La bretonne Brigitte Fontaine est à elle seule l’avant-gardisme incarné d’une France somnolente. Chacun de ses textes estampe une poétesse à qui l’on pardonne tout, y compris de s’amuser avec les journalistes. Bretagne Actuelle l’a rencontrée à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Les hommes préfèrent les hommes, seize histoires loufoques qui nous apprennent à v’ivre avec l’enthousiasme des belles ivresses.
Jérôme Enez-Vriad : Bonjour Brigitte Fontaine. Comment allez-vous ?
Brigitte Fontaine : Question sans objet.
Il s’agit d’une courtoisie introductive.
BF : Vous n’êtes pas médecin ? Alors question sans objet.
Vous sortez un disque tous les deux ans, et publiez un, voire deux livres chaque année. D’où vient cette énergie ?
BF : Contrairement aux apparences, je ne travaille pas beaucoup. J’écris très vite, c’est tout. Je ne sais pas écrire lentement.
Dans votre précédent livre, Les Charmeurs de pierres…
BF : Ah ! Les charmeurs de pierres est un livre que j’aime beaucoup.
Dans ce livre, vous refusez la qualification d’auteur(e) avec un « e ». Propos que l’on retrouve dans Les hommes préfèrent les hommes.
BF : Oui, car depuis toujours un écrivain est un écrivain, comme une girafe en est une, une antilope, une gazelle, fussent-elles des mâles. J’accepte « poétesse » car l’expression remonte au moyen-âge, et puis cette féminisation est jolie, elle sonne bien.
Qu’est-ce qu’être une femme aujourd’hui ?
BF : Un plaisir.
Pouvez-vous développer ?
BF : Mais dans « un plaisir » il y a tout. Tout est dit : Etre une femme est pour moi un plaisir.
Dans la nouvelle, Les tickets de restaurants…
BF : (Malicieuse) Ce ne sont pas des nouvelles mais des histoires.
Pour certaines, très courtes…
BF : Ce sont des histoires, jeune homme.
Alors, certaines de ces histoires sont-elles à message ?
BF : Non. Pour Les tickets de restaurants, j’ai voulu m’amuser, c’est une distraction. Vous savez, je n’ai qu’une addiction : le tabac. Je suis une addicte nicotique et non addicte narcotique.
Sous couvert de légèreté, vous évoquez des sujets lourds, comme le viol, la condition de la femme dans les conflits, j’aimerais savoir ce qui vous choque dans la société actuelle.
BF : La discrimination humaine. Non pas le racisme car il n’y a qu’une seule race, la race humaine, mais la discrimination humaine m’est insupportable, ainsi que celle faite aux femmes.
Dans l’histoire Interview comme une autre, vous vous auto-interviewez. J’ai repris trois questions parmi celles posées. (Brigitte Fontaine sourit et semble décidée à jouer le jeu)
-1 / Avez-vous déjà éprouvé de la nostalgie ?
BF : Pour mon enfance, oui. J’ai eu une enfance très heureuse.
-2 / Le goût de la musique vous est-il venu de la mer en perpétuel recommencement ?
BF : Le ressac est une musique incessante, éternelle, infinie.
-3 / Que pensez-vous du couple présidentiel ?
BF : Ce sont de pauvres gens. Mais parlons-nous des mêmes ?
Je ne sais pas. De quel couple parlez-vous ?
BF : Je parle des Sarkos. Les autres ne sont pas des couples.
Pourquoi ?
BF : Ils sont en rupture permanente.
Parlons sérieusement, voulez-vous ?
BF : Il est temps !
Comment vous est venue l’idée d’écrire une nouvelle, pardon ! une histoire sur le prépuce ?
BF : C’est à cause d’un ami. (L’attachée de presse met la main devant la bouche pour éviter de rire avant que Brigitte Fontaine reprenne). Non, mais je n’ai pas vu son prépuce, c’est lui qui m’a confié qu’il en avait un énorme ! Alors, j’en ai fait une histoire, c’est d’ailleurs la seule du livre inspirée d’un fait réel, les autres sont toutes inventées. Mais vous pouvez écrire que je suis pour la circoncision, je trouve ça beaucoup plus joli.
Dans Les hommes préfèrent les hommes…
BF : Comment dites-vous ?
Dans l’histoire Les hommes préfèrent les hommes…
BF : Je voulais que vous le redisiez : Les hommes préfèrent les hommes, j’aime ce titre et je suis curieuse de l’amour entre hommes.
De quelles manières ?
BF : De toutes les manières : physique, affective, psychologique, de toutes les manières.
Dans cette histoire, les protagonistes finissent sur une île bretonne au sol rose, couverte de palmiers et de Mimosas…
BF : Oui, c’est Bréhat. J’adore Bréhat. C’est beau, c’est bleu et rose.
Vous êtes née à Morlaix, cela fait-il de vous une Bretonne ?
BF : Totalement. Je suis Bretonne avant d’être Française, même si j’aime énormément Paris qui est une ville magnifique. Quand je suis montée à Paris après mon bac, je disais : je vais en France. Je suis extrêmement attachée au sol breton, au pays, à ses paysans, à ses ports… La Bretagne c’est avant tout un peuple tenu par une langue, une civilisation nourrie de mythes et une mythologie exceptionnelle.
Qu’y a-t-il de breton en vous ?
BF : Tout, à commencer par mon prénom. Brigitte est d’origine celtique et vient de la déesse Brigit, qui est considérée comme la mère de tous les autres dieux.
Parlez-vous breton ?
BF : Non, juste quelques mots, comme ça, je ne le comprends pas non plus, mais ma grand-mère le parlait très bien. En revanche, j’ai longtemps eu l’accent avant de le perdre, même s’il revient en cas de forte émotion.
Le nouveau découpage des régions françaises ne réunit pas le Bretagne…
BF : La Bretagne ne sera jamais une région, la Bretagne est un pays.
Il y a beaucoup de références, en particulier celtiques dans vos textes. Quelles sont vos principales inspirations ?
BF : Votre question n’est pas très intéressante.
Vous avez raison (rires) mais j’aimerais que vous y répondiez quand même.
BF : Mes inspirations viennent de l’infini intérieur.
Acceptez-vous de développer ?
BF : L’infini intérieur, c’est ce que chacun porte en soi et malgré soi. Après, si vous voulez des noms, il y a Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, même si c’était un sale bourgeois ! et puis Racine, Molière, j’adore Molière, Shakespeare aussi, fabuleux Shakespeare, et Stendhal, et Colette, et Joyce Mansour, et Sainte Thérèse d’Avila, surtout n’oubliez pas Sainte Thérèse d’Avila.
Pourquoi ?
BF : Parce qu’elle est géniale, c’est merveilleux, il faut la lire. Son château intérieur est mon infini intérieur.
Qui admirez vous chez les contemporains ?
BF : Un seul, c’est mon chéri : Gainsbourg, mais moins celui des débuts. Ferré, c’est bien aussi, même si je n’aime que six chansons de lui. Des femmes comme Nina Simone et Billie Holiday sont également très inspirantes.
Vous concluez une de vos histoires par : La danse est mieux que la vengeance. Cela veut-il dire que vous n’éprouver aucune haine vengeresse ?
BF : Ah ! Ah ! J’aime l’idée de la vengeance, mais pas le passage à l’acte. Némésis en était la déesse, hélas ! la mythologie grecque est un panthéon d’opérette, sans mystique ni mysticisme. Rien à voir avec les Celtes.
Le bandeau de couverture du livre est signé Enki Bilal…
BF : Oui, l’idée vient de moi. Il a fait ça très vite et très Bien… Vous savez, j’aime beaucoup votre veste et votre chemise, mais le foulard est en trop.
La mode est-elle importante à vos yeux ?
BF : La mode non, le vêtement oui. J’aime beaucoup votre écharpe, aussi, mais vous devriez prendre un peu de poids, vous êtes trop maigre.
(Au bord du fou-rire) Si vous aviez le dernier mot Brigitte Fontaine ?
BF : Miaou-ou-ou (imitant un chat)
Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD
Novembre 2014 – Copyright JE-V & Bretagne Actuelle
Brigitte Fontaine – derniers livres parus :
Les hommes préfèrent les hommes aux éditions Flammarion – 2014 – 142 pages – 17 €
Les charmeurs de pierres aux éditions Flammarion – 2012 – 17 €











