Tourné à Brest, le documentaire de Marie Hélia, « Les chevalières de la table ronde » n’est pas que l’histoire du mouvement Maternité Heureuse devenu plus heureusement le Planning familial. C’est la mémoire d’une révolution au moment où les grands acteurs déclinent, Simone Veil, ou meurent, Lucien Neuwirth.
Nous étions 9 spectateurs dans la salle. 8 femmes dont 7 plus jeunes et.. moi ! Tant pis, allons-y. Pour gueuler sec contre des documentaires qui devraient remplir des salles, abreuver la discussion, nourrir le débat, et nous étions donc 9 privilégié/es dans la salle bas de l’Arvor à Rennes pour voir les Chevalières de la Table ronde de Marie Hélia.
Pour retrouver en Finistère, non pas des Bonnets improbables, mais des femmes formidables. Brestoises, Quimperléennes ou Concarnoises magnifiques, celles qui ont participé de « la révolution »! Oui la révolution ! Voilà un film où les grands mots croisent les minuscules, ceux de ces femmes d’une humilité absolue que la réalisatrice est allée chercher dans leurs maisons. Là où dans les années cinquante à soixante-quinze, des avortements ont eu lieu, c’est-à-dire des transgressions majeures, indispensables pour que les temps changent.
Ces femmes héroïnes ont entre 30 et 90 ans. Elles sont belles, maquillées ou non pour subir les projos et se regarder en face dans le miroir social. Elles parlent de leur lutte, de la clandestinité obligée, laquelle protégeait les jeunes femmes, surtout vous ne me reconnaissez pas quand on se croise dans la rue et le mouvement du Planning ou du MLAC où elles se formaient, échangeaient, s’enrichissaient, se remettaient à lire, s’amusaient.
Ce film est indispensable pour garder en mémoire ce que fut cette révolution au moment où les grands acteurs déclinent, Simone Veil, ou meurent, Lucien Neuwirth cette semaine. Simone de Beauvoir était le phare, n’éclairant pas que Brest ou les ports du sud.
Ici, c’est le récit brut et enjoué, malicieux et très élaboré, de ces femmes qui ont senti, là-bas, entre Quimperlé ou Quimper, Brest ou Concarneau l’impérieuse nécessité de bousculer la société. Que tous ces enfants descendant les pentes de Recouvrance sur leurs carrioles ou dériboulant les escaliers vers le port étaient certes des beaux enfants de liberté mais des vrais manques de liberté pour leurs mères. Poids de la religion, méconnaissance des mots, silence des mères, que veut donc dire Vierge, cela veut dire pur. Recours au dictionnaire pour les jeunes filles. Pur, qui ne commet pas le péché de chair ! Maman, on n’est donc pas pur, puisqu’on mange de la viande. Tu comprendras plus tard. Et les enfants naissaient, empêchant les femmes de bouger, de vivre, de s’épanouir. Corps de transmission et non transmission de corps.
Ce que ces vieilles militantes révolutionnaires -la révolution ici est civilisationnelle, ce qu’elles disent toutes, vieilles ou jeunes militantes, c’est qu’une fois la fécondité maîtrisée, quand elle l’est grâce à tous les moyens proposés, les violences faites aux femmes sont un combat à poursuivre, plus que jamais. En Finistère, en Bretagne et partout sur la terre.
Ces femmes de Brest ont compris. Celle qui était grutière en Afrique du sud et qui, à l’Arsenal, pas de ça Lisette, fut envoyée au restaurant ! Forcément.
Brest est filmée exactement. Ses blocs, ses paysages en large, entre chien et loups, chiennes et louves pourquoi pas, quand on sent dans les pénombres la menace, l’heure où des hommes battent encore, violent encore. Brest est ici filmée de côté et ces femmes en face, toujours debout et toujours de face. Brest même et aussi cette vache Pie noire qui nous emmène sur les belles campagnes, comme si Rosa Bonheur les avaient peintes, dont la figure ici scande le récit féministe. Féministe, mot compliqué, que doivent refouler ces femmes, dont elles parlent peu à leurs enfants, qui convoque le masque pour éviter l’insulte: hystéro, mégère. Féministe, comment le devient-on ? Une femme répond : je suis née avec un ciré sur le dos ! Pratique pour une Bretonne, et surtout pour endurer les critiques, les lazzis, les insultes aussi. Il peut donc encore pleuvoir sur Brest !
Le film n’est pas que l’histoire du mouvement Maternité Heureuse devenu plus heureusement le Planning familial. Là que l’écoute de soi, de son corps a pu tout changer. Le film alterne les paroles magnifiques de ces femmes magnifiques et les images d’époque, les théâtres forums, les propositions techniques où le sexe est plein cadre, les femmes apprenant à en jouir, à le protéger, en disant non, bref en s’appartenant.
Jusqu’à ce que soit culturelle, internalisée, universelle la certitude qu’une femme sur deux est un homme. Jusqu’à ce qu’enfin, quand ? l’humanisme soit un féminisme. Le Graal, quoi !
Les Chevalières de la Table ronde. Marie Hélia. Production Paris.Brest Productions












