Dans l’ehpad de Saint-Agathon, près Guingamp, une très vieille dame, durant la période dite de confinement, a soudain revécu ce qu’il y avait eu de pire pour elle dans sa longue vie, le séjour, mot bizarre, la captivité, l’incarcération, l’enfer en camp de concentration. Elle ne l’avait jamais oublié mais ça lui est revenu de plein fouet dans son cerveau fragilisé, entre ses neurones connectés une fois de temps en temps. La vieille dame de l’ehpad de Saint-Agathon a revu les kapos en face, retrouvé les visages les pires, masqués, des ennemis.

Dans l’ehpad de Saint-Agathon, près Guingamp, une très vieille dame, durant la période dite de confinement, a soudain revécu ce qu’il y avait eu de pire pour elle dans sa longue vie, le séjour, mot bizarre, la captivité, l’incarcération, l’enfer en camp de concentration. Elle ne l’avait jamais oublié mais ça lui est revenu de plein fouet dans son cerveau fragilisé, entre ses neurones connectés une fois de temps en temps. La vieille dame de l’ehpad de Saint-Agathon a revu les kapos en face, retrouvé les visages les pires, masqués, des ennemis.

La vieille dame est remontée dans un train, et quel train. C’est un proche qui me l’a dit.

Dans un ehpad de Maromme en Seine Maritime, un vieil homme a perdu son épouse. C’est Le Monde qui l’a écrit dans son édition du 29 juin. Soixante ans de mariage. Il a perdu son épouse et n’a pas encore pu aller sur sa tombe. Il a 86 ans, il a perdu l’appétit.

Comme un quart des personnes âgées qui a perdu presqu’un quart de son poids durant les deux mois et demi d’enfermement.

Dans les ehpad, les résidents ne sont en règle générale pas morts pendant cette période. On a décrit leur résistance, arguant qu’ils en avaient connu d’autres. On se rassure comme on peut. On argumente au mieux pour soi, pour s’endolorir un peu moins. C’est ce qu’on s’est dit que les vieux de cette génération ont des corps coriaces et restent des esprits solides. On a dit qu’ils avaient été consolidés par des guerres mondiales, des conflits régionaux et tellement d’épidémies auxquelles ils avaient échappé et cette fois encore ont échappé. Tout le monde est rassuré et les dernières portes à s’ouvrir, celles des ehpad, s’ouvrent.

Comment avons-nous toléré d‘enterrer sans cérémonie ? Ces rituels ne définissent-ils pas, avec la verticalisation, le début de l’humanité, au sens humaniste du terme ? Honorer le passage, ritualiser la mort, consacrer la terre ou l’urne, n’est-ce pas ce qui répond de nous, les hommes ? Peut-être nous sommes-nous rabaissés au rang de zoms. Quelle sauvagerie nous a pu faire supporter de balancer le sacré aux orties comme des masques à la poubelle ?

Le traitement social de l’épidémie par la population a été toléré, ressenti durement, mais consenti. Avec les félicitations de tous les gouvernements ! Braves citoyens, bons petits soldats. Voilà qui nous raconte. Voilà qui nous révèle. Acceptée, la distance ! Aussi la méfiance dans les files devant les rayons tristes de rouleaux de pq, affaire vitale ont dit certains avec des airs de faux expert. Respectées, toutes les barrières de gestes ! Mais à la barrière des barrières, on a pu quitter les nôtres, leurs corps sacrés, sans les revoir. Ou, sub-vivants, sans regard et sans caresse ni un adieu.

N’est-ce pas incroyable ?

Nous, en file indienne pour du pq et les mêmes, sans cérémonie pour la mort des hommes. Les derniers avant les zoms, ceux de la file d’attente à trois mètres et le masque funéraire sur la tronche. N’est-ce pas notre mauvaise conscience qu’on cache au lieu des postillons qu’on retient ?

N’avons-nous pas, je m’inclus dans ce nous qui n’est pas de majesté, bien au contraire, n’avons-nous pas tous mis, deux mois durant, au banc d’essai, une fabrique du consentement ? Et ça a marché ! Fallait-il qu’on ait si chaud à nos fesses qu’on se défasse des minima humanistes : parler, se toucher, s’écouter, partager, co-pleurer, com-passer?

Au lieu de ça, Mesdames et messieurs, fêtons la réussite du télé-tout. Télé-travail, télé-vision, télé-enterrement. Télé veut dire loin en grec. Nous avons mis au plus loin le mieux de nous, nos enfants et nos aïeux.

Il ne s’agit pas de dire qu’on aurait pu faire différemment. Tout le monde a été surpris. Pris au piège du dépourvu. Mais demain, soyons prêts ! Faisons mieux ! Jouons-la entre hommes ! Pas minablement entre zoms.

Pour que nos ancêtres ne soient pas concentrés dans des camps sans visite, ni rencontre, sans autre regard croisé que rapide et sous vide, paroles incompréhensibles et plateaux-repas vite posés, aussi vite débarrassés. Pas question de donner des leçons sauf à en recevoir et prendre position pour la prochaine vague, pour les autres virus exfiltrés de banquise ou tombés d’un nuage !

Organisons l’école à l’avance. Que les cours de récréation ne deviennent pas des marelles à sanctions et les profs des métreurs au pire ou, au mieux, des animateurs télés pour enfants télé-mateurs.

Faisons gaffe à ne pas nous zomizer. Ce serait bien plus triste qu’un coup de vent venu de Tchernobyl ou qu’une épidémie dramatique.

Gilles CERVERA

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