Une histoire adroitement conduite… Un rythme soutenu empli de nombreux rebondissements… Une touche de modernité chez ce héros vieux de soixante ans… Le tiercé de la mort, sixième tome des Nouvelles aventures de Ric Hochet, ne déroge pas à la tradition de la série originale. Sauf que…
Pour peu qu’ils en aient laissés les droits en héritage, les créateurs de bandes dessinée n’ont pas le monopole de leur héros ; c’est souvent regrettable, mais c’est aussi parfois on ne peut plus opportun. Certaines séries poursuivent ainsi leur chemin selon un cahier des charges drastique : scénarii… vocabulaire… dessins… encrage… couleurs… tout y est codifié à la lettre selon un univers respecté au millimètre. C’est le cas d’Astérix, scénarisé depuis 2013 par Jean-Yves Ferri, avec Didier Conrad au dessin. Idem en ce qui regarde Blake & Mortimer dont les aventures furent prolongées en 1996 grâce à un pôle de scénaristes et dessinateurs divers, quoi que récurrents, parmi lesquels Jean van Hamme, Yves Sente et André Juillard. Ric Hochet – héros s’il en est ! – fait lui aussi partie des bédés à succès poursuivant une existence après le décès de leurs créateurs, sous le titre Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet.
Soixante ans d’enquêtes
Ric Hochet est le titre générique d’une série de bande dessinée franco-belge créée en 1963 par le scénariste André-Paul Duchâteau et le dessinateur Tibet. Son personnage éponyme est librement inspiré de Jean Valhardi (Les Aventures de…), lui aussi journaliste imaginé vingt ans plus tôt (1941) par Jean Doisy et Jijé (Joseph Gillain) dans le Journal de Spirou. La longue carrière de Ric (pour les intimes !) se prolonge jusqu’en 2010 au fil de soixante-dix-huit albums sur une moyenne d’environ deux publications annuelles. Il est évident que, sans la fidélité du public ni la constance productive et qualitative de ses créateurs, la série n’aurait jamais justifié un tel engouement. Mais qui diable ! est donc ce fameux Ric Hochet ?
Jeune et audacieux journaliste à l’appétence certaine pour les enquêtes criminelles, Ric Hochet travaille en étroite collaboration avec le commissaire de police Bourdon ; outre un indéniable courage, ses grandes qualités sont une perspicacité redoutable doublée d’une intelligence remarquable, l’une et l’autre nourricières d’un sens obtus de l’observation et de la déduction ; quelque chose entre Sherlock Holmes et l’inspecteur Antoine Bourrel (série télévisée Les cinq dernières minutes), avec toutefois une composante dynamique et un visage plus avenant, à la Dave O’Flynn, célèbre détective de choc également créé par Tibet dès 1949. En ce sens, si Ric Hochet n’offre rien de nouveau que l’on ait déjà vu, il est néanmoins du genre à forcer le destin avec une fraîcheur qui aura captivé les lecteurs sur deux générations.
Autre points forts et somme toute essentiel au succès de la série : la tentative consciencieuse de ne pas répéter les arguments et les schémas. André-Paul Duchâteau l’a exprimé lors de nombreuses interviews dans lesquelles il reconnaissait être fier et satisfait de cet aspect après relecture de tous ses albums. Sans oublier l’étonnant manque d’ambition des auteurs ! Oui. La série doit une partie de son heureuse prospérité au fait que Tibet et Duchâteau n’ont jamais voulu créer une œuvre novatrice ou de référence ; l’objectif était de séduire avec simplicité un lectorat suffisant pour satisfaire la rédaction et les annonceurs du Journal de Spirou.
Le tiercé de la mort
Paris années 70. Trois pur-sang sont abattus sur l’hippodrome de Saint-Cloud. Le lendemain, c’est à Longchamp que deux jockeys sont assassinés d’un balle en pleine course, comme lors d’une vulgaire chasse aux lapins. Un mystérieux réseau criminel semble avoir trouvé la combine : rançonner directement le PMU. Pour traquer le faux aveugle qui joue du fusil sur les hippodromes, Ric va devoir s’asseoir sur quelques principes… dont certains s’écrivent en braille. Voilà pour l’intrigue ! Simple. Carrée. Prosaïque. Le dénouement sera bien entendu hippique et, l’on s’en doute, épique ; même si, encore une fois, Nadine (petite-nièce du commissaire Bourdon et compagne de Ric) volera la vedette à notre héros.
Ric Hochet est la quintessence de la bande dessinée « de papa ». Un décor « vieille France » encré dans les années 60/70… Des personnages archétypaux… Une trame tarabiscotée à l’humour bon enfant et des dialogues parfois surannés… « Attendez un peu que je mette la main sur le galopard qui a fait ça ! », s’exclame un jockey dont on vient d’abattre le cheval (page 12) ; tout cela avec des regards appuyés et moult actions « surjouées » typiques du grossissement de trait propre à la série. Le découpage est nerveux, parfois en rupture avec les enchainements, il s’agit de plans qui se succèdent à grande vitesse pour, encore une fois, satisfaire au rythme habituel des enquêtes de Ric.
Quelques regrets avant le tome 7
Une histoire adroitement conduite… Un rythme soutenu emplit de nombreux rebondissements… Une touche de modernité chez un héros vieux de soixante ans… Le tiercé de la mort ne déroge certes pas à la tradition de la série originale, sauf que l’on regrettera certaines incohérences et anachronismes ; telle la 911 Cabriolet de ce bon vieux Ric qui explose littéralement dans la première case de la page 47, pour se retrouver en quasi-parfait état dans l’ultime vignette de cette même planche. Les carrossiers de la maison Porche sont reconnus être efficaces, mais à ce point… ! Notons aussi les imprécisions graphiques et hippiques relatives aux champs de courses parisiens ; d’Auteuil à Vincennes, en passant par Longchamp et Saint-Cloud, il est fort dommage – pour ne pas dire déplaisant – d’avoir traité le sujet en diagonal. Difficile, en outre, de faire l’impasse sur la novlangue et la féminisation des fonctions, peu crédibles dans les années 70 et antinomique avec la nostalgie du décors. Reste à attendre le tome 7 à paraître bientôt.
Jérôme Enez-Vriad
© Novembre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Ric Hochet : Le Tiercé de la mort par Van Liemt & Zidrou (d’après Tibet & Duchâteau). Une bande dessinée de 48 pages couleurs aux éditions Le Lombard – Format Gutenberg : 12,95€ – Numérique : 5,99€












