Imaginons un pavé dans la marre de l’histoire espagnole… Imaginons un ancien communiste devenu historien cherchant mille poux dans la version officielle d’une guerre civile redoutable… Imaginons qu’il en fasse un livre traduit en français… Ce sont Les mythes de la guerre d’Espagne racontées par Pío Moa… Et ils sont explosifs.
Selon Pío Moa, la Guerre civile espagnol ne relève pas du soulèvement nationaliste des 17 et 18 juillet 1936 aboutissant à la mise en place du franquisme, mais bien plutôt d’une dérive révolutionnaire républicaine. Son livre, Los mitos de la Guerra Civil, s’est vendu en Espagne à 300.000 exemplaires ; un succès phénoménal doublé d’une véritable bombe médiatique qui aura incité les éditions L’Artilleur à traduire le texte sous le titre : Les mythes de la guerre d’Espagne 1936-1939. Pío Moa, ancien militant communiste, entend renverser « une vision idéalisée de la guerre civile espagnole, véritable doxa imposée par l’idéologie davantage que par le souci d’une objectivité des faits. »
Les feuilles mortes de l’automne
Pío Moa n’est pas un réactionnaire opposé au progressisme. Tant s’en faut. Ancien militant des GRAPO (Groupes de Résistance Antifasciste du 1er Octobre – une organisation communiste espagnole d’inspiration maoïste), disciple de Lénine et de Mao, il s’est mis à étudier de près l’histoire qui le passionne, celle de la Guerre civile, en particulier les archives du PSOE (Partido Socialista Obrero Español – Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) au sein desquels il a, selon lui, découvert la responsabilité univoque et accablante de son propre camp dans le déclenchement de la Guerre civile. « Il m’est alors apparu que la gauche avait organisé la guerre et que tout ce qui avait été écrit sur ce conflit était faux. » (sic)
Outre ce constat, l’idée du livre est venue d’une gauche espagnole « incapable de soutenir un débat objectif sur ce thème », auquel s’ajoute la Loi sur la mémoire historique (Ley de Memoria Histórica – sorte d’ersatz de la loi Gayssot française) établissant de manière irréfragable que le Frente Popular, c’est à dire l’alliance des gauches, « constituait le camp du bien, et que ses adversaires, les Nationaux et ce qui les représente : statues, inscriptions, souvenirs publics… tout devait disparaitre » des espaces urbains et ruraux, en négation totale de la mémoire collective, comme si les arbres eussent dû eux-mêmes ramasser leurs feuilles mortes.
Genèse d’un adieu à Tolède
Espagne. Novembre 1933. L’alliance des droites gagnent les élections avec une majorité relative de 40,57% face à la gauche et au centre républicain. Une coalition d’opposition multipartite et révolutionnaire décide alors de se faire entendre ; un an plus tard, ses revendications aboutissent aux grèves générales d’octobre 1934 (huelga general revolucionaria) dont les principaux foyers sont en Catalogne et dans les Asturies. [Voir le roman Une Balle perdue, de Joseph Kessel, paru en 1935 – Folio2€.] Les déclarations du PSOE quant aux méthodes employées afin d’établir un régime socialo-soviétique en Espagne font froid dans le dos : « Le socialisme doit avoir recours à la plus grande violence pour remplacer le capitalisme. » De fait, environ 200 personnes « assimilées » à des fascistes sont assassinées jusqu’à ce que l’armée interviennent. Les combats entre opposant belligérants, Guardia Civil et armée font plus de 1.300 morts de part et d’autre, en particulier dans les Asturies, épicentre de la révolte. Les documents de travail de Pío Moa attestent en outre que le PSOE reconnait dès 1934 n’avoir pas subit la perte des « milliers de victimes » sur lesquelles il a ensuite pleuré, mais la simple disparition d’une soixantaine de combattants. Leur rébellion fut, certes, réprimée par le gouvernement républicain de droite, mais sans les excès qu’on lui a depuis attribué. Il s’agissait de préserver le résultat des élections de l’année précédente.
Puis arrive le Frente Popular démocratiquement élu en février 1936. La Phalange, extrêmement minoritaire au sein de la droite, intervient « très ponctuellement et en riposte » aux agressions des Rouges soucieux de cheminer vers le chaos social. En résulte moult invasions de propriétés terriennes privées… Des incendies d’églises par centaines… Ce sont aussi quantité d’attentats et destructions de points de vente des journaux de droite… Menaces de mort à certains députés – émanant, entre autres, de Dolores Ibárruri, dite « la Pasionaria », qui deviendra secrétaire générale puits président du PCE (Parti Communiste Espagnol)… Également des assassinats politiques, dont le plus éclatant aura lieu le 13 juillet 1936, lorsque José Calvo Sotelo, leader de la droite monarchiste, sera enlevé puis éliminé en représailles d’une action phalangiste contre les socialistes. Mauvais calcul ! Sa disparition ralliera de nombreux Espagnols au putsch des généraux Mola et Franco quelques jours plus tard. Le soulèvement militaire aux côtés des Carlistes et de la droite déclenchera une des guerres civiles les plus meurtrières au monde. On lui attribue 200.000 morts au combat… 500.000 victimes liés aux représailles et à la maladie… Plus de 110.000 disparus… Environ 400.000 Espagnols exilés, dont ceux de la célèbre Retirada vers la France entre janvier et février 1939. [Lire à ce propos le roman biographique de Christine Bravo, L’Adieu à Tolède, paru en 1995 chez Flammarion et au Livre de Poche ; deux éditions épuisées mais accessibles sur Amazon.]
Une des plus grandes persécutions religieuses de l’histoire
Pío Moa constate que, dans son ensemble, la droite fut non violente avant la guerre, y compris les phalangistes, alors que la gauche avait engagé une terreur révolutionnaire dès 1931 lors des exactions évoquées ci-avant. L’historien s’expliquait il y a peu dans les colonnes du Figaro Histoire. « Il me semble […] que, lorsque l’on souhaite analyser un tel conflit, le plus important ne se trouve pas dans la violence exprimée de part et d’autre, car elle existe dans toutes les guerres et touche tous les camps ; il s’agit plutôt de savoir pourquoi une telle situation arrive et comment. S’agissant de l’Espagne, la guerre est née de la volonté de sauvegarder l’unité de la nation et la civilisation chrétienne face à la destruction de la légalité républicaine par le Frente Popular. C’est la gauche qui, s’appuyant sur la théorie d’une guerre révolutionnaire, a délibérément provoqué ce conflit, comme le prouvent ses propres documents. »
Une redoutable propagande anticléricale et antireligieuse inspirée de la Révolution française fut mise en place autour du Frente Popular. Ainsi, le « catholicisme oppresseur du peuple » devait disparaitre selon un modèle spécifiquement bolchévique nourrissant des ambitions antimonarchiques. On estime à environ 7.000 le nombre de femmes et d’hommes d’église martyrisés entre 1936 et 1939, dont 13 évêques, et à plus de 3.000 le nombre de laïcs tués en raison de leurs convictions religieuses. La cruauté avec laquelle ils furent massacrés n’est pas dicible tant elle relève de l’effroyable. Aucune personne saine d’esprit ne peut imaginer les tortures subies. Pío Moa les évoquent dans son livre suite à ses découvertes dans les archives du PSOE. Retenons seulement qu’en mars 1937, José Díaz Ramos, secrétaire général du PCE, se félicitait de l’utilité d’une persécution on ne peut plus efficace : « Dans les provinces que nous contrôlons […], nous avons largement dépassé l’œuvre des Soviets, car l’Église, en Espagne, est aujourd’hui anéantie. » CQFD.
L’œillet ou le romarin
La thèse centrale de Pío Moa est d’expliquer avec force détails ce que la gauche, non seulement espagnole, mais aussi européenne, refuse toujours d’admettre près d’un siècle après les faits. Ses détracteurs diront que l’ex maoïste a travaillé sur un panel de statistiques analysées subjectivement afin de prouver que les Républicains tuèrent davantage que les Nationalistes, là où d’autres, l’Anglais Paul Preston en tête, affirment le contraire. L’Histoire ne se limite toutefois en rien à un sinistre tableau Excel dont les chiffres attesteraient du pire commis par ceux-ci ou ceux-là. Pour autant, notons que les forces du camp républicain de 1936 à 1939 étaient constituées d’une coalition floue nourrie de communistes, d’anarchistes, de socialistes, mais aussi de nationalistes catalans, séparatistes basques et autres coquetteries idéologiques oubliées de l’histoire. N’oublions au reste jamais qu’aucune de ces obédiences n’étaient démocrates. La victoire électorale du Frente Popular en 1936 se fit dans un climat de violence marqué par une surenchère révolutionnaire on ne peut plus autoritaire.
Ne pas oublier davantage qu’à cette époque l’Espagne n’avait pas fait sa « prise de la Bastille ». Les latifundia exploitaient un prolétariat agricole misérable envers qui les grands propriétaires aristocratiques demeuraient tous puissants. Pour exemple, les duchés d’Albe et de Medinaceli (l’Espagne est une monarchie) possédaient chacun plus de 100.000 hectares, soit l’équivalent de l’île de la Martinique en terres cultivables par famille ducale. L’extension des droits sociaux aux plus démunis et la nécessité d’une réforme agraire habitaient le peuple désireux de réformes. Alors oui ! La Guerre civile espagnole fut redoutable au point d’être devenue un événement social universel enseigné dans les université du monde entier. Mais que Pío Moa ait raison ou tort importe peu. La vérité n’est jamais binaire. Il aura au moins eu le courage d’investiguer différemment là où tous les autres se sont contentés de coiffer l’Histoire dans le sens du poil. Reste à savoir si, après l’avoir lu, vous souhaiterez porter à la boutonnière l’œillet de belles familles, ou le romarin du prolétariat.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Les mythes de la guerre d’Espagne – 1936-1939, un livre de Pío Moa aux éditions L’Artilleur – 680 pages brochées – 25,00 €
Sources principales : Outre le livre lui-même et les œuvres citées dans l’article, notons Le Monde/le Magazine L’Histoire/L’Institut Iliade/Isabelle Schmitz/Benoît Pellistrandi/Philippe Maxence/El País/El Mundo/L’ABC/La Venguardia/et les ouvrage suivants : La Guerre d’Espagne, d’Antony Beevor, au Livre de Poche — Pour qui sonne le glas, d’Ernest Hemingway, au Livre de Poche — Un été impardonnable, de Gilbert Grellet, chez Albin Michel — La Guerre d’Espagne : Révolution et contre-révolution (1934-1939), de Brunett Bolloten, aux éditions Agone.












