit de Salva Rubio eut pu être dramatique, il est tout à l’inverse virevoltant de fraîcheur et d’un courage en lutte contre la barbarie. Manière de voir (et d’apprendre) l’Occupation sous un angle distractif qui n’en demeure pas moins bel et bien réel. Une lecture agréable et instructive.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juillet 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Les zazous, une bande dessinée en trois tomes de Salva Rubio & Danide (Traduction du castillan par Lise Gallot) aux éditions Glénat – 56 pages couleur + cahier historique – de 14,50€ à 15,50€ chaque tome en support Gutenberg – de 8,99€ à 10,99€ en numérique.
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