Après Passeur, émouvante autobiographie musicale, JD Beauvallet, légendaire critique rock et co-fondateur des Inrockuptibles, nous régale avec Interviews, paru, comme le premier, aux éditions Braquage. On y retrouve 21 de ses rencontres avec les plus grands ou les plus intéressants musiciens, et sa marque de fabrique : ses interviews en entonnoir dans lesquelles il cherche, avec ténacité, la faille, la cassure de ces artistes hors normes. On y lit aussi la ferveur, l’intransigeance, le travail de préparation, pour parvenir à faire en sorte que ces « monstres » se livrent, souvent étonnés eux-mêmes.

On plonge dans le labyrinthe mental de Björk, on pleure presque à côté de Townes Van Zandt ou Elliot Smith, on écarquille les yeux devant les réponses si ouvertes et intimes de Bono, de Morrissey ou de Jarvis Cocker de Pulp. On rêve et on est ému enfin avec JD, quand il rencontre son idole Bowie.

Lors d’un entretien où l’on rit souvent, JD Beauvallet se livre aussi et l’on comprend comment ces artistes qui se sont créé des personnages, qui ont surmonté, au moins pour un temps, des solitudes, des failles béantes, ont inspiré et sauvé l’adolescent en quête d’invisibilité, qui ne trouvait pas sa place, éprouvant encore un sentiment d’imposture. Il a ainsi « décrypté sa propre petite existence ».

Ces interviews, revues, et introduites par le Maître, sont souvent drôles, émouvantes, parfois déchirantes, toujours passionnantes. On les dévore avec délectation. Interview fleuve du génial et drôle intervieweur.

On a le sentiment que ce livre, Interviews, est un peu la prolongation de Passeur. C’est comme ça que tu l’as pensé ?
Passeur était, d’une certaine façon, presqu’une auto-interview donc on peut y voir une suite logique.
Aujourd’hui, les interviews sont strictement de la promotion ; les artistes ont de moins en moins de temps à consacrer à la presse. Ils ne la lisent pas et ça ne les intéresse pas.
Pour moi, certaines interviews ont duré 3-4 heures, certaines même 3-4 jours… Par exemple, je me souviens avoir passé 3 jours avec Frank Black des Pixies à Los Angeles. Il avait organisé plein d’activités. Je pense qu’il s’emmerdait un peu à Los Angeles. Il n’avait pas beaucoup de copains. Donc il s’est dit « Ah, il y a des potes de France qui viennent, je vais leur faire tout un parcours » (rires), qui comprenait des courses de kart, du shopping, un pique-nique dans la montagne… C’était la colonie de vacances ! Ce sont des super souvenirs parce que tu as mille histoires à raconter et ça révèle beaucoup des gens, leur rapport à la musique, aux autres, à leur confort… On s’est rendu compte que Frank Black n’avait rien d’autre que la musique, c’était tout ce qui le maintenait en vie, ou en survie dans cet enfer californien.

On imagine que la sélection des interviews pour ce livre a été difficile. Tu évoques les « meilleures interviews ». Quels sont les critères ?
Je ne suis pas sûr que ce soit les « meilleures » interviews. Il y en a encore d’autres qui n’ont pas été retravaillées, éditées. Ce qui m’intéressait était de mettre en vis-à-vis des artistes très connus mais qui se livraient comme des débutants et des artistes peu connus du grand public, qui se livrent rarement et ont apporté des choses importantes à la musique. Je pense à Townes Van Zandt qui n’est pas très connu mais dont on connaît tous les chansons, ou Genesis P-Orridge qui a été à la base de plein de choses en Angleterre, ou Aphex Twin qui a fait entrer la techno la plus dure dans les mœurs avec ses vidéos incroyables. Et ce sont des gens assez rares en plus donc leur parole est chère et passionnante.

Ce qui comptait était les histoires que racontaient les gens plus que leur statut vrai. Je pense que d’avoir Bono qui se livre à ce point en toute intimité, sans masque, sans pose, c’est très rare, comme cette interview de Bowie. C’est la rareté du propos qui a déterminé ce qu’on a choisi. Ensuite il y a des choix : pourquoi les Stone Roses et pas les Happy Mondays ? Pour quoi AC/DC et pas Metallica ? Ce sont des petits souvenirs intimes qui ont fait le déclic, de petites anecdotes. Quand ça me faisait sourire, je me disais « C’est celle-là qu’il faut garder ».

Et le point commun de ces interviews est que tes interlocuteurs s’y livrent complètement.
Oui, parce que ce sont des longues interviews. On peut « bullshiter », raconter des conneries de promotion pendant une demi-heure, dire que le nouvel album est formidable etc… Je laisse pisser et je sais que je ne garderai pas une seconde de ce charabia marketing, et après je les assomme avec des questions plus personnelles.

Justement, je voulais te parler de ta méthode : quand tu vas vers eux, tu as déjà cette intention d’obtenir quelque chose ? Tu as le sentiment qu’il y a une vérité qui existe quelque part et que c’est ce que tu veux obtenir ?
C’est exactement ça. Je dessine des itinéraires bis, détournés, pour arriver à un but très très précis. Et quand je sens que je m’en approche, c’est une fièvre, presqu’une transe parce que je sais que je vais y arriver. Alors que si j’essaie d’y arriver directement avec une première question massive sur un sujet très personnel, je sais que la porte me sera claquée au nez. Il faut y arriver par plein de chemins détournés, petit à petit, à tâtons… J’ai toujours un but : c’est systématiquement d’essayer de trouver la cassure qui fait que ces jeunes gens sont devenus des artistes, qu’est-ce qui a manqué dans leur vie, qu’est-ce qui révèle dans leur vie ce besoin d’être sur scène, de faire de la musique, de couper les ponts avec la vraie vie, avec la société… C’est passionnant à dénicher ce point de rupture.

Et à un moment donné, ça se déclenche ? Ils s’ouvrent avec un déclencheur ? Après que tu as réattaqué sous plusieurs angles ?
C’est ça. Parfois, des artistes m’ont dit : « Mais ça fait dix fois que tu me poses la même question !? » Et je leur répondais systématiquement : « Oui, mais tu ne m’as pas répondu… » (rires) Je suis vraiment comme le roquet sur les mollets. Je ne lâche rien. Et quand je commence à m’en approcher, c’est un moment de magie absolue. J’ai parfois une expérience hors du corps, comme on dit, où je me vois poser la question et je me dis « non tu ne vas pas poser cette question quand même… » Et je la pose… (rires) Quelquefois, c’est consternant. Quand je demande par exemple à Nick Cave s’il aime aller à la pêche… Je ne sais pas d’où elle est sortie cette question. (rires)

Quand j’ai un but très précis, que je suis arrivé à la dernière porte et que je vais l’ouvrir, je sais qu’après ça va être dix minutes de magie pure. Quand on est à ce point concentré sur un sujet, que la personne se livre, oublie qu’il y a un micro et un journaliste mais parle à quelqu’un de manière très intime, ça ne peut pas durer non plus pendant des heures. Mais ce sont des moments de grâce et d’intensité incroyable, qui sont d’ailleurs épuisants.

Tu m’avais dit qu’il s’agissait de questions que tu n’aurais pas osé poser à ton meilleur ami… µ
(rires) Oui, c’est exactement ça.

Ça veut dire que dans ce cadre, tout est possible ? La question devient légitime ?
Oui, parce que je me mets dans un rôle qui n’est pas moi. Ce n’est pas moi qui pose les questions, c’est cette invention qu’est JD. Et j’ose des choses que je n’oserais effectivement jamais dans la vraie vie. Mais ce sont des questions que je me pose autant à moi qu’à eux. C’est une façon d’essayer, via des gens qu’on admire, qui ont une expérience autre, de décrypter sa propre petite existence.

J’ai lu que Michka Assayas disait à ce propos que tu te poses des questions à toi-même au fond.
Oui, c’est une discussion qu’on a eue sur pourquoi est-ce qu’on pose des questions. Ça a d’ailleurs été assez révélateur lorsqu’on a fait l’interview de Bono et The Edge, ensemble : Michka était plus sur des détails et moi sur des trucs très intimes. Et je pense que la combinaison des deux a fait que c’était une interview incroyable.
C’est aussi une discussion qu’on avait souvent avec Serge Kaganski aux Inrocks, qui pensait qu’on devait centrer les interviews sur l’œuvre et moi je pensais qu’on devait les centrer sur l’homme ou la femme. Et Christian Fevret pensait que c’était un compromis entre les deux… (rires)
C’est vrai que j’ai fait des interviews, parfois de 3 heures, de musiciens qui m’ont dit à la fin, sans s’en plaindre d’ailleurs : « On a parlé pendant 3 heures et on n’a pas parlé du tout de ma musique… » Et je répondais : « Si on n’a fait que ça, parler de ta musique en parlant de toi. »

Certains t’en ont voulu parfois de rentrer trop dans l’intime ? Se sont sentis piégés ?
Non, parce que je prenais beaucoup de garde-fous. Notamment, les questions les plus intimes, les plus difficiles, sur la famille, la mort, la drogue, des choses très dures, je les accompagnais toujours d’une phrase : « Si c’est trop intime, tu me le dis. » S’ils m’avaient répondu et ne voulaient pas que j’utilise la réponse, je le faisais. Je n’ai jamais trahi personne.

Tu m’avais parlé aussi de ta façon de concevoir les interviews comme un entonnoir : du plus général au plus fondamental.
Oui, de l’universel au microscopique. Comme une caméra qui focus, focus, focus, focus et d’un seul coup, on est dans un truc très net et très honnête où la personne ne peut plus s’échapper. Mais il faut partir de choses assez générales pour arriver à des sujets aussi personnels, aussi intimes.

On a le sentiment que tu plantes un peu le décor au début, le contexte de la vie de ces artistes ?
Oui, il faut des cours de rattrapage. Par exemple, quand j’interviewe Townes Van Zandt, il faut que je rappelle qui il est, d’où il vient. Je ne peux pas d’entrée de jeu, parler de sa vie de bâton de chaise. Il faut expliquer qui il est. C’est pour ça que je faisais des introductions assez longues pour remettre dans le contexte, pour expliquer l’importance de ces gens-là à la fois pour moi et dans l’histoire de la musique. C’est aussi ce que je fais dans le livre.

Tu as retravaillé les interviews ou elles paraissent dans le livre telles qu’ont été publiées à l’origine ?
Elles ont été un peu retravaillées parce qu’il y avait des paragraphes trop longs. J’avais tendance, à une époque, à virer toutes les questions alors que ça fait du bien de temps en temps d’avoir une question qui fait une pause respiratoire plutôt que des monologues interminables. J’ai retravaillé à partir des cassettes parce qu’il y avait des choses que j’avais mal adaptées ou mal comprises.
Je suis un peu maniaque… (rires)

Justement, tu dis que tu prépares tes interviews méticuleusement. C’est pour ne pas être pris de cours ou pour maîtriser complètement la vie de l’artiste que tu vas interviewer ?
C’est un mélange des deux. J’ai la peur du vide, la peur de ne pas avoir de filet. Par exemple, je ne sais pas faire les small talks, comme disent les Anglais, parler du temps qu’il fait… Ma femme me trouvait consternant quand j’allais récupérer les enfants à la sortie des classes, quand les mères et pères de famille me parlaient, mes réponses étaient monosyllabiques… (rires) Ce n’était pas du rejet, juste une incapacité à communiquer normalement sur des choses banales. Comme je ne sais pas faire la conversation, il faut que je la prépare. J’ai cette sécurité absolue qui est ma grille de questions qui fait plusieurs pages, tapées à l’ordinateur, avec des renvois, des codes couleurs… D’ailleurs ça fait souvent marrer les artistes. Ils me disent : « Tu as écrit un roman ! » Certains ont essayé de me les piquer pour que je me retrouve à poil !
J’admire les gens qui font des interviews en arrivant les mains dans les poches sans une seule question préparée. Pour moi, une interview n’est pas une conversation, c’est vraiment quelque chose de très précis qui a un but, un cheminement, un rythme et je ne peux pas le faire sans mes grilles de questions.

Comment les prépares-tu ?
C’est un travail de titan parce que je lis énormément de choses, les biographies, pour essayer d’avoir des détails.
J’utilise notamment souvent un truc, c’est de trouver les noms de gens qui étaient là aux débuts des artistes, quand ils ont commencé à faire de la musique de manière régulière et presque professionnelle, ou des jalons de leur enfance, de leur éducation, des noms de profs… Quand je leur sers ça en pâture, de manière naturelle et fluide, ça crée une intimité en fait, ça leur fait oublier qu’ils sont en train de parler à un journaliste. Ils ont l’impression que je fais un peu partie de l’histoire.
J’avais utilisé ça notamment avec David Bowie, ça avait été très net : je lui avais parlé de ses copains d’enfance, des motards avec lesquels il traînait en les citant tous par leurs noms et d’un seul coup, il a changé d’accent… C’était vraiment spectaculaire. Il me parlait avec son accent très haut-de-gamme de « réfugié suisse » et il s’est mis à reparler comme un gamin du sud de Londres, parce que j’avais utilisé les noms de ces copains d’enfance et que ça le replongeait dans une histoire différente de celle qu’on avait racontée jusqu’à présent.
Ça les amadoue, ça les apprivoise.

Quand on pense aux milliers d’interviews que tu as réalisées, on imagine la quantité de travail que ça représente. Ce métier a été pour toi beaucoup de sacrifices ?
Ça l’aurait été si ça avait été désagréable. Les mauvais souvenirs, ce sont des choses d’organisation, des réunions, des négociations, des organisations de compilations, des choses un peu laborieuses… Mais ce sont des choses tellement dérisoires par rapport au bonheur de rencontrer les artistes qu’on aime, qu’on a toujours admirés, avec lesquels on rêve de dialoguer.
Le seul sacrifice a été sur la santé parce que je ne me suis pas économisé. On ne pouvait pas faire ça en hobby, sans s’investir vraiment à fond, donc j’ai tenu sur le Red Bull pendant des années et je l’ai payé très cher.

On pourrait penser parfois que certains sont artistes parce qu’ils ne savent pas ou ne veulent pas parler autrement. Tes interviews montrent tout l’inverse : ils sont bavards et se livrent beaucoup.
C’est pour ça que c’est devenu un trait de fabrique de faire des interviews très personnelles, très longues, intimes. Je me suis rendu compte que les artistes ne rechignaient pas à parler de ça, qu’ils préféraient même parler d’eux-mêmes, à quelques exceptions près, que des techniques d’enregistrement en studio sur des choses un peu laborieuses et pas toujours passionnantes.
Ce qui m’est arrivé plusieurs fois et qui était saisissant, c’est l’impression que c’était la première fois que certains musiciens ou musiciennes réfléchissaient à ces questions-là. Ils mettaient leurs réponses en forme, articulaient leurs idées, et étaient aussi estomaqués que moi de découvrir comment ils étaient arrivés là. Notamment les musiciens du nord de l’Angleterre, qui ne sont pas toujours dans l’autoréflexion, l’autoanalyse, se découvraient eux-mêmes.
Je me souviens de la première interview avec Jarvis Cocker de Pulp qui répondait pour la première fois à ce type de questions, qu’il ne s’était jamais posé. Ça l’a vraiment déstabilisé, il est d’ailleurs parti en courant à la fin de l’interview et je ne l’ai pas revu pendant trois jours… Je pense qu’il était affolé d’avoir à ce point exploré son âme et de l’avoir jetée en pâture à un journaliste.
PJ Harvey était très méfiante de choses intimes parce que c’est quelqu’un qui garde beaucoup, qui n’est pas du tout dans le partage avec des inconnus, ce que je comprends d’une certaine façon. Je lui avais arraché quelques lambeaux intimes et j’avais vraiment l’impression d’être un voleur de poules…

Elle évoque aussi le fait d’avoir été blessée par la presse alors qu’elle débutait tout juste et que c’était trop violent.
C’est propre aux artistes anglais qui avaient un rapport très compliqué avec la presse musicale. Il y avait ceux qui savaient en jouer, savaient la manipuler comme les Oasis, les Blur et les Morrissey d’une certaine façon, et puis ceux qui en étaient les victimes parce qu’ils étaient honnêtes, sincères. Une phrase qu’on lâche comme ça de manière un peu négligée et qui se retrouve en couv d’un journal comme si c’était une phrase définitive, une punchline absolue, c’est déstabilisant. Donc après, les artistes font attention.
Quand la presse anglaise avait beaucoup de pouvoir, c’était parfois difficile de faire de très longs entretiens. Il fallait un moment de latence pour pouvoir apprivoiser les artistes, pour leur prouver qu’on n’était pas des sensationnalistes, pas des voyeurs.

Tu avais l’impression que les artistes t’attendaient avec fébrilité ? Les liens entre la presse et les artistes étaient toujours ambivalents ?
Ça l’a été. Avec les Américains moins parce que la presse américaine avait peut-être moins de pouvoir. Mais les Anglais ont une telle relation d’intimité avec leur presse musicale que c’était plus compliqué. Souvent, lors des interviews, au bout de dix minutes, les gens ne comprenaient pas du tout…
Quand je me retrouve face à Angus Young d’AC/DC et que je lui montre les Inrocks avec en couverture Harvey Keitel qui tient un brochet dans les mains, il me dit : « Mais pourquoi un journal de pêche à la ligne veut m’interviewer ? » (rires). Il ne comprend pas du tout comme il ne comprend pas mes questions. « Tes questions sont hyper sérieuses… Les journaux sérieux normalement ils nous méprisent, ils nous prennent pour des ploucs, des bouseux… »
Il y avait toujours un moment où les artistes me disaient « Mais tu te rends compte de ce que tu viens de me poser comme question !? ». Ça m’est arrivé des centaines de fois ! (rires).

https://www.youtube.com/watch?v=eQluGs2SFRs

Il y a des moments moins rigolos où à force d’essayer de rentrer dans l’intimité, d’essayer de comprendre pourquoi ils en étaient arrivés là, ils éclataient en sanglot. C’est arrivé souvent, à tel point qu’aux Inrocks, quand je rentrais d’une longue interview, on me demandait : « Alors, tu l’as fait chialer ? » … comme si c’était un titre de gloire alors que pour moi c’était presqu’un aveu d’échec parce que ça voulait dire que j’étais allé trop loin, que c’était abuser de la disponibilité, de l’honnêteté des interlocuteurs.
Une fois, Cat Power avait fait une crise d’hystérie. Je sentais qu’il y avait un truc sur sa mère qu’elle ne voulait pas me dire mais qu’elle avait quand même envie de dire… J’y suis arrivé. Elle s’est mise à hurler, à se rouler par terre, à taper des poings par terre, à taper sur le sol avec une chaise… Je lui ai dit : « Je suis désolé, je n’aurais jamais dû t’amener là. On arrête l’interview. » Et elle m’a répondu : « Non. Tu m’as amenée là. Maintenant tu m’en sors. »

C’est bien vu de sa part.
C’est un gros aveu d’échec. Parce que ce n’est pas mon métier. Je ne suis pas psychologue ou psychiatre. Il y a des choses qui ne faut pas remuer de manière intempestive.

Tu étais sur le fil en évoquant l’intime.
Oui. J’aimais tellement ces moments où ils me parlaient de leur intimité parce que j’avais l’impression de toucher vraiment ce qui était la vérité de ce qu’était leur art, leur musique. Et parfois, ça allait trop loin. On allait sur la force obscure de la frontière et ça pouvait vraiment partir en vrille.

Je rentre un peu dans le détail des interviews : avant celle de Morrissey, tu évoques le fait que le concert de 1983 des Smiths a été un vrai déclencheur pour toi. C’est vraiment ce qui t’a poussé à écrire ? Il fallait témoigner ?
Oui. Je n’avais pas le choix. Je venais de voir un truc qui m’avait tellement bouleversé, surpris. Surtout, pour la première fois, je me sentais en famille. J’avais l’impression d’avoir trouvé dans les autres fans, même si je ne les connaissais pas, des gens avec qui je pourrais m’entendre, avec qui je pourrais passer du temps, des gens qui paraissaient en rupture mais pas de manière violente, forcée… ça m’est arrivé plusieurs fois dans des concerts d’avoir l’impression d’assister à un truc important, d’assister à un moment où ça ne serait plus moi mais ça serait nous.
Des choses comme ça, il ne faut pas les garder pour soi. La vraie joie, c’est de les partager, de faire fructifier ces moments. Les Smiths à l’époque ne ressemblaient à rien. On était dans une période où le rock était gothique, avait une gueule d’enterrement, et arrivent soudain les Smiths avec leurs fleurs, leur grandiloquence, leur flamboyance… J’avais vraiment l’impression que c’était fait pour moi, une musique sans grande référence.
Donc effectivement, c’est là où j’ai commencé à écrire et à vouloir faire des interviews. J’ai fait une école de journalisme en étant certain que je ne travaillerais jamais dans la musique parce que je n’avais pas le niveau, la culture, l’intelligence, le background, la personnalité… Avec les Smiths, je me suis dit, on n’a pas besoin d’être habillé tout en cuir, de pouvoir citer Cioran et Drieu La Rochelle à tour de bras pour écrire sur la musique.

Sur Morrissey, et même Houellebecq, dont tu inclus aussi l’interview dans ce livre, quant à leur évolution, aurais-tu encore envie de les interviewer aujourd’hui ? Ça paraît normal qu’on ait des déceptions.
Oui, on n’a pas de contrat de mariage. Ce ne sont pas des engagements à long terme. Des artistes deviennent décevants mais même nous, on devient décevants parfois… (rires) Morrissey, j’aurais envie de lui parler mais je n’ai plus envie de le voir en concert, d’écouter ses disques… Il y a quelque chose qui me dégoûte presque, intellectuellement en tous cas. Mais j’aimerais faire un long entretien pour essayer de voir à quel moment ça a cassé, pourquoi ça a rompu, pourquoi il est devenu ce qu’il est devenu… Et Houellebecq pareil, il y a sans doute une interview à faire sur comment est-ce qu’on en est arrivé là. En fait c’est la suite de la question comment est-ce qu’on a commencé.

Tu écris que l’album de Houellebecq est un véritable album rock et un chef d’œuvre ?
Oui, parce qu’il faut le remettre dans le contexte : en l’an 2000, ça ne ressemble à rien, il y a des textes incroyables, des phrases magnifiques. J’aime ce côté presque psychédélique renfrogné du groupe et sa poésie horizontale, désabusée… On ne peut pas savoir à ce moment-là ce que va devenir Houellebecq.

Par exemple, quand quelqu’un est mort, comme Ian Curtis : on me demande tout le temps « Ah, qu’est-ce qu’il serait devenu ? » Mais je n’ai pas envie de savoir ce qu’il serait devenu. Il faut faire abstraction de ce qu’est devenu Houellebecq et ne garder que cet album de l’an 2000.

Tu aurais aimé qu’il en fasse d’autres d’ailleurs ?
Oui, parce que sa poésie, son côté désabusé, dandy se prêtent à ça.
Mais ce serait difficile aujourd’hui de juger sa musique en écoutant ses déclarations comme c’est difficile d’écouter Morrissey aujourd’hui et de faire abstraction de ce qu’il raconte à longueur d’interviews.

Chez la plupart, on a le sentiment qu’il y a un rapport délicat au succès et à la célébrité. On a l’impression d’un fardeau parfois.
Ça le devient quand ça empêche de  bouger, de respirer, d’avancer. Quand Bowie raconte à quel point il a été absent de ses propres disques dans les années 80, c’est ce qu’il essaie de dire : on est obligé de déléguer, de prendre trop d’avis en compte, on se retrouve prisonnier de son personnage, de son entourage. C’est pour ça que Townes Van Zandt raconte qu’il partait des semaines, des mois parfois, avec son cheval et un fusil parce qu’il avait besoin de se ressourcer, de s’évader de ce monde factice qu’est l’industrie du disque. C’est un milieu qui a tendance à infantiliser, à déresponsabiliser les gens. On devient presqu’un légume à la merci des producteurs, des bons avis, des bons amis… La force des gens comme Aphex Twin est justement d’être complétement isolé, hermétique au monde extérieur.

Bono parle du succès et d’un mouvement global qui pousse les artistes à s’autodétruire, notamment quand ils sont jeunes.
Ils sont vulnérables, riches, célèbres. Personne ne leur dit non. Donc ça doit être tentant de tomber dans l’excès. D’une autre façon, ceux qui ne tombent pas dans l’excès, si c’est pour finir comme Chris Martin de Coldplay… On se demande si vraiment ça vaut le coup d’être vécue,  une vie aussi terne…  (rires)

Tu parlais de Townes Van Zandt : j’ai trouvé que cette interview était très émouvante, voire déchirante, quand on connaît un peu le personnage. Pendant l’interview, tu le vivais comme ça ?
Oui. Deux interviews qui sont dans le livre m’ont fait ça : celles de Townes Van Zandt et celle d’Eliott Smith. Ils racontent qu’en fait tout ça est une grosse fumisterie, qu’il y a erreur sur la personne, qu’ils sont des imposteurs et que bien sûr on va bientôt leur reprendre leurs titres et leurs chansons en leur disant « Monsieur vous êtes gentil mais rendez cet art à qui vous l’avez volé » … L’un et l’autre se sentent tellement en imposture que ça en est bouleversant. Eliott Smith raconte son futur et à quel point tous les gens qui l’adulent à ce moment précis parce qu’il a écrit la BO du film de Gus Van Sant (Good Will Hunting) le laisseront tomber, l’abandonneront, que personne ne se souviendra de lui, c’est glaçant parce que c’est presque exactement ce qu’il s’est passé. Et Townes Van Zandt, c’est pareil, il a écrit le scénario de son propre film jusqu’au mot Fin.

Ce que tu me racontes là me rappelle ce que tu me disais à propos de ton livre Passeur et du sentiment d’imposture que tu éprouvais aussi à une époque.
Ah mais toujours, pas à une époque. Encore et toujours…
Parce que je sais que je n’ai aucun droit, aucune raison d’être là, que je n’étais pas du tout destiné à ça…

Tu en es encore convaincu aujourd’hui ?
100% convaincu. La différence est, qu’aujourd’hui, je m’en amuse en disant que j’ai encore réussi mon braquage. D’ailleurs, c’est assez drôle, les éditions s’appellent Braquage. J’ai vraiment toujours l’impression de braquer à chaque fois.

Tu dis que ton interview de Bowie est ta préférée. Elle est très réussie. Mais c’est aussi parce que tu rencontrais ton idole ?
Au moment de cette interview (1993), j’écoute Bowie depuis une trentaine d’années. Très jeune adolescent, j’avais des posters de Bowie dans ma chambre. C’est ce que je dis souvent : cette interview, j’ai eu trente ans pour la préparer… Je rêvais de pouvoir un jour pouvoir demander à Bowie pourquoi tel son, pourquoi tel chanson, comment lui était venue telle idée… Je me retrouve face à lui et non seulement j’ai le droit de lui poser toutes ces questions mais en plus il y répond avec brio, avec beaucoup de détails, de choses intimes, personnelles… Quand je ressors de cette interview, je suis hors de moi, c’est plus que de la joie… Elle m’a demandé tellement de concentration, de ferveur que je suis épuisé et que je deviens fou, littéralement je deviens un être sauvage. Je me retrouve dans les rues de Londres à me parler à tue-tête à moi-même. Ce sont des moments qu’on ne peut pas contrôler.

Tu as le sentiment que lui, rompu aux entretiens, était prêt à se livrer ? Il y a une osmose qui s’est mise en place ?
Je pense que c’est un énorme coup de chance. Il avait envie de parler, de retrouver un peu de crédibilité. Après avoir raté beaucoup de choses, après presque dix ans, il s’est dit « Je vais lui laisser une chance avec ses questions à la con » … (rires). Il a joué le jeu. Quand je suis rentré, mon épouse, qui a écouté la cassette, m’a dit : « Mais tu te rends compte à quel point il essaie de te séduire !? » Il avait besoin de séduire à nouveau un public, de casser son image de mec avec des pantalons à pinces qui faisait Tin Machine et des choses horribles dans les années 80. C’est vraiment un coup de chance : c’est la rencontre d’un mec qui a envie de se livrer et d’un journaliste qui a envie de tout savoir sur lui.

Tu dis aussi que lui-même préparait ses interviews puisqu’il te parle d’une interview que tu viens de réaliser.
Oui, ça c’est super impressionnant. Je rentre dans le studio d’enregistrement et il me dit « Bonjour, je suis David… » (rires) et puis il ajoute « et puis ton article sur John Cale, le mois dernier, était super » … C’était un politique d’une certaine façon. Il avait sans doute des gens qui lui préparait des fiches. Mais on ne veut pas le savoir, on s’en fout à la rigueur quand on est face à lui et qu’il nous dit ça. Même si c’est artificiel, on le prend à 100% et on ne se pose même pas la question.

On comprend au fil de la lecture comme tu es avant tout un fan de musique.
Oui, je ne peux pas m’en empêcher. Avant de te parler, j’étais sur Spotify à écouter des nouveautés. J’en écoute tout le temps. A tel point que quelquefois j’écoute de la musique et que je me dis « Ah, je vais écouter de la musique » … Je ne me rends pas compte que j’en écoute déjà… (rires)
Comme mon fils qui un jour était parti à l’école en essayant de remettre des chaussures sur des chaussures. Je fais pareil avec la musique : parfois je l’empile.

A plusieurs reprises, même dans la préface de Brigitte Giraud, est évoquée une certaine inadaptation au monde de ces artistes. C’est ce que tu as constaté : la musique leur permet de réussir à vivre ?
Oui, à devenir quelqu’un. Plusieurs m’ont dit que le vrai « eux » était celui qui montait sur scène, qu’ils avaient tué la personne avec le nom et l’héritage avec lesquels ils étaient nés, ils se sont débarrassés de cette peau pour devenir Bowie, Morrissey… Bowie l’a fait de manière revendiquée en créant tous ses personnages.
Je passe ma vie à rencontrer des gens qui ne sont pas ce qu’ils sont nés, qui ne sont pas ce qu’ils sont au quotidien. C’est une question que je pose : qu’est-ce que la vraie personne pense de la créature ? Lui fait-elle trop d’ombre ? A-t-elle parfois envie de la tuer ? ça donne des réponses assez passionnantes parce qu’on se rend compte qu’il y a une vraie schizophrénie chez les artistes qui s’inventent des personnages pour vaincre leur timidité, leurs inhibitions, des drames, des traumas et ils finissent par être 1% de ce qu’ils sont nés… Ils sont épuisés, exterminés.

Bono parle aussi de la musique comme « un refuge pour les handicapés de la vie ». C’est frappant de voir comme il y a souvent un côté lugubre, triste, désespéré. Ils sont très seuls.
Tous les mouvements musicaux, que ce soit le glam rock, le punk -peut-être moins le hip hop qui est beaucoup plus universel et plus large-, sont des fédérations de parias, de gens qui se trouvent enfin une famille de substitution alors qu’ils ont été seuls avant de découvrir des concerts qui ont été des révélations, des jalons dans nos vies… On a trouvé des frères et des sœurs d’âmes, quelqu’un qui semblait sur la même longueur d’ondes que nous sur scène et dans la salle. D’ailleurs, ce genre de concerts se passent autant dans la salle que sur scène. Quand je vois les Smiths, au tout début, il y avait une telle osmose entre le public et le groupe que ça donnait vraiment envie de faire partie de cette sorte de famille.

Au fond, tout ça, on peut l’appliquer à toi. Même quand tu évoquais la création de personnage. Tu as le sentiment que tu as créé JD, ce personnage qui peut se permettre de parler et qui est différent de Jean-Daniel ?
Complètement. Jean-Daniel est enterré. Quand on m’appelle Jean-Daniel, j’ai l’impression que je vais me faire engueuler. Même ma mère m’appelle Jean-Daniel. Il fallait s’extirper de cette vieille peau. Je suis parti en Angleterre avec une valise et j’y ai passé presque 40 ans.

Michka Assayas évoque les interviews comme une drogue. Toi aussi ?
Oui, mais une drogue assez éprouvante parce que toutes les interviews sont difficiles pour moi. Aucune n’est simple, fluide, gagnée d’avance, que j’interviewe Bowie ou un jeune groupe de Manchester qui a sorti deux chansons sur Bandcamp. C’est la même angoisse, la même impression que je ne vais pas être à la hauteur, que je vais poser la mauvaise question. Ça arrive parfois que des interviews se passent très mal et se terminent en eau de boudin. J’ai plusieurs interviews qui ont foiré. Parce que ce système de questions ne peut pas plaire à tout le monde. Des gens sont hermétiques à l’autoanalyse. Dans ces cas-là, on n’est pas du tout sur la même longueur d’onde. On ne peut pas communiquer.

Tu as eu des regrets, des déceptions dans toutes ces interviews que tu as menées ?
Deux me viennent à l’esprit. La première parce que c’était vraiment de leur faute. Ils m’avaient pris en grippe parce qu’ils pensaient que j’avais été envoyé par leur maison de disques. C’est Mazzy Star. Alors que j’adorais leur musique et que j’étais venu jusqu’à San Fransisco vraiment pour eux. Ils pensaient que j’étais juste un journaliste à la con venu aux frais de la princesse pour passer quelques jours à San Fransisco et éventuellement rencontrer un groupe chiant (rires).
Sinon, l’interview que j’ai vraiment foirée, et c’est de ma faute, c’est Eminem. Je m’en veux parce que je l’adore et je pense encore qu’il y a une interview géniale à faire avec lui mais il ne veut pas révéler la moindre chose. Il maîtrise tellement son image, son personnage que c’était impossible de lui poser des questions intimes. Il refusait de répondre et prenait ses copains à partie en disant « Vous vous rendez compte de ce qu’il me pose comme questions ! » C’était vraiment pilori pour moi.

Au début du livre, tu cites Jacques Perry qui écrit, dans Vie d’un païen, qu’il a « toujours préféré le livre à la vie ». Tu évoques la littérature ou c’est un parallèle avec la musique ?
C’est les deux. Il y a un parallèle avec la musique mais il y a des livres que je relis presque tous les 5-6 ans pour voir comment j’ai évolué par rapport à eux. Comme ces toises que les parents écrivent sur les murs pour la taille de leurs enfants. J’essaie de voir si j’ai grandi… Ça me désole d’ailleurs quand un livre que j’estimais culte perd de sa pertinence, de sa puissance. J’espère que ce n’est pas devenir cynique mais je ne pense pas. Parfois, on s’éloigne des œuvres. Des choses sont plus marquantes à 20 ans qu’à 40-50 ans. Que ce soit Ramuz, Jacques Perry, Hyvernaud, Calet, Salinger, John Fante… Ça me bouleverse encore.

Tu dirais donc aussi comme Perry, ou Truffaut parlant du cinéma, que des livres ou des musiques sont « plus importants que la vie » ?
En tous cas, ça ouvre des mondes que la vie de tous les jours ne révèlent pas forcément. Être adolescent et lire L’attrape-cœur de Salinger est un mode d’emploi inouï, une clé que personne d’autre ne nous accordera. Ce sont des moments fondamentaux dans la vie, « larger than life » comme disent les Américains.

J’ai vu que tu aimais la détection, avec un détecteur de métaux… ?
(rires) Oui. C’est la série anglaise Detectorists qui m’a donné le courage de passer à l’acte. Je suis novice et c’est assez drôle parce que je ne trouve que de clous… (rires) J’ai dû me gourer dans les réglages. J’étais très pêcheur quand j’étais gamin et la notion de « touche », j’adore ça. Plus que de pêcher le poisson d’ailleurs, c’est l’excitation de la touche.

Et la recherche de trésor aussi, la découverte ?
C’est toujours la même chose : essayer de comprendre comment marchent les choses. Quand j’étais gamin, dès que j’avais un jouet, je le décortiquais, je l’ouvrais, je le démontais et je le remontais. C’est une façon d’essayer de comprendre comment marche tout.

Recueillis par Grégoire LAVILLE.
Photo Une : Bovus

Interviews, paru le 26 mai aux éditions Braquage, 28 €

JD Beauvallet livre également chaque semaine sa playlist remplie de pépites sur la radio de Moustic.

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