La  « grève des sardinières » est une succession d’arrêts de travail initiés par les ouvrières des conserveries de Douarnenez en lutte contre la pénibilité de leur tâche. Ces débrayages eurent lieu entre 1905 et 1925. Ils sont considérés aujourd’hui comme l’une des références historiques de la lutte sociale contre le patronat.

Au début du XXe siècle, Douarnenez, petite ville à la pointe du Finistère, est le premier port sardinier de France. Pendant que les hommes sont en mer, les femmes éviscères, nettoient, préparent et mettent en boîte le poisson pour un salaire de misère. Prénommées les Penn Sardin – Têtes de sardines, en breton –, ce sont trois générations d’ouvrières qui effectuent nuit et jour un travail à la chaîne d’environ 72 heures hebdomadaires, les mains dans l’humidité, dans le sel, mais aussi dans la friture puisqu’il est indispensable de tiédir les sardines à l’huile avant leur mise en boîte ; tout cela dans des conditions proches d’un roman de Zola, jusqu’à ce que ces travailleuses du bout du monde osent faire reconnaitre leur dignité. Un combat doublement symbolique d’une lutte féministe et sociale. Qui étaient donc vraiment les sardinières de Douarnenez ?

Une première lutte pour l’obtention d’un salaire horaire

1795 – Nicolas Appert invente le principe de la conservation alimentaire par stérilisation (ou appertisation) dans des bocaux de verre. Quelques années plus tard, le Nantais Pierre-Joseph Colin remplace le matériau initial par du fer-blanc, permettant ainsi la production de boites rectangulaires plates. Il y conserve des sardines, l’un des rares poissons qui corresponde à la taille du contenu, puis les vend aux matelots partis naviguer avant que son invention ne fasse l’objet d’un commerce plus vaste. Son succès incite des spéculateurs à créer nombre d’usines sur la côte atlantique. Dès lors, certaines villes s’industrialisent, ce sera le cas de Douarnenez qui passe de trois sardineries en 1860 à une trentaine en 1880 ; la France, et principalement la Bretagne, devient le seul pays producteur de conserves poissonnières à exporter partout dans le monde ; l’activité est telle que l’entre-deux guerres verra grossir ce chiffre de manière exponentielle, laissant place à 132 usines bretonnes sur les 160 que compte le pays. Nonobstant cet indéniable succès,  le métier exige une main-d’œuvre qualifiée car la sardine est un poisson fragile ; dès l’arrivée des bateaux à quai, les femmes s’affairent 24h/24h, elles chantent pour se tenir éveillées malgré des salaires parmi les plus bas et des conditions de travail déplorables. Chacune est rémunérée aux 1.000 sardines. Un nombre difficile à justifier en fonction de boites remplies selon la taille des poissons. Les patrons profitent de ce flou imposé à des travailleuses peu instruites, de fait moins exigeantes que d’autres, elles sont ainsi exploitées sans vergogne jusqu’à ce que les plus audacieuses demandent un salaire horaire, sollicitation qui engendrera les premières grèves importantes de l’année 1905.

Une seconde lutte pour un salaire digne et respectable

Ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler les « grandes grèves de la conserve » se déroule entre 1924 & 1925, avec Douarnenez comme épicentre, devenu entre-temps le premier port sardinier de France. Si nos ouvrières ont gagné d’être rémunérées à l’heure vingt ans plus tôt, elles désirent cette fois obtenir des conditions de travail autrement plus supportables, en particulier un salaire qui ne soit pas une aumône ; au reste, elles sollicitent que la rémunération des enfants soit la même que celle des adultes. Pour bien comprendre, il est indispensable de contextualiser en jetant un bref regard derrière l’épaule sur ces « années folles » où l’inflation galope. En 1924, le salaire horaire d’une sardinière est de 80 centimes, lorsqu’un banal kilo de beurre coûte 15 francs et celui du café 17 francs. Il faut donc travailler dix heures pour « s’offrir » une demi-livre de beurre. Les ouvrières s’épuisent à la tâche. Elles chantent pour se donner du courage. On ouvre les fenêtres afin de mieux les entendre. Leurs goualantes deviennent le fond musical de la ville, un unisson de voix mélodieuses ; elles chantent comme en 1905 mais le répertoire est différent.

« Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
Voilà les ouvrières d’usine,
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
Voilà qu’arrivent les Penn Sardin. »*

Le 21 novembre 1924, les Penn Sardin décident de chanter dans la rue en parcourant la ville pour réclamer une revalorisation de leur salaire, un bonus pour les heures supplémentaires et le reconnaissance du travail nuit. Elles élisent un comité de grève regroupant 6 femmes sur 15 membres. Une première ! Les hommes ne seront plus seuls à négocier avec les représentants du patronat. La grève s’étend très vite au loin de Douarnenez. Des rassemblements similaires ont lieu sur tout le littoral breton. Les sardinières reçoivent le soutien d’ouvriers, de syndicalistes, de politiques, mais également de simples citoyens touchés par leur lutte. Des dons et des aides affluent de toute part. La presse s’empare de l’événement et l’enjeu devient national au point que certaines huiles du parti communiste se font accompagner par des membres de l’Internationale russe, tchèque et allemande ; tous convergent sur Douarnenez pour soutenir la lutte de leur expérience. La ville devient alors un symbole révolutionnaire. Même Marcel Cachin, célèbre directeur de l’Humanité, vient sur place soutenir le mouvement.

Douarnenez première ville communiste de France

L’économie est à l’arrêt. Le port et les quais sont occupés par les sardinières, bientôt rejointes par davantage d’hommes et d’enfants qui entonnent des chants agitateurs. La lutte est médiatisée comme jamais, d’autant que les autorités accusent le maire d’attiser cette révolte. Là encore, il nous faut revenir en 1921, époque où Douarnenez devint la première ville communiste de France sous le mandat de Sébastien Velly, jeune maire trop vite décédé avant d’être remplacé trois ans plus tard par un autre « rouge », un certain Daniel Le Flanchec, libertaire, gouailleur et orateur exceptionnel que Paris appelle « le Soviet de Douarnenez ». Le Flanchec harangue chaque soir la foule réunie dans les halles qui résonnent de déclarations politiques et syndicales. Véritable tribun au discours émaillé de mille anecdotes, il soutient bec et ongles ses administrés, devenant par là-même un appui social et moral de première importance. Toute la ville fronde avec lui.  Douarnenez s’emplit des chants, des martèlements de sabots, des rires et des cris d’une population qui, pour la première fois, semble ne craindre personne. Cela vaudra à Daniel Le Flanchec un mois de suspension élective par le préfet Auguste Desmars.

Après 46 jours de grève, elles obtiennent une hausse de salaire

Les industriels prennent peur. Ils accusent le maire tribun de ne pas savoir gérer la situation, et plusieurs affrontements sont à l’origine de violentes échauffourées. La tension est à son apogée lorsque les directeurs d’usines recrutent des briseurs de grève, les fameux « jaunes », qui provoquent une rixe dans le bar L’Aurore où Le Flanchec et son équipe ont leurs habitudes. Tout à coup un homme s’approche. Des coups de feu éclatent. Le maire s’effondre. Panique générale tant coule de sang. Daniel Le Flanchec est transporté d’urgence à l’hôpital de Quimper. Le courroux qui grondait depuis des semaines explose alors brutalement. La foule se déchaîne. Une nuit terrible. L’Humanité titre : « Le patronat de Douarnenez fait assassiner les grévistes. » Il faut des renforts de police pour maintenir le peuple loin des maisons des usiniers. Enfin ! Les patrons accèdent aux demandes des Penn Sardin le 6 janvier 1925, après 46 jours de grève, elles obtiennent une hausse de salaire, le paiement des heures supplémentaires, ainsi qu’un bonus pour le travail nocturne. Ce fut la première fois depuis les suffragettes anglaises que des femmes gagnèrent une lutte sociale face à des hommes. A suivre…

Jérôme ENEZ-VRIAS
© Novembre 2020 – Jérôme Enez-Vriad & Bretagne Actuelle

* Les Penn Sardin est une chanson écrite par madame Claude Michel et composée par Jean-Pierre Dovilliers.

Les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées. Il faut toutefois retenir le livre de Daniel Cario, Les coiffes rouges, comme une inspiration essentielle de ce travail. Il est publié aux éditions des Presses de la Cité, également disponible en format poche chez Pocket.

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