Mettre en Scène, le festival du TNB nous comble toujours. Des essais, des propositions, du nouveau et cette saison : Christophe Honoré.
On aime tout de Christophe Honoré, on aime ce qu’il aime. On a ses idoles pour idoles. Nous avions été en courant à Lorient voir jouer Nouveau roman. Nous avons vu hier soir sur la scène Jean Vilar des revenants. Ceux qu’on avait aimés et qui ne nous hantent pas mais nous enchantent.
Il fait revenir Hervé Guibert. Notre copain de livres, notre ami des mots, notre grand initiateur. On le lisait dans ses douleurs, ses fraternités, ses rancœurs et ses vieilles tantes Suzanne et Louise. On a tous ses livres serrés tout près de nous. On lisait Guibert et on regardait Demy. Je l’ai découvert à Rennes, boulevard de Chézy à la Boite à films !
Demy, le nantais de Nantes, Jacquot l’incertain, le merveilleux, l’incroyable dialoguiste des chansons de Deneuve, musique de Michel Legrand et pont transbordeur ! Nous savions par cœur ses polos roses et en bleu, le marché du Bouffay repeint ton sur ton. Nous aimions tout Demy et Varda s’en prend pour son grade ! Ses édulcorations poétiques, sa manière lyrique de nier, de jouer la vie de famille et de nous cacher, pas ici, une des vérités de son Jacques devenu notre Demy. Nous avons regardé une seule fois Les nuits fauves, pour les ados le film culte l’est-il encore ? En tout cas, le film est devenu cultissime pour cette seule fois et le destin de Cyril Collard. Nous le voyons là, se débattre. Se battre. Nous le voyons guerroyer avec son cul et ses mains, sa grande gueule triste et gaie, le combat de l’ange. Nous lisions Daney. Attendions ses chroniques cinés de Libé. Le cinéfils a été notre cinépère ! Du cinéma comme un sport de combat. Daney, son style, du grand ! Sa sémiologie complexe, barthienne (l’absent du soir !), ses lectures d’images et son déploiement de tous les sens. Daney était le journalisme (comme Lançon aujourd’hui !), le critique poussé à la littérature. Nous le lisions en ignorant de lui ce vertige en lui, cette part intime, que notre hétéronormalité lisait sans lire. Ce qu’Honoré met au débat : l’épidémie monstre ne signe pas un entre soi de la mort, ni l’homosexualité une division du monde car ces idoles sont universelles, n’appartiennent à personne, font un cinéma pour cinéphiles, une littérature pour littéraires, un théâtre pour théâtreux.
Aussi Koltès est là, le messin magnifique et du monde. Bernard-Marie des chiens et des nègres, on pense à Genêt (pas la même génération, donc pas là !), nous avons été tellement transpercés par son œuvre. Un texte géant, traversant, c’est-à-dire qu’il dit du monde et de nous ce qui le sépare, l’unit, le blesse, l’enjoint de jouir. Lagarce, nous l’avouons, on est davantage passés à côté. Hasard des âges, des programmations et je le regrette ! J’y reviendrai dès que possible. Christophe Honoré honore. Fastoche mais vrai !
Et le trou noir de cette pièce, le blanc béant, l’espace ouvert, le point central et le point de fuite, nodal, pas encore nommé ni nommable. Celui qui chapitre encore nos théories, qui nous révèle encore lorsqu’on continue d’ouvrir son œuvre quasi complète. Foucault n’est pas sur scène. Le Commandeur !
Michel Foucault est là. Puissance dix ! Dans les voix des autres. Dans les rires des autres et dans la mort de Musil que Guibert incarné par Marina Foïs dit.
Aux larmes. Oh larmes.
Musil meurt, une génération meurt. Une jeunesse meurt. Une insouciance soixante-huitarde meurt. Un rêve est mort avec le SIDA.
Le SIDA est l’idole à l’envers. La maladie qui a balayé en deux temps trois mouvements Foucault, Guibert, Lagarce, Koltès, Daney et Collard. Et Demy. Balayés. Restent leurs œuvres à lire, à regarder. Ils restent des références, des éclaireurs du noir à la lumière et retour. Ils restent présents car Christophe Honoré n’écrit ni un tombeau ni ne fabrique une pyramide. Il dresse un portrait d’époque. Il nous entraîne dans son rire, ses polémiques. La dispute du théâtre permet de retrouver sur scène et sans passer par La Cigale place Graslin la mythique Lola, de réincarner Dominique Sanda à poil sous sa pelisse. Nous voyons comme on vous voit la pensée de Daney, le texte de Guibert qui meurt dit au centre de la lumière, le cercle devient un rectangle. Donc une tombe alors que la pièce est joyeuse, Travolta danse, les images et les tableaux s’emboîtent, le rire des spectateurs à contre-danse. Nous revoyons les vrais corps, d’homme en femme et de femme en homme. Magie du Carhaisien, Breton de notre Bretagne sensible et intellectuelle, ouverte et parisienne –il faut s’en sortir, aller loin pour aller loin ! Qui d’autre que Christophe Honoré pour foutre un billig sur scène et une femme/homme boudiné/e dans son bustier, déhanchant ses hanches larges et retournant la crêpe sous le hachtel en bois, tournant le rozell et embaumant la salle Vilar de froments sans beurre, sauf à le rêver et à s’en mettre partout !
Bravo le billig !
Bravo les seaux que chacun porte, remplis de ses dégueulis, sa chiasse et cette p. de maladie mortelle.
Honoré dépasse les bornes, déborde les normes. Homocentrales ou hétéronormées, décentrées ou bite au centre, quel plaisir que le théâtre !
La standing ovation de la fin était une belle fin. On serait bien restés ! Nous avons applaudi nos auteurs morts qu’on lit encore et qu’Honoré dé-livre.
Comme on a nommé Marina Foïs en Guibert, nommons Youssouf Abi-Ayad en Koltès, Harrisson Arévalo en Collard, Jean-Charles Clichet en Daney, Julien Honoré en Lagarce, Marlène Saldana (magnificissime) en Demy à talons bleus, et Teddy Bogaert en Bambi Love ! Tous au top !
Gilles CEREVERA
Spectacle à tourner à Lausanne (les veinards), Caen, Toulouse, Belfort, etc.
Carte Blanche à Christophe Honoré au TNB jusqu’en janvier 2019
Interview Cinéma de Christophe Honoré











