Depuis la nuit des temps, l’utilisation des plantes n’est pas anodine. Elles ont sur nous un pouvoir de vie ou de mort… Elles sont capables de modifier nos états de conscience, nos fonctionnements, notre santé… Mais elles sont surtout la botanique du corps, de l’esprit, et de l’âme.
Comme la plupart des régions de France… d’Europe… et du reste du monde… la Bretagne a hérité d’une médecine traditionnelle relative à l’emploi des herbes. Cette thérapeutique fait partie d’un ensemble de relations tissées avec le règne végétal, au sein duquel les arbres jouent également un rôle fondamental dans la symbolique collective ; rôle tenu encore aujourd’hui, bien que sujet à des rites ancestraux.
Des Celtes d’Irlande aux Gaulois de France
Les Celtes ont toujours manifesté un respect religieux pour les arbres. Les Gaulois – donc les Celtes élargis au peuple français – cueillaient les plantes à des fins thérapeutiques. Si le nom de certaines ne nous dit rien, elles restent néanmoins identifiables ; telle la samole, une herbacée à fleurs blanches qui pousse dans les lieux humides ; et le sélage, fleur sacrée de couleur parme, cueillie en grande pompe par les druides lors de cérémonies particulières. Il en était de même avec la verveine, également vénérée par les Romains ; elle permettait, entre autres, de chasser la fièvre et guérir les morsures de serpents. Pour une utilisation efficiente, les plantes devaient être cueillies selon des conditions particulières. Il était parfois indispensable de respecter une configuration astrologique au moment où la constellation du Chien entrait dans le ciel terrestre alors que le Soleil et la Lune y étaient absents. Bref ! Chaque cueillette s’attachait à un rituel druidique sui generis.
Les Celtes d’Irlande connaissaient particulièrement bien la dynamique des plantes. Leur dieu thérapeute, Diancecht, ressuscitait les morts en les immergeant dans la Fontaine de Santé au fond de laquelle macéraient des herbes médicinales. Outre la légende, les druides irlandais se transmettaient les recettes de génération en génération. Ainsi, les connaissances de l’herboristerie contemporaine résultent-elles d’un savoir millénaire qui aura voyagé à travers le temps et l’espace. Toutes les plantes peuvent-être utilisées : psychotropes, sédatives ou hallucinogènes ; les druides ont concocté des recettes et mixtures au nom parfois enchanteur : la boisson d’oubli… le breuvage de jalousie… le filtre d’amour… qui, s’agissant de ce dernier, unit pour la vie et au-delà de la vie, à ce point que les conteurs français du Moyen Âge firent Tristan & Iseut avaler ce breuvage jusqu’à la lie.
Tout comme les Irlandais et les Gaulois, les anciens Bretons ont conservé cette science druidique. Ses plus anciennes traces remontent à deux millénaires. En son temps déjà, Pline l’Ancien (23 av. J.-C. – 79 ap. J.-C.) évoquait dans son Histoire naturelle (Historia Naturalis) l’usage des plantes par de nombreux druides à propos de la cueillette et de leur utilisation, notamment celles du gui, de la samole et de la verveine. Un peu plus tard, le pharmacologues grec Dioscoride, lui aussi contemporain du premier siècle de notre ère, fit part dans son œuvre du nom gaulois des plantes médicinales, rendant par là-même hommage aux connaissances botaniques et phyto-thérapeutiques de nos ancêtres. Un siècle plus tard, l’orateur latin Apulée (125-170) procédait à l’identique.
De la serpe d’or à nos pharmacies contemporaines
L’utilisation des plantes a beaucoup évolué avec le temps. Magie et sorcellerie ont définitivement laissé place à une médecine rationnelle. Sous l’effet des découvertes scientifiques, du développement de la chirurgie et des thérapeutiques chimiques depuis le XIXème siècle, et surtout le XXème, la mentalité occidentale s’est modifiée. La santé qui, autrefois, apparaissait comme un équilibre à entretenir entre l’Homme et son milieu, est aujourd’hui envisagée comme la situation naturelle de l’être humain, devant être reconquise dès qu’elle est menacée, fût au moyen de médicaments qui deviennent autant d’armes contre la maladie. De fait, entre les plantes des druides d’hier et nos pharmacies contemporaines, se sont installées divers strates de guérisseurs, herboristes et botanistes grâce auxquels nous ont été transmises les règles de la cueillette : on ne récolte pas n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment.
Tous les rituels de la cueillette s’expliquent par une logique scrupuleuse. Prenons, pour exemple, la plante symbole de druides celtes. Le gui. Seul celui d’une catégorie de chênes spécifiques a des valeurs curatives, précisément parce qu’il se nourrit de leur sève à condition de pousser sur certaines branches. Il était cueilli au sixième jour d’une Lune montante parce que la poussée de sève y est la plus forte. Le choix d’une serpe d’or – les deux métaux les plus courants de l’époque étant l’or et le fer – permettait d’éviter l’oxydation de la branche lorsqu’elle était sectionnée. Ainsi, le bouquet n’était-il pas contaminé par une éventuelle galvanisation.
Le célèbre Panoramix d’Astérix s’inspire des véritable druides
De nombreux autres arbres et plantes étaient en usage chez les Celtes. L’absinthe de Saintonge est encore reconnue pour ses indiscutables propriétés vermifuges… La Santonine est toujours utilisée par les laboratoires contre les vers de la petite enfance… Une sorte de menthe, le Pouliot, qui pousse dans les lieux humides, peut être conseillée sur les démangeaisons et infections des piqûres de puces… Face la teigne, la Barbade – dont on sait aujourd’hui qu’elle contient un principe antibiotique – fait un excellent remède… Certaines fougères soulagent efficacement une forme de douleurs articulaires… Les druides excellaient même dans les préparations magistrales – le célèbre Panoramix d’Astérix s’en inspire – y compris ophtalmologiques, réussissant à créer des collyres à base de végétaux et de sels métalliques. Une plante parmi toutes mérite cependant l’attention particulière des botanistes, car elle n’a jamais été identifiée et apparaît purement mythique. Il s’agit de l’ « Herbe d’or ». Elle doit son nom à une légende selon laquelle ses feuilles brillent la nuit comme un petit soleil. Rien dans la journée ne permet de la distinguer. Pierre Jakez-Helias lui a même dédié son roman L’Herbe d’Or, nom donné à un bateau de pêche qui, seul parmi les autres, réussira à tenir sur l’eau malgré la folie destructrice d’un terrible raz de marée.
Une occasion privilégiée de communion universelle
L’essentiel du « sacré » breton a depuis longtemps disparu sous les coups de boutoirs du clergé catholique français… Puis du progrès des Lumières… Puis de la folie révolutionnaire… Puis des innovations de l’Empire… Et enfin du jacobinisme républicain… Certains us et coutumes ont disparu, comme la plantation des arbres dans les premiers jours du mois de mai, date à laquelle se célèbre l’une des plus importantes cérémonies de l’année celtique, celle du Beltane, grande fête du soleil de printemps ; elle consiste à dresser un trait d’union entre ciel et terre, puisque dans le corps de l’homme et celui de l’arbre s’établit l’équilibre entre les forces venues d’en haut et celle venues d’en bas.
Selon l’enseignement celtique, les plantes sont médicinales avant d’être ornementales. Les arbres, quant à eux, restent définitivement sacrées et inviolables. Réceptacle de puissance, symbole de l’Homme – avec un grand H – l’arbre est l’un des temples de la vie. Entrer en contact avec lui, c’est bénéficier de son énergie et participer de son savoir. Aussi, ne faut-il pas comprendre une liste de plantes comme un abrégé de pharmacologie, mais comme la clef du mystère ; clef bien endommagé par les siècles, et dont chaque Breton est invité à retrouver le dessein général à l’union entre l’Homme et la nature. La médecine celte ne sépare pas la religion de la thérapeutique. Elle recherche en premier lieu l’équilibre vital et cosmique promis aux hommes par les dieux.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Décembre 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Documentation partielle :
– encyclopédies Larousse/Bordas/Alpha/Quillet
– Histoire Naturelle, de Pline
– L’Herbe d’Or, de Pierre Jakez-Helias – Éditons Julliard 1982
– Bretagne Terre Sacrée, de Gwenc’hlan Le Scouëzec – Éditions Beltan 1986











