Sur le motif. C’est le titre très beau de l’expo qui mène en ce moment et jusque la toute fin décembre au château de Kerguéhennec, dans le Morbihan.
Le château de Kerguéhennec est déjà le motif sur lequel chacun, marchant vers lui, le découvrant dans les frondaisons rousses, s’ouvrant vers la clairière du ciel, devient un peu artiste, en tout cas s’en découvre une part.
Le motif, la belle expression. Elle nous renvoie en premier lieu à Cézanne, cette Ste Victoire qui devient sa Ste Victoire, LA Ste Victoire. Il la peint et il la repeint, la trans-peint si cela se dit. Depuis sa pinède d’Aix, il regarde, il scrute, il porte ses chevalets, pose sa palette, découpe le paysage, le laisse venir et le rassemble. Et la Ste Victoire devient de plus en plus abstraite quoique Cézanne reste sur le motif. Et les ciels de Boudin, aussi ces nuances, ces louvoiements de nuages, ces traines mauves, parmes ou grises que le pinceau force, cela au musée Malraux du Havre est tellement à découvrir.
Le motif est aujourd’hui à Kerguéhennec. Un regard de pleine modernité. Avec trois peintres différents, sauf qu’ils regardent la Bretagne, y forgent leur œuvre, y trouvent leur geste.
Passé le parc, les grandes allées, l’étang où le rouge du demi-cercle sculptural invite déjà à l’écart, nous voilà dans les grandes écuries, où Ricardo Cavallo ouvre aux paysages. Le motif est là. Nous regardons les immenses tableaux et devenons le peintre face aux roches, aux étages de falaises, aux éboulis quaternaires à moins que tertiaires. La peinture ici ressemble et ne ressemble pas. Elle extrapole, elle devient le double du paysage, son double en métamorphose. On croit reconnaître. On est dedans, alors que le paysage, c’est du dehors. Pas ici, la peinture tord tout. Le peintre en centaines de carrés de contre-plaqué a remis la forme du paysage à sa place, en la colorant, doublant le brut par le beau !
Les carrés de même dimension sont ajoutés les uns aux autres, la falaise se recompose, le motif se déplace, ici le grand format est formé de petits formats comme la falaise ou les gravats de silex, ou les franges de granit, les lisières de mer sont formées brin par brin, grain par grain, cailloux par cailloux, galet par galet de cette infiniment grand et de cet infiniment petit. Cavallo vient d’Amérique latine, on le voit dans un film accompagner un collectif sur les rochers lavés de sel. La peinture naît du regard et le paysage renaît d’être peint.
Nous sommes ensuite entrés dans le château. Pièces du bas pour Jean Jacques Dournon. Loin des couleurs d’avant, c’est ici comme le grain du papier qui se donne, l’épiderme d’une peau. Il nous faut encore l’effort pour se rappeler que le peintre est allé peindre aussi sur le motif. Ce qu’il en reste, c’est comme si les pores du paysages étaient ressortis et que la peau avait été grattée, pour s’effacer. Il y a de l’effacement chez Jean-Jacques Dournon, ce qu’il reste est une sorte d’évocation, voire d’invocation donc d’abstraction. Ce qu’il nomme falaise est si loin, ce qu’il nomme falaise est comme un frottement du lointain et du proche. Se peut-il que Dournon, sur le motif, ne peigne que le frottement ? Et ces minuscules traces bleues, inouïes, ou rouges, importantes d’autant. Si l’on regarde de près sa propre main et que l’on se dise le mot falaise, il y a dans cette juxtaposition, un inédit que Dournon peint.
Et puis à l’étage, la lumière ce jour où l’on est venu à Kerguéhennec, était basse mais terrible. Les fenêtres faisaient entrer leur pinceau fin, des traits diagonales traversaient au pied des tableaux de Jacques Le Brusq, venant les rejoindre en biais éclatant. Sans doute le peintre du ciel qui voulait qu’on voie vraiment le peintre au travail !
Voilà le spectateur au motif !
Le Brusq regarde l’arbre ou c’est l’inverse. Nous étions ici dans la forêt de ses songes. Julien Gracq, je ne sais pourquoi me revenait en mémoire. Si loin des Syrtes, si près d’Argol. Le vert de Jacques Le Brusq fait aussi penser au rouge de Rothko. Nous devenions si petits face au motif de la forêt. L’arbre à Kerguéhennec était intimidé, tout autour dans le si beau parc dessiné par Bülher, l’arbre de Kerguéhennec soudain ployait d’humilité car Le Brusq l’a mis ici, sur toile, lui donnant une destinée d’intérieur ! Le Brusq et l’intériorité, via le motif, si vous me suivez !
Nous voudrions in fine dire que ce tableau souvent est au bord du sacré. Plus sacré que le sacré. Mais nous nous arrêtons car après tout qui peut s’autoriser ce genre de propos?
Surtout pas nous ! Le motif, c’est autre chose ! Une invitation que Kerguéhennec propose, qui à nous s’est imposée.
Allez vérifier : que ces trois peintres peignent sur le motif, c’est-à-dire que le réel au bout de leur main se transforme et redevient réel.
Gilles Cervera
Domaine de Kerguéhennec
56500 Bignan
Tél. 02 97 60 31 84
Horaires d’ouverture
Expositions et Café du parc (salon de thé et petite restauration) :
du 20 octobre au 29 décembre 2013
du mercredi au dimanche, de 12h à 18h
Le parc de sculptures est accessible tous les jours.
Entrée libre et gratuite
Sur réservation pour les groupes











