Son dernier roman vient de sortir en librairie quelques semaines après avoir reçu le Prix Dialogo conjointement avec son ami Mario Vargas Llosa. Ce prix vient récompenser ceux qui œuvrent au rapprochement entre la France et l’Espagne. Personne ne sera donc étonné qu’Albert Bensoussan choisisse l’Espagne, et plus précisément la Catalogne comme cadre de ce livre. Cela ne manque d’ailleurs pas de sel car en arrière-plan, nous trouvons l’ombre de Franco, celui qui a mis sur la route de l’exil nombre de catalans. Ce grossier Généralette de Tétouan, comme il est appelé sarcastiquement ici, s’en va en morceaux dans ce livre et c’est heureux.

Quelle est l’histoire que nous raconte Albert ? Celle d’un journal tenu par une dame qui attend désespérément un certain Josep Maria Blancafort i Moragas, riche héritier d’une longue lignée investie dans le liège, les vignes et, les deux allant ensemble, les bouchons de bouteille. Un Monsieur marié comme il se doit à une fille de marquis, petite noblesse certes mais bien sous tout rapport. Un passionné de voitures de course, des Dion, des Bugatti, des Facel Vega et autres petits bolides. De son petit nom dans l’intimité, Josemar. Ce journal, un dietari, sorte de journal intime, aurait été trouvé incidemment pas l’auteur à la disparition de la dame, Dora Mugró. Trouvé, perdu, retrouvé, difficile à dire. Quatre volumes rédigés en lettres bien rondes et quelques coupures de presse. De quoi attirer et faire rêver, sans coup férir, un écrivain. Ce jour-là, plus qu’un autre jour, cette attente sera longue pour Dora Mugró.

Elle commence à 6h33 du soir. A 8h14 exactement, nous en apprenons un peu plus sur cette Dora. Une senyoreta, célibataire jusqu’à devenir avec le temps vieille fille. Mais nous n’en sommes pas encore là. Notre diariste attend Josemar, l’amour de sa vie, à Castelldefels, non loin de Barcelone. Dans sa bonbonnière. Amante et aimée, parfois geisha ou concubine, maîtresse assurément.  Les heures et les minutes s’égrènent : 14h18, 15h15, 16h moins cinq, seize heures 16, 16h36… 7h moins une, non, moins 2, 6h 66. Aucun signe de Josemar. Que faire sinon remonter et redescendre sa vie ? Accompagnée dans ce voyage en mémoire, de celle qui l’aura éduquée, élevée, formée, sa tante et sa marraine, Rosa Arquimbo, fort caractère, libertaire, féministe et tutti quanti dont elle aura tout appris, et en particulier, la liberté, l’érotisme, l’amour… Accompagnée aussi de son chat Pololo, un magnifique chat de Bombay, noir aux yeux verts.

Car si cette femme vit certes dans un pigeonnier acheté pour elle, ses aquarelles dont le sujet, le seul digne d’intérêt, est justement Pololo, lui assurent une totale indépendance. Son maître en peinture, lui, s’appelle Evarist Cabanelles et s’il est cité ici, c’est que la séquence où Dora lui sert de modèle est particulièrement savoureuse. Cet artiste pour peindre doit en effet parcourir du bout des doigts le corps de Dora pour, dit-il, déchiffrer ses volumes, l’amener à la vie sur sa toile. Comme dans la peinture, la géographie des lignes, une pure beauté. Va-t-il succomber à ses charmes ? Nous ne saurons pas grand-chose de la touche finale. Ressemblait-elle à celle de Gustave Courbet d’un quart de mètre au carré qui a fait le tour du monde ?

Albert Bensoussan s’amuse. Il joue de cette gourmandise des mots et des langues (du catalan surtout) qui appartient autant au traducteur qu’au romancier. Digressions, anecdotes, nous croisons au détour d’une rue Unamuno et Garcia Lorca, Dali forçant sur le goupillon, nous goûtons avec Dora des recettes d’amour et tout autant culinaires. Il rature les mots avec humour et un peu de coquetterie sans doute et n’hésite pas à réinventer la méthode pour écrire aussi vite qu’on parle. Du célèbre Padre Ignacio Hermógenes Remolón qu’à n’en pas douter vous connaissez certainement vous aussi. En somme, il s’en donne à cœur joie.  Une histoire d’amour, un hymne à la femme. Plaisir des sens, plaisir tout court.

6h66. Horas non numero nisi serenas. Je ne vous compte avec Dora que les heures sans nuages.

Jean Louis COATRIEUX

Addendum. Comment ne pas évoquer ici une femme dont il est question dans une des notes de ce livre. Donya Enriqueta Gallinat i Roman. Militante de la première heure de Esquerra Republicana de Catalunya, exilée en France après la victoire de Franco où elle entre dans la résistance, emprisonnée en 1943 à son retour en Espagne, libérée et activiste clandestine, engagée jusqu’à sa disparition à 97 ans dans la défense du droit des femmes et le devoir de mémoire.

Le testament de Barcelone, La Part Commune, mai 2024, 244 pages, 20 euros

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