Jean Picollec reçoit comme un ami de longue date. Autour du bâtiment où siègent ses éditions, sur les trottoirs ensoleillés, les voisins ont installé chaises et tables pour l’apéritif. L’ambiance est provinciale, presque familiale. Le quartier fleure bon l’hortensia et le géranium, plantes qui d’ordinaire se font discrètes mais, lorsque l’accueil est de qualité, toutes les fragrances prennent corps au plaisir de la conversation.


Depuis 1978, Jean Picollec s’engage à faire réfléchir le lecteur. Une véritable profession de foi vaste de connaissances et pressée d’exigences. L’éditeur Breton a toujours refusé la compétition avec ses confrères, préférant élargir l’offre à de nouvelles idées et propositions, plutôt que de reprendre les thèmes éculés de la concurrence. Ses choix sont toujours justes, précis, jamais démagogues et moins encore pédants. A la question de savoir ce qu’est un bon livre, sa réponse est sans appel : « Il doit transmettre de manière accessible une information à même de faire réfléchir. » Son catalogue, riche d’auteurs célèbres, n’a rien à envier aux phares de l’édition germanopratine. Jean Bothorel, André Castelot,  Irène Frain, Roland Jacquard, Jacques Verges, et bien d’autres ont ainsi posé leur pierre à l’édifice.

Rares sont les éditeurs provinciaux à faire parler d’eux, et plus rares encore sont les éditeurs bretons à sortir des frontières péninsulaires. La Bretagne est d’ailleurs la seule règle indéfectible face laquelle Jean Picollec ne déroge pas. S’il est susceptible d’accepter toutes sortes de manuscrits : roman, essai, biographie, traduction, rien n’est systématiquement écarté à l’unique condition « que l’auteur ne dise aucun mal de la Bretagne. » L’homme porte haut le Gwenn ha Du avec la plus grande conviction.  Son catalogue  propose d’ailleurs un livre de quizz sur la Bretagne : Ma Bretagne… La connaître et l’aimer en s’amusant. 200 questions-réponses qui regroupent l’essentiel de Bertrand Du Guesclin à Etienne Daho. L’éditeur ne cache pas non plus son regret d’une Ecosse toujours dépendante de la couronne britannique, ce malgré le referendum du 18 septembre dernier, sujet à propos duquel il publiait déjà en 2001 le pamphlet de James McCearney : Ecosse : Les liaisons tumultueuses avec Londres.

Dans ses bureaux, l’entassement des manuscrits effleure les néons du plafond. Jean Picollec explique qu’on ne peut être un éditeur de conviction sans être un correcteur attentif. Chaque texte est dépecé façon pico lecture, une exigence au trillionième de précision qui inspecte et juge pour le contentement des lecteurs et l’angoisse des auteurs. Faute de temps, l’impressionnante pile s’étoffe chaque jour à l’arrivée du facteur.

Il y a quelques années, Grâce à son œil scanner, Jean Picollec retenait un manuscrit proposé par l’historien Roland Jacquard. S’engage alors une lourde tâche éditoriale autour du récit prévu sortir au troisième trimestre 2001. Entre temps, l’histoire rattrape la fiction et l’attentat du 11 septembre abat les tours jumelles. Rien n’était calculé, dit-il, tout s’est simplement emboité. Sa modestie lui interdit d’ajouter que l’heureux enchaînement de ce qui allait devenir l’un des plus gros succès d’édition de la décennie, relevait d’une maitrise journalistique hors pair et, qu’au delà de savoir découvrir les bons textes, le véritable éditeur est celui qui anticipe les faits sociétaux. Toutes éditions confondues et 29 traductions plus tard, Au nom d’Oussama ben Laden atteint les 250.000 exemplaires. Un record pour une édition bretonne.

Jean Picollec évoque également Venance Konan, président du quotidien ivoirien Fraternité Matin. « J’ai édité des québécois, des togolais, des syriens, des suisses, le monde entier est passé sous mon copyright ; Catapila, chef de village, le dernier livre de Venance Konan, est une de mes fiertés, autant par la qualité du son texte que par sa diversité culturelle. C’est aussi ça être Breton : ouvert sur le monde et désireux de transmettre. »

L’homme est passionné. Intarissable. Il parle maintenant de la réédition d’une biographie de Vincent Bolloré par l’immense Jean Bothorel. J’insiste sur l’adjectif parce que Jean Bothorel est sans doute (c’est à dire certainement) l’une des plus remarquables plumes du journalisme actuel. Sa fluidité facilement intelligible est rare au point d’être ici soulignée.

–          Le voulez-vous, me demande Jean Picollec ?
–          Bien sûr. S’il est intéressant, j’en parlerai.

Pour le cas précis, intéressant est le doux euphémisme de passionnant. Le livre évoque le parcours de Vincent Bolloré à travers son histoire familiale, de l’usine de papier d’Ergué-Gabéric (Finistère), nous sommes en 1822, au tycoon du XXIème siècle. Il se lit comme un roman. Presqu’un thriller financier. Un peu les douze travaux d’un grand industriel, quelque chose entre Hercule et Astérix, avec tout le sérieux et la caricature que le génie des affaires impose. Une certitude : Vivent Bolloré n’a pas à rougir d’avoir Jean Bothorel comme biographe.

La rencontre s’achève. Il fait désormais nuit. Les voisins ont quitté leurs terrasses improvisées. Je tente une ultime question avec espoir d’un bon mot pour réponse.

–          Si vous aviez le dernier mot, Jean Picollec ?
–          J’ai la Bretagne en honneur. 

Jérôme Enez-Vriad

Tous les ouvrages cités sont disponibles en librairie.
Dernières parutions aux éditions Jean Picollec :
–          Vincent Bolloré : Une histoire de famille
(Biographie – Réédition actualisée) par Jean Bothorel – 193 pages – 16 €
–          Catapila, chef de village par Venance Konan – 155 pages – 13 €
–          Kitbouka, Le croisé mongol par Paul Anselin – 323 pages – 22 €


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