Chaque nouveau livre de Bret Easton Ellis est un évènement. Sept romans en quarante ans, c’est peu mais considérable quand on sait que les six précédents ont bousculé la littérature américaine et agité les belles lettres françaises.
Avec Les Éclats, le sale gosse de la littérature américaine signe un texte lumineux après son dispensable Suite(s) Impériale(s), puis le quasi confidentiel White – un essai passionnant sur l’Amérique contemporaine –, et surtout après avoir dit qu’il n’envisageait pas revenir au roman, sauf s’il avait quelque chose à dire, ce qui manifestement semble être le cas. Une fois encore, c’est lui-même que Bret Easton Ellis met en scène à l’époque où il planchait sur le manuscrit de son premier livre, Moins que Zéro ; un retour sur ses dix-sept ans, nous sommes en 1981, dans les beaux quartier de Los Angeles, les dollars coulent à flot, le Champagne, la coke, le Valium et les Quaalude aussi, ses parents sont en voyage, l’adolescent futur célèbre écrivain est l’otage de sa propre solitude confrontée à celle de ses amis : Susan… Thom… Debbie… Ryan … et Robert. Le beau, charismatique et très secret Robert. Trop sans doute pour n’avoir rien à cacher.
Bande de morveux !
Au milieu des années 80, une génération d’écrivains fait sensation avec des livres agressifs, engageant un renouveau littéraire au marketing brutal. Le mode de vie festif de ces jeunes auteurs a laissé moult effluves d’alcool évanouies dans un hédonisme nocturne entaché par les drogues dures. Nom de leur sérail ? The Literary Brat Pack – les morveux de la littérature –, parmi lesquels Jay McInerney… Bret Easton Ellis… Tama Janowitz… mais aussi Donna Tartt… Peter Farrelly et David Leavitt. Bret Easton Ellis assure que « Cela est terminé », même si « Tout ce que vous avez pu lire dans la presse people à propos de nos excès est au-dessous de la réalité (…) C’étaient les années 80 et 90. Tout était facile et l’époque ne respectait que l’argent. » Leurs romans – appelons-les « romans des ambitions déçues. » – devinrent des encycliques pour toute une génération d’auteurs, particulièrement en France où certains revendiquèrent cette influence ; citons Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes, Simon Liberati, Lolita Pille, Sacha Sperling, et quelques étoiles filantes de la plume. Aucun n’est toutefois devenu l’enfant terrible de la littérature hexagonale ; au mieux, quelques-uns sont-ils aujourd’hui assimilés à la pâle copie franchouillarde d’originaux nommés Jay McInerney et Bret Easton Ellis, qui eux, furent bel et bien les trublions des lettres américaines au sein du Brat Pack.
Héros à la dérive
Pour la énième fois, Bret Easton Ellis revisite son adolescence à travers une fausse biographie (ou un faux roman) – mensonge intime quoi qu’il en soit – racontant la vie d’un fils de bonne famille en pleine écriture du texte qui le rendra célèbre. Le lecteur est téléporté au cœur des années 80, parmi cette génération de « sales gosses » imaginant que rien ne peut lui être refusé, tous prêts à dégainer leur Amex Platinum afin d’acheter ce qui les satisfait ou se dresse entre eux et leur volonté du moment. Bret Easton Ellis raconte ses désirs irrépressibles en usant toujours et encore du « name dropping romanesque » dont il est l’inventeur – il n’est pas le père de ces interminables énumérations, mais fut le premier à les avoir utilisées en littérature – ; ici ce sont les descriptions de logos de vêtements… Là des marques d’alcools ou de voitures (toujours grand luxe)… Ailleurs un mode d’emploi de ceci ou cela… Plus loin quantité de médicaments proches des benzodiazépines et barbituriques davantage que d’un banal antalgique.
Deux nouveautés stylistiques toutefois dans Les Éclats. La première relève de véritables exposés « Google Earthiens » au format d’itinéraires autoroutiers. Le livre en est constellé. Exemple. « Cela m’a poussé à monter dans la voiture et à démarrer, et, passé la porte Est de Bel Air, j’ai pris à gauche dans Sunset Boulevard désert et j’ai décidé de dépasser Beverly Glen, qui m’aurait ramené à la maison sur Mulholland, préférant continuer en direction d’Hollywood, d’où je pourrais revenir vers la vallée par les autoroutes. » Ces trajets illustrant la joliesse factice des beaux quartiers sont compliqués à suivre si l’on ne pas connait Los Angeles, mais captivant pour qui souhaite rêver les yeux ouverts. Deuxième nouveauté. Une interminable playlist énumérée en continu. De Barry Manilow aux Go-Go’s en passant par Billy Idol, Foreigner et Blondie, les titres s’enchainent avec le sentiment d’écouter une radio californienne des années 80.
Histoire étonnante mais sans surprise
Bret a dix-sept ans. Bientôt en terminale au (très chic) lycée privé de Buckley. Il est plongé dans l’écriture de son premier roman et, Avec Thom, Susan et Debbie, sa petite amie, il expérimente les rites de passage à l’âge adulte : alcool, drogue, sexe et jeux de dupes. L’arrivée d’un nouvel élève fait voler leurs mensonges en éclats. Beau, charismatique, Robert Mallory a un secret, et ce secret pourrait le lier au Trawler (Chalutier), un tueur en série sévissant dans les parages. Terrorisé par toutes sortes d’obsessions, Bret se met à suivre Robert. Mais peut-il se fier à son imagination paranoïaque pour affronter un potentiel danger menaçant ses amis et lui-même ? Voilà un résumé laconique bien qu’exhaustif. Et pourtant ! Les Éclats sont autres choses qu’un banal antépisode de Moins que zéro ; au-delà de ce que chacun voudra y voir, il y a dans ce livre la modestie enfin dévoilée du talent d’Ellis.
Ce n’est pas tant l’histoire (sans véritable surprise), ni même le sujet, qui font de The Shards (titre original) un excellent roman. Du tout. Il faut s’attarder en revanche sur le construction enchevêtrée du texte… Sur l’étonnante description au long cours des sentiments explosifs entre les protagonistes… Sur les émotions qui conduisent à repenser l’idée caricaturale que l’on a du travail d’un auteur, et de celui d’Ellis en particulier… Sur ses digressions autour de l’inspiration romanesque… Sur certaines images qui dont penser à une scène de David Lynch, la page d’après nous sommes chez Abel Ferrara revisitant Pasolini, et le chapitre suivant s’ouvre sur les couleurs d’une toile signée David Hockney. Avec Les Éclats, Bret Easton Ellis revisite son univers à l’aune d’une indéniable maturité. Six cents pages ! souffle-t-on éreinté avant d’ouvrir le livre. Déjà ! s’étonne-t-on au moment d’achever le dernier chapitre : « …, j’ai fermé les yeux, je me suis allongé et ai écouté cette chanson qui parlait de rêver. »
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Avril 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Les éclats (The Shards), un roman de Bret Easton Ellis aux éditions Robert Laffont – Collection Pavillon – 602 pages – 26,00 €












