Son enfance en province à chercher l’invisibilité, la révélation de la liberté de Lou Reed, Liverpool, Manchester, l’effervescence, puis la création des Inrocks, la frénésie, les découvertes et le mouvement permanents… Dans Passeur, qui vient de paraître aux éditions Braquage, l’iconique critique rock et rédacteur en chef JD Beauvallet se raconte en même temps que les coulisses du magazine musical qui a changé la donne en France en 1986. En même temps que l’histoire des Inrocks, c’est un touchant récit qu’on lit d’un enfant solitaire et agité qui s’est sauvé par la musique dans un inespéré parcours journalistique passionnant, créant un magazine, un style et faisant découvrir un nombre phénoménal d’artistes. Dans un entretien-fleuve, sans fard, JD Beauvallet nous parle de cette jeunesse dont il s’échappe, de sa vie anglaise, de celle des Inrocks et de sa transformation, de la presse musicale, de son travail obsessionnel, des secrets d’une bonne interview, des fêlures des musiciens, du sentiment d’imposture, de la maladie… On y croise Lou Reed, David Bowie, Brian Eno, The Jesus and Mary Chain, Ian Curtis, Mark E Smith, Björk, The Smiths et Morrissey, REM… et aussi Miossec, Etienne Daho, Marquis de Sade ; on évoque Rennes, Nantes et Brest… Simple, drôle, enthousiaste et honnête. Emouvant.
Vous aviez la volonté d’écrire une autobiographie depuis longtemps ?
Ce n’était pas du tout une volonté. Je n’avais jamais envisagé d’écrire quoi que ce soit. C’est l’insistance de Romain (Lejeune, des éditions Braquage) qui m’a convaincu. Et puis le fait que la maladie de Parkinson, dont je parle dans le livre, me soit tombé dessus : je me suis dit que ce serait pas mal de consigner ces mémoires tant qu’il en reste, tant que tout ça n’est pas perdu.
J’ai été sollicité par plusieurs personnes, notamment des universitaires qui faisaient des thèses sur les Inrocks. Mais je préférais raconter l’histoire de l’intérieur. Même si ce n’est pas l’histoire des Inrocks. C’est quand même 32 ans de ma vie !
On entre dans Passeur d’une façon un peu brutale : dans ce premier chapitre consacré à la folie, vous évoquez le fait que vous l’avez côtoyée durant votre enfance (ndlr : JD Beauvallet a grandi au sein d’un hôpital psychiatrique dont son père était le directeur). Parce que ça a été marquant pour vous, voire traumatisant parfois ?
Traumatisant jamais, bizarrement. C’était un état de fait : on grandissait dans une enceinte fermée avec des gens qui étaient eux même fermés sur eux-mêmes. C’était un double enfermement. Bon, il y a eu quelques cas de violences. Mais parce qu’on était des sales gosses et qu’on mettait notre nez là où on n’avait vraiment pas à le mettre. Sinon, on avait des rapports presque normaux avec des gens qui étaient hors-normes. On communiquait comme on pouvait.
Ça m’exaspérait quand j’allais à l’école et qu’on me disait que j’habitais chez les fous parce que pour moi, c’était beaucoup plus complexe que ça.
Ça a été déterminant parce que ça m’a habitué à vivre avec des gens qui étaient hors-cadres, décalés mais assez attendrissants souvent.
Le fait de choisir de raconter ces passages liés à la folie au début du livre était une façon de démystifier d’emblée ce que vous appelez la face B de l’univers du rock. Au fond, on n’allait pas vous la faire sur la folie ?
Oui. Déjà on ne décide pas d’être excentrique, on l’est par nature. J’ai rencontré beaucoup de gens qui simulaient un peu la folie alors que c’était, comme dirait Salinger des ‘phonies’ (ndlr : le héros Holden Caulfield dans L’attrape-cœurs considère les adultes comme hypocrites, faux, corrompus), des fakes.
Alors que j’ai croisé beaucoup de gens très abîmés, qui l’étaient sincèrement et, malheureusement pour eux, hors-normes. Ils auraient peut-être préféré être dans la norme. Et ceux qui jouent ce théâtre un peu sinistre de la folie, ils sont assez faciles à démystifier.
Vous écrivez que vous étiez plutôt solitaire et agité. On comprend comment la musique vous sauve d’une certaine façon. Vous citez d’ailleurs le terme « échappatoire », important pour vous, qui revient dans vos interviews. Il y avait quelque chose de salvateur ?
Oui, parce que je vivais dans un monde très clos, très limité, aussi bien humainement que géographiquement. Mon petit territoire était entouré de barrières et faisait quelques kilomètres sur quelques kilomètres. Et quand j’ai découvert les disques de Bowie, de Lou Reed, ils ont ouvert de grandes fenêtres. Ça m’a fait découvrir un monde que j’ignorais complètement. Ce n’était pas l’enfant sauvage mais un peu quand même… Je n’avais quasiment aucun rapport avec les autres à l’école. Je suis certain que tous les gens avec qui j’étais en classe à l’époque ne se souviennent pas de moi. J’étais tellement transparent, je faisais tellement tout pour passer entre les gouttes, pour qu’on ne m’interroge pas, pour qu’on me foute la paix… que je pense que personne ne se souvient de moi. J’ai poussé cette logique plus loin : quand j’ai fini mon école de journalisme, je suis rentré là où étaient stockés les rapports de stages, j’ai trouvé le mien et je l’ai détruit… Aucune trace de mon passage en école de journalisme !
Votre intention était d’être invisible, de ne pas laisser de traces ?
Oui, c’est vraiment ça. Et en même temps, j’écris mes mémoires, ce qui paraît incompatible. (rires) Mais c’est quelque chose que je maîtrise plus. Ce que je ne veux pas c’est qu’on se souvienne de moi pour des choses que je ne maîtrise pas et qui ont souvent été des erreurs. Je n’étais pas un mauvais garçon mais quelqu’un qui n’écoutait jamais, ne suivait jamais les autres, qui vivait un peu à son rythme. Comme j’étais dissipé, comme je ne participais pas, j’ai l’impression qu’on m’a jugé comme un mauvais bougre, comme quelqu’un que je n’étais pas.
Vous diriez, qu’à ce moment-là, Lou Reed et Bowie ont décidé de votre vie ?
Oui, très nettement. Il y a vraiment une cassure quand je les découvre. Un été, en Corrèze, je décide de traduire les paroles de Lou Reed en français. J’avais mon dictionnaire, je m’installe sur la grande table familiale et je passe mon été à tenter de traduire les paroles, parce que mon anglais était inexistant. Et je me souviens très bien de Heroin. Je traduis ça comme si c’était une chanson sur une héroïne de film. Et soudain : « Non, ce n’est pas vrai ? Il n’est pas en train de dire ça quand même ?! » Je me rends compte qu’il est en train de parler de l’héroïne, de la drogue… Et là je suis estomaqué. Je me dis qu’on n’a pas le droit dans la chanson d’utiliser des sujets aussi graves… Et d’un seul coup j’ai pris 20 ans. J’ai l’impression d’être devenu adulte en écoutant Lou Reed. Le personnage odieux me fascinait et les paroles étaient tellement incroyables. C’était une telle fulgurance. Raconter des histoires, des scénarios, en si peu de mots, je trouvais ça fantastique. J’avais l’impression qu’ils ne parlaient qu’à moi. C’est la beauté de ces albums : on avait l’impression qu’on était les seuls à les comprendre, à les aimer…
C’est étonnant comme Bowie et Lou Reed restent un socle incroyable pour une quantité de gens, et de plusieurs générations. Beaucoup de gens m’ont parlé d’eux, comme on a dû vous en parler, comme des déclencheurs incroyables.
Souvent ce sont des gens qui habitaient en province. Quand on a 12-13 ans, qu’on ne connaît que la norme, voire le nivellement par le bas, et ce qui est fascinant, c’est l’incroyable liberté de ces personnages ! De ton, vestimentaire… Ça faisait vraiment rêver. On se dit que la vraie vie est ailleurs. Il y a des gens qui ne sont pas comme nous, normés, enfermés dans des rôles qu’on leur a prédestinés.
Plus tard, vous partez en Angleterre, à Liverpool d’abord puis plus tard à Manchester. Vous aviez envie d’être là où les choses se passent ? C’était aussi rompre avec le passé ?
C’était rompre avec qui j’étais, avec Jean-Daniel, qui a disparu ce jour-là. C’est un truc assez important dans ma vie : Jean-Daniel, c’est le nom du reproche, de celui qu’on va ridiculiser parce qu’il n’a pas appris, pas écouté ou pas regardé… Je deviens JD. C’est un apprentissage de la liberté. Je ne dépends que de moi-même. Si j’ai dix livres par semaine, plutôt que de m’acheter à manger, je vais m’acheter 2 ou 3 albums à l’époque. Je gère ma vie complètement. Je découvre la liberté absolue. Je peux être qui j’ai envie d’être avec des gens incroyables : les jeunes anglais, surtout à l’époque, étaient des gens qui s’habillaient différemment, qui pensaient différemment, qui avaient une liberté de ton… Autant ils étaient en uniformes à l’époque, autant dès qu’ils en sortaient, ils découvraient une espèce d’excentricité. J’ai rencontré des gens avec qui je pouvais parler de choses qui me passionnaient sans avoir honte, de Salinger, d’Oscar Wilde, de Bowie, de Lou Reed…
A l’époque, c’était complétement différent de la France. Tous ces rituels auxquels je ne comprenais rien me fascinaient. Par exemple, le rituel du pub, je n’y comprends rien. Je ne sais pas m’y comporter : je ne sais pas participer aux conversations, je ne sais à quel moment demander si les autres veulent une autre tournée… Je suis toujours très embarrassé.
C’est ce qu’on comprend : vous vous coulez dans ce monde mais vous n’en faites pas complètement partie. Vous restez Français.
Complètement. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment fait d’effort sur l’accent. Ma femme (anglaise) se fout de moi en permanence parce que j’ai un peu l’accent inversé de Jane Birkin… (rires) Ça ne m’empêche pas de me passionner pour la culture anglaise, de suivre son actualité de très près, de bien saisir les différences entre les villes, les mentalités… Quand on a commencé les Inrocks avec Christian Fevret, il était fasciné par le fait que je vive en Angleterre. Il voulait savoir plein de choses, connaître plein de détails… Comment était un supermarché, un magasin de disques…
Et puis on n’était pas beaucoup de Français à Manchester. J’étais un peu une curiosité d’une certaine façon.
Le rock anglais devient important pour vous à ce moment-là ou il l’était déjà avant ?
Il l’était avant. Ma première vraie grosse passion, c’est Lou Reed et le Velvet, ça découle sur John Cale. Et très vite ça déborde sur Bowie, sur Roxy et Brian Eno, qui me fascine assez jeune en fait. J’ai acheté Music for films le jour de sa sortie en 78, et cette musique, l’ambiance, n’étaient pas évidentes pour un jeune.
En revanche, l’Angleterre m’a fait aimer le punk-rock que je n’avais pas aimé « de son vivant » parce que ça me semblait un peu simpliste. J’avais adoré le post-punk parce que c’était la suite logique de tout ce que j’avais aimé, Bowie et Kraftwerk. Mais le punk-rock ne m’intéressait pas. Par exemple, je me suis vraiment passionné pour The Clash à l’époque de Sandinista ! (1980), tardivement. Les Buzzcoks, je ne connaissais pas très bien. C’est en arrivant en Angleterre que j’ai acheté des 45 tours frénétiquement.
Les groupes de Manchester ont été fondateurs pour vous ?
Oui. J’ai une mauvaise foi éternelle pour les groupes de Manchester. Ils partent toujours avec une longueur d’avance pour moi parce qu’ils ont cette part de mystère, cette part de la ville… Cette façon de mélanger des choses à priori incompatibles. Et une façon d’intellectualiser, de théoriser des choses qui sont très instinctives. Mais ils sont assez futés pour ça. Ou alors ils ont de très bons managers.
J’ai toujours prêté plus d’attention à la scène de Manchester qu’aux autres. D’ailleurs, ça m’a vraiment servi d’avoir vécu là-bas : souvent quand les artistes rencontrent un journaliste, ils ne savent pas quel est son background : « Mais ça tu ne peux pas comprendre, tu ne connais pas Manchester… », disent-ils… Ça m’avait sauvé un jour avec Mark E. Smith de The Fall, qui m’avait pris de haut. Il détestait en plus les journalistes et les Français ! Quand il a appris que je connaissais bien Salford (ndlr : ville d’origine de Mark E. Smith, voisine de Manchester) et Louis-Ferdinand Céline, il avait changé de ton…
Vous parlez bien de Manchester comme d’une ville qui peut vous engloutir. En même temps ensorcelante et sinistre. Vous expliquez d’ailleurs que si vous n’aviez pas quitté Manchester, vous seriez devenu fou…
Oui. Je le vois : beaucoup de gens des années 80 sont devenus gris, comme dans la chanson de Visage, Fade to grey (1980), à cause de l’ecstasy en fait… Ils en ont pris tellement qu’ils ont une pigmentation de la peau très particulière. Je suis capable de reconnaître dans la rue des gens qui ont fréquenté l’Haçienda (rires) (ndlr : club mythique de Manchester ouvert de 1982 à 1997, au cœur des mouvements new wave, house Music puis Madchester)
C’est moins le cas aujourd’hui parce qu’il y a moins de travaux mais Manchester rend fou aussi à cause de ce sifflement permanent dont je parle dans le livre, qu’on entendait dans les tubes des échafaudages. C’est une ville où il n’y avait jamais de silence à cause de ça. Et c’est la ville au monde où j’ai rencontré le plus de personnes qui se parlent à eux-mêmes dans la rue, qui sont un peu dans leur monde. Il fallait partir. J’avais une phrase de Ian Curtis, qui n’a pas donné beaucoup d’interviews le pauvre, qui disait : « D’ici, on ne s’échappe pas ». Je me suis dit : « Il faut que d’ici je m’échappe. »
Mais j’ai toujours beaucoup de tendresse pour la ville où je reviens souvent. Je suis d’abord revenu plus facilement à Liverpool qui est une ville chaleureuse. J’ai mis plus de temps à revenir à Manchester. Rétrospectivement, je m’y suis fait peur. J’aurais pu devenir quelqu’un de bien différent. Par exemple, j’étais passionné par le groupe Psychic TV, de Genesis P-Orridge, des gens assez radicaux. Ils avaient monté, à moitié pour rigoler mais pas seulement, une secte, thee temple ov psychick youth (TOPY), le temple de la jeunesse psychique. Et il y avait une sous-ramification qui s’appelait Getting the fear qui faisait en fait ce que faisaient les adeptes de Charles Manson : ils rentraient chez les gens la nuit, ils déplaçaient tous les meubles, refaisaient toute la décoration de l’appartement, ne volaient rien, ne cassaient rient, et ils repartaient en laissant l’appartement complétement transfiguré, en écrivant juste sur la porte « Getting the fear », attraper la peur… A Manchester, j’ai rencontré des gens qui faisaient des Getting the fear, je les ai suivis, je suis resté sur le paillasson de l’appartement dont ils avaient fracturé la porte et je me suis dit « Non, là je vais trop loin. » Il y a des limites à la passion pour l’agit-prop, les situationnistes… Ça allait trop loin pour moi. Mais c’étaient des gens désespérés, qui n’avaient rien à perdre, et que j’aurais pu finir par suivre. J’ai préféré partir tant qu’il était encore temps.
Lorsque vous vous embarquez dans l’aventure des Inrockuptibles avec Christian Fevret, vous avez clairement l’ambition de bouleverser la presse musicale ? C’est formulé ?
C’est la question que me pose tout le temps Christian : « On est combien ? » C’est-à-dire : on est combien en France ? Ça le hantait. Je ne savais pas quoi lui répondre et un jour je lui ai dit « 72 000 ». On a un vendu un numéro des Inrocks à 72 000 exemplaires… (rires) On pensait qu’on allait s’adresser à des niches. On ne savait pas qu’on allait fédérer tous ces gens qui étaient comme nous, un peu perdus. J’ai revu récemment quelqu’un que je connaissais en Corrèze qui m’a raconté que la lecture des Inrocks était fondamentale pour lui, comme un phare dans la nuit… Et ça on ne le savait pas. On ne se doutait pas qu’on allait avoir ce rôle-là. Notre but était de parler des gens qu’on aimait bien. C’était assez naïf. Sincère en même temps. Donner la parole à tous ces artistes qu’on adorait et dont personne ne parlait alors : The Jesus and Mary Chain, The Smiths, REM… Ils n’intéressaient personne en France alors.
Vous évoquez dans le livre une sorte de ligne : Fuir le cynisme, mener des entretiens très personnels, chercher la fêlure, laisser une grande place à la photo… Tout était clair dans vos têtes dès l’origine ?
Rien n’était clair dans nos têtes… Même les techniques d’interview, on ne les maîtrisait pas du tout. Quand on a commencé à faire des longs entretiens, on s’est dit que c’était génial : on évacue tout de suite le discours promo, on peut passer des heures avec des gens. C’est venu un peu plus tard mais c’est vraiment devenu une obsession : avoir le plus de temps possible, rencontrer les gens en longueur, chez eux… Et à l’époque, on se démerdait toujours pour trouver les adresses personnelles des gens et on leur écrivait des lettres à la main. Ça parait insensé aujourd’hui ! Pour leur dire « Voilà, on a monté ce journal en France, on aimerait vous parler. » Et on recevait par la poste des réponses ! On a obtenu énormément d’interviews comme ça. Ou en insistant lourdement parce que les mecs ne voulaient pas parler comme Morrissey ou Scott Walker, qu’on a fini par interviewer à force de leur écrire tous les mois.
Les gens étaient contents parce qu’ils avaient tellement peu de feedbacks en France. Les managers en Angleterre étaient aussi ravis d’avoir des jeunes mecs qui étaient à l’écoute parce qu’ils désespéraient d’avoir des retours de leurs artistes en France. Ils envoyaient des disques aux autres journaux et personne ne leur répondait. Ils avaient le sentiment qu’ils avaient été envoyés à la poubelle directement. Pendant longtemps, les Inrocks ont eu une meilleure réputation dans les maisons de disques anglaises que françaises qui nous regardaient de haut : « Un petit fanzine de snobinards… » On les emmerdait parce qu’on parlait de groupes qu’ils étaient censés distribuer mais dont ils ne s’occupaient pas du tout. Les Anglais au contraire se disaient « Voilà, on a un soutien, on va pouvoir insister auprès de nos filiales françaises pour qu’elles fassent leur boulot ! » Ça a changé les choses parce que d’un seul coup sont arrivés d’autres personnes dans les labels français qui se sont dit qu’il y avait peut-être un potentiel chez ces artistes. Par exemple, je ne pense pas que Björk aurait été aussi bien traitée 10 ans avant.
Vous avez non seulement trouvé une place mais aussi bouleversé la presse musicale.
Oui, on a un peu secoué le cocotier parce qu’on en avait marre de cet immobilisme, du cynisme. On était toujours dans l’enthousiasme, dans l’envie de partager, de faire découvrir… On allait à Londres une ou deux fois par mois. On faisait plein d’interviews, on passait des journées entières de 8h à minuit chez les disquaires. C’était notre passion, notre ‘mono-passion’ même ! Parce que je n’ai pas le souvenir qu’on achetait des bouquins ou des VHS… Tout était musique. On ne pensait qu’à ça, on ne parlait que de ça.
On a le sentiment à vous lire que vous avez un sentiment d’imposture, qui dure. Vous écrivez par exemple « Moi qui suis là par erreur, qui n’aurais jamais dû écrire une ligne » ou « Je suis né à Montluçon. Tout ceci ne m’était pas destiné. » Pourtant vous vous envisagiez journaliste dès l’enfance ?
Sauf que jamais de ma vie, je n’ai envisagé de devenir journaliste musical. Ma vraie formation c’était journaliste radio. J’étais très mauvais à l’écrit. On ne m’a jamais encouragé à écrire à l’école, on ne m’a jamais complimenté sur quoi que ce soit… On m’a un peu laissé pourrir dans mon coin. En tous cas, on n’a jamais réveillé en moi la passion de la lecture et de l’écriture. Ma vraie lecture pendant longtemps, c’était le catalogue de Manufrance. Quand je dis ça, ce n’est pas une figure de style. Je le connaissais par cœur. Je lisais Tintin, Asterix mais pas de littérature. Elle est venue plus tard avec Salinger entre autres.
Mais encore une fois, c’est venu par la musique. Ce sont les musiciens qui m’ont tout appris. Par exemple, le peintre De Chirico qui me passionne, je l’ai connu par une chanson de Natalie Merchant, la chanteuse américaine (Poor De Chirico, 1983). Salinger, c’est dans une interview de Bowie au début des années 70. Je dois tout à la musique, qui est le départ de plein de jeux de piste, le départ de tout.
Quand j’ai commencé à écrire sur la musique, j’ai fait du sous Michka Assayas, ce qui n’était pas bien non plus… Je n’étais vraiment pas fait pour ça. Avant que je trouve un genre de petite musique à moi, un genre de ton, il faut très longtemps dans les Inrocks. Au début, je suis nul, très laborieux.
Vous avez ensuite trouvé du plaisir à l’écriture ?
Exactement. Je crois que c’est une chronique d’un disque de The Jesus and Mary Chain qui est un vrai déclic. Je me suis dit que j’arrivais à formuler ce que je ressentais. J’étais peut-être un peu trop verbeux jusque-là, j’essayais d’impressionner. Alors que là, je trouvais les mots pour exprimer ce que je ressentais, cette vibration quand j’écoutais de la musique. J’étais capable de la mettre en mots. C’était une grande révélation.
Avec les Inrocks, vous faites découvrir un nombre phénoménal de groupes, d’artistes. Et parmi ceux-là, il y a Christophe Miossec. Vous lui consacrez un chapitre. La cassette qu’il vous envoie, de ce qui va devenir son album Boire, vous l’écoutez machinalement comme les autres que vous recevez ?
Elle arrive sans lettre de recommandation, juste un courrier qui disait qu’elle avait été envoyée à tout le monde, que personne n’avait répondu et qu’on était sa dernière chance. Je l’ai gardée religieusement cette cassette. Elle m’a bouleversé : Miossec chantait mal, faux, sa musique était un peu brutale, un peu simpliste et en même temps, il avait une liberté de dire, d’action qu’on ne ressentait chez personne d’autre. Je n’avais jamais entendu quelqu’un articuler comme lui. Il ne pouvait chanter que ses propres chansons, ses propres paroles. C’était un univers.
Et vous avez raison : on écoutait machinalement les cassettes qu’on nous envoyait. C’était un magnéto autoreverse. On était pris dans les tâches de la journée et la cassette a tourné toute la journée. A la fin, on connaissait par cœur. Et Kagan (Serge Kaganski) avec qui je partageais mon bureau m’a dit : « C’est quoi cet album ? C’est super, je vais aller l’acheter. » Et là, je me suis dit qu’il se passait un truc. On avait envie de réécouter les chansons. C’est un miracle que la cassette soit encore écoutable parce que ça s’use et celle-là, je l’ai écoutée des centaines de fois.
Vous avez été le premier à écrire sur lui, sur ce qui n’était encore qu’une maquette.
C’est pour ça qu’on a fait ce journal et que ce livre s’appelle Passeur. J’avais la chance d’écouter beaucoup de musiques qui venaient d’Angleterre, des Etats-Unis et de France donc. Quand on a vécu une journée entière avec la cassette de Miossec, la seule envie est de la diffuser, de la faire écouter. On se disait alors que c’était un scandale que ce type soit tout seul en France, que personne ne s’intéresse à lui. Il y avait une vraie colère, une rage même. Au milieu des années 90, les hits parades, ce n’était pas la joie.
Miossec inventait quelque chose selon vous avec ses textes ?
Quelque chose d’aussi cru, d’aussi ‘tartare’, ça n’existait pas. Personne n’osait faire des textes aussi personnels, où il raconte sa propre médiocrité, ses échecs…
Et Christophe l’a fait avec un mélange de mépris des règles absolu -Miossec est inchantable pour un autre- et en même temps de respect pour une tradition française. C’est assez bizarre. Quand il parle de Brel, c’est bouleversant. Je me souviens qu’il m’a raconté l’avoir regardé en concert à l’Olympia sur la télé de ses parents. On en avait l’un et l’autre les larmes aux yeux quand il me l’avait raconté. C’est étonnant d’être à la fois pour et contre.
Miossec est-il indissociable selon vous de Brest et la Bretagne, d’un certain imaginaire ?
On lui a imposé en tous cas cet imaginaire, tout ce truc avec le granit… Mais lui a aussi appelé une chanson Recouvrance, une autre Brest… Il a un peu cherché la castagne ! (rires) Je pense qu’il n’a aucune envie de se dissocier de ça. Le Finistère l’a construit. Quand on voit sa haine marrante pour les autres départements bretons… (rires) Je pense qu’il est indissociable de la Bretagne. Et ça l’arrange ; ça excuse son côté têtu, son mauvais caractère. « C’est parce que je suis Breton… » Ça lui donne un blanc-seing pour être parfois un personnage sarcastique jusqu’à l’extrême…
Vous connaissez vous-même la Bretagne ?
Très peu. Rennes, Saint-Malo et Brest. Et Nantes qui est une ville qui me fascine. A une époque où on voulait revenir vivre en France avec ma famille, Nantes faisait partie des 2 ou 3 villes où on se serait bien vu habiter. Il y a une espèce d’énergie, tout le temps dans le mouvement, dans le « next ». Elle a très bien entretenu son passé, sans qu’il la maintienne au sol. Beaucoup de villes deviennent des villes-musées et Nantes me semble à la fois très respectueuse de son histoire, même si sur l’esclavage il y a encore du boulot à faire, et qui va de l’avant. Elle n’hésite pas à rebâtir. Il y a un côté très Manchester.
C’est la grosse différence entre Liverpool et Manchester : la première est complètement paralysée par le passé alors que Manchester est tournée vers l’avenir. Nantes aussi je crois.
Justement pour vous qui connaissez bien ces deux villes anglaises, peut-on faire un parallèle avec Rennes-Nantes-Brest ?
Je pense que Liverpool et Brest ont vraiment un truc en commun : une mentalité très forte, têtue, un peu renfrognée, repliée sur elle-même et en même temps ouverte sur l’océan. A Liverpool, la légende veut, et je crois que c’est vrai, que les dockers se faisaient payer par les bateaux américains en 45 tours. C’est pour ça que le rock’n’ roll est arrivé à Liverpool et Bristol bien avant le reste de l’Angleterre. Je me suis toujours demandé si c’était la même histoire à Brest.
A Rennes, aussi, il y a un côté très anglais dans cette période. Le simple fait que Daho lui-même soit partagé entre la France et l’Angleterre en dit long. Ils avaient vraiment l’impression de vivre dans une petite Angleterre et ils avaient raison. Rien que le fait que des ferries vers l’Angleterre étaient assez accessibles depuis Rennes, ça a été déterminant ; ça a fait que la musique à Rennes avait quelques années d’avance sur le reste de la France. Daho raconte ça très bien, comme il allait acheter des 45 tours à Londres.
Rennes, à la fin des années 70 et au début des années 80 a été qualifiée de « capitale du rock en France ». Pourquoi selon vous Marquis de Sade et Etienne Daho sont-ils fondamentaux dans l’histoire de la musique en France ?
Parce qu’ils créent un précédent. Soudain, des groupes se disent « Pourquoi pas moi ». Même Niagara d’une certaine façon. Ça a créé un appel d’air, ça ouvrait des portes qu’on pensait cadenassées à jamais. On s’est dit qu’on pouvait faire du rock en France qui ne soit pas Trust ou Téléphone. On pouvait faire de la pop en France. J’ai été obsédé par Marquis de Sade pendant longtemps. J’ai adoré ce groupe. Daho, c’est essentiel : le nombre de gens qui revendiquent son influence aujourd’hui, c’est phénoménal.
Ce côté fondamental dans le rock français n’est pas usurpé à Rennes. Elle a permis toutes les audaces à une génération.
Les Inrocks ont accompagné Daho. D’ailleurs, vous l’associez à Miossec dans un disque deux titres à sortir en édition limitée avec votre livre. Parce que vous y voyez des liens ou parce qu’ils ont été importants dans votre carrière ?
Les deux ! J’adore les deux personnages même s’ils sont très différents. Ils ont en commun leur sensibilité à fleur de peau, leur fidélité, leur curiosité insatiable. Même si Etienne est dans un truc plus sophistiqué, plus voluptueux et Christophe dans un truc plus brutal, plus violent d’une certaine façon. Je les avais fait se rencontrer il y a longtemps et le dialogue était passionnant. Il suffit d’entendre Christophe parler de cette chanson de Daho, Rue des petits hôtels (1991), pour comprendre, non seulement à quel point il connaît l’œuvre de Daho mais aussi à quel point elle l’a nourri en tant que parolier. Il y a un côté un peu bad boy d’un côté et premier de la classe de l’autre mais le premier de la classe n’est pas toujours celui qu’on croit. Etienne a un côté assez rebelle, sauvageon aussi. Il est beaucoup plus doux dans sa façon de s’exprimer mais il a des démons identiques.
Il y a une sorte de bascule, dans le parcours des Inrocks, lorsque ces artistes de niche, un peu confidentiels, que vous faisiez découvrir deviennent grand public pour une part d’entre-eux ?
Oui. On a été un peu perdus. Parce qu’on était tellement habitués à être dans l’opposition, à ne pas être populaires, et d’un seul coup les groupes qu’on défendait marchaient, vendaient… Alors on nous a reprochés d’être snobs, de les avoir lâchés ce qui est complètement dégueulasse. Les groupes qu’on a lâchés étaient ceux qui eux-mêmes avaient perdu leur éthique, qui s’étaient dilués. Mais des groupes comme REM, on les a suivis jusqu’à la fin, Björk on la suit encore…
Lorsque vous vendez les Inrocks à Matthieu Pigasse, en 2009, c’est un crève-cœur ?
Un peu parce que je craignais de ne plus être reconnu comme fondateur. Tout le monde s’attend à ce que je dégomme Matthieu Pigasse alors qu’il a toujours été super réglo avec moi. Le crève-cœur ça a été de ne plus avoir d’actions, de ne plus être propriétaire du tout. C’était violent mais on n’avait plus le choix. C’était la seule façon de sauver le journal.
Vous vous dites assez obsessionnel, notamment dans le travail. Vous travailliez en permanence ?
Oui. J’en ai gardé une habitude de sommeil qui est détestable : je dors 5 h par nuit maximum, donc je suis debout à 5-6 h du matin.
J’ai trop travaillé et mon corps a fini par crier grâce. Je suis allé aux urgences un jour parce que je me sentais très fatigué. Je revenais de Paris où j’avais donné un interview sur Daft Punk et j’avais tellement envie d’être précis, juste, de pouvoir témoigner exactement de ce que je ressentais que je m’étais peut-être mis la rate au court-bouillon. Je suis rentré à Brighton et mon cœur battait à 250… Les médecins n’en revenaient pas. Ils ont provoqué un arrêt cardiaque pour redémarrer le cœur. Tout ça était dû au « too much », au stress. Mon cœur ne pouvait plus fournir. Certains font du burn out, moi je faisais du speed out ! Je n’ai pas été raisonnable du tout. Et je carburais à plusieurs Red Bull par jour. C’était un cercle vicieux. Un jour, mon fils m’a dit : « Tu n’es qu’un dos pour moi ». Parce que j’étais tout le temps sur mon ordinateur. Je suis allé beaucoup trop loin, j’ai beaucoup trop bossé mais en même temps, c’était tellement jouissif d’écouter de la musique, de la faire partager, tellement inespéré d’avoir cette carrière, que je n’ai jamais compté.
J’ai levé le pied. Chacun à la rédaction a pris une petite part de mon travail en se demandant comment j’avais fait pour faire tout ça pendant si longtemps. Mais ça venait du fait qu’aux Inrocks au départ on était deux ou trois et qu’on faisait tous le standard, la maquette, le nettoyage, l’envoi des exemplaires… Petit à petit, le journal s’est construit, on était 20, 30, jusqu’à plus de 100. Mais les quelques-uns comme Christian Fevret, Arnaud Deverre, le financier, ou moi, on travaillait 24h sur 24, on ne pensait qu’à ça, on était incapable de déléguer… Parce que c’était notre bébé et qu’on se disait que ça prendrait moins de temps de le faire nous-mêmes que de l’expliquer. Ce qui était complètement idiot parce qu’on finit par ne plus motiver qui que ce soit. Honnêtement je crois que j’étais un rédacteur en chef détestable parce que je ne laissais aucune amplitude…
Je réécrivais tout… (rires) La moindre ligne, le moindre chapô. Alors certains moins que d’autres. Des gens comme Stéphane Deschamps ou Christophe Conte, on n’a pas besoin de les réécrire des masses… Même si avec une phrase de Christophe, parfois, tu peux en faire trois…
Ensuite, je n’ai pas eu le choix de me ménager. En deux ans, j’ai eu mon problème cardiaque pour lequel j’ai mis un certain temps à bien me remettre et puis la Parkinson que j’ai appris de manière très brutale. Alors quand j’ai eu la possibilité de quitter les Inrocks en 2019 après 32 ans, dont 23 ans à Brighton, je suis parti…
Vous racontez aussi votre fameuse interview de Bowie, marquante pour les lecteurs et pour vous, tant vous parvenez à ce qu’il se livre. Quel est le secret pour vous d’une bonne interview ?
C’est comme un entonnoir pour moi une interview : je pars avec des questions larges pour apprivoiser un peu la bête et petit à petit je ressers et vais dans une direction très précise et là, je suis intraitable. Quand j’ai envie de savoir quelque chose sur un truc précis qui me paraît fondamental, je peux poser la même question 10 ou 15 fois jusqu’à ce qu’on me réponde. Des artistes m’ont dit parfois : « Mais tu ne peux pas me poser la même question 10 fois ! » Mais justement si. Parce que je pense qu’il n’y a pas d’artiste sans fêlure. Il n’y a pas de musicien sans cassure. On ne devient pas musicien par hasard, par commodité, ce n’est pas un hobby. C’est un investissement tellement intense, tellement fondamental, personnel… J’essaie de savoir pourquoi on a fait de la musique. Je ne fais que rencontrer des gens timides, mal dans leurs peaux, qui se sentent imposteurs et qui deviennent une autre personne quand ils montent sur scène. Etienne Daho, c’est typiquement ça : il s’est créé un personnage pour affronter les projecteurs. Il le vit très bien d’ailleurs… (rires)
Votre objectif est de bousculer l’artiste que vous interviewer et le lecteur plus tard ?
Oui. Les artistes sont souvent réduits au service après-vente de leurs albums. Ils livrent le minimum d’eux-mêmes, ouvrent très peu de portes. Et ça m’a toujours exaspéré, choqué. Mais j’ai toujours une façon d’introduire une question qui me permet d’être outrecuidant. Je dis : « Excuse-moi, si la prochaine question est trop personnelle, tu n’y réponds pas » et là boum, je balance une question que je ne poserais pas à mon meilleur ami de toute ma vie (rires). Là, en général, il y a un choc et ils voient que je suis tellement sincère, que j’attends tellement leur réponse, qu’elle est tellement importante pour moi, qu’ils se sentent obligés… Très peu d’artistes ont refusé de répondre.
Avec votre interview de Bertrand Cantat, qui avait fait polémique (ndlr : en octobre 2017, comme en 2013, Les Inrocks publient un entretien avec l’ancien chanteur de Noir Désir qui fait aussi la couverture du numéro. Bertand Cantat a été libéré de prison en 2007 après avoir purgé la moitié de sa peine pour le meurtre de Marie Trintignant en 2003), vous vouliez aussi bouleverser les choses ? Provoquer ?
Non, pas du tout. Je pense aujourd’hui que c’était une erreur. C’était une question de fidélité à quelqu’un qui avait purgé sa peine. Mais je me suis rendu compte que ce serait très difficile d’obtenir le moindre remord de la part de Bertrand. Je n’avais pas mesuré qu’à une époque où les réseaux sociaux commençaient à tourner à plein régime, on allait se retrouver dans une polémique avec des gens qui n’auraient pas lu l’article, mais qui étaient contre le principe même de donner la parole à Bertrand. On ne pouvait pas parler. Je n’avais pas mesuré non plus à quel point il cristallisait autour de lui tant de haine, à quel point tant de gens étaient dans la souffrance vis-à-vis de la violence faite aux femmes.
Je l’ai interviewé en me disant que j’étais juste un journaliste qui essayait de comprendre comment on en arrive là. J’ai l’impression de ne pas avoir été une seule seconde dans la bienveillance avec lui. Mais le simple fait de lui tendre un micro était une erreur. Je n’ai jamais écrit pour blesser qui que ce soit et là, visiblement, on a blessé beaucoup de gens. D’ailleurs, on me l’a fait comprendre. Il y a eu une campagne très violente : on a publié mon adresse, celle de mes enfants et leurs noms, on m’a envoyé des menaces de mort…
La mise en scène de l’interview était aussi trop spectaculaire. C’est un moment dramatique qui m’a poussé vers l’envie de sortir des Inrocks. Je suis allé trop loin. Je m’en suis vraiment voulu.
On assiste dans votre livre aux coulisses de la réalisation des interviews des Inrocks. Vous expliquez notamment comment on peut se leurrer sur la vie des artistes et la vôtre, quand on vous parle de drogues dans les dîners et qu’on veut des anecdotes croustillantes. Vous semblez dire « Les choses ne sont pas ce qu’on croit » ?
En tous cas, elles ne le sont pas pour moi. Elles l’ont peut-être été dans les années 70-80, quand il y avait beaucoup d’argent en jeu. Et puis je ne recherche pas du tout la compagnie des stars, l’amitié des musiciens. Leur style de vie ne m’intéresse pas des masses. Quand j’ai eu l’opportunité de passer un peu de temps avec eux, j’ai été plutôt navré qu’envieux. Je n’échangerais pas ma vie pour celle d’un seul des musiciens que j’ai rencontrés. C’est de la douleur, beaucoup de travail, d’abnégation, d’hypocrisie, de peur… La peur constante de ne plus être aimé, de ne plus être reconnu, de rater un album… Je préfère ma vie à celle qui paraît comme ça si exaltante des pop stars. Ils sont tellement vulnérables…
Vous évoquez la création des Inrocks pensé pour lutter contre l’affadissement de la presse musicale. Vous la bouleversiez. 35 ans après, maintenant que vous avez quitté les Inrocks, vous retrouvez vous dans le magazine actuel ?
Il y a une période pendant laquelle je me suis senti un peu étranger, je ne ressentais plus grand-chose, même s’il y avait toujours des articles qui m’intéressaient. Je trouve que la nouvelle formule mensuelle, avec des sujets au long cours, est intéressante. Ce qui est terrible, c’est que je n’ai jamais vraiment quitté les Inrocks en fait. Ça m’énerve quand les gens les critiquent même si parfois les Inrocks m’exaspèrent… Il y a toujours ce lien que je ne surjoue pas. Je sais que les jeunes journalistes des Inrocks souffrent du poids des anciens dont on leur parle encore et toujours, de Christophe Conte, de moi… Je n’en joue pas. Je n’écris quasiment plus dans la presse musicale. Je ne veux surtout pas leur savonner la planche. Il y a des gens au sein des Inrocks que j’aime beaucoup, qui ont gardé l’esprit des débuts et qui font tout ce qu’ils peuvent, avec les moyens du bord et la position de la presse aujourd’hui qui ne fait plus rêver, fantasmer… Nous, on pouvait critiquer les disques, les gens avaient l’impression de les avoir entendus avant de les avoir écoutés. Il leur fallait parfois attendre un ou deux mois pour les trouver en France. Ils s’étaient fait une opinion à partir de ce qu’on en avait dit. Aujourd’hui, tout est disponible. C’est difficile, de faire fantasmer. Il faut trouver autre chose. Peut-être faire des papiers de 20, 30, 40 pages… Aller contre la frénésie d’Internet et faire des choses plus posées et contemplatives.
Recueillis par Grégoire LAVILLE
Photo portrait : Bovus
Passeur, paru le 14 octobre, éditions Braquage, 22 €
Passeur et vinyle (en édition limitée à 300 exemplaires) 2 titres (Etienne Daho et Miossec)
www.leseditionsbraquage.com/











