En ce début de printemps, le groupe corse I Muvrini (les petits mouflons) est de retour avec un nouvel album intitulé « Invicta », invaincue, musique pour la non-violence. De Bastia à Brest en passant par la salle parisienne de l’Olympia le 03 avril, Jean-François Bernardini, nous raconte l’histoire de cette dernière création.
Bretagne Actuelle : Invicta, invaincue au féminin, que signifie le titre de votre dernier album ?
Jean-François Bernardini : Invicta, c’est peut-être la déclinaison au féminin d’Invictus, ce poème qui a tenu debout Nelson Mandela pendant ses années de prison : « Je suis le maitre de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ». Invicta, c’est l’âme, la conscience, invaincue, insoumise, la planète aussi. Dans ce monde où les âmes sont malnutries, vides, en souffrance, on peut aboutir à des gestes ultimes comme celui de prendre une kalachnikov et de tirer sur des innocents. Le propre de la musique et des artistes est de nourrir les âmes, de donner à chacun une espèce de boussole et une force intérieure. Invicta, c’est un peu cet esprit-là, illustré par nos chansons.
B.A. : Les albums d’I Muvrini racontent toujours une histoire. Qu’évoque cette fois-ci Invicta ?
J.F.B. : Cet album raconte comment nous pouvons résister par la beauté à un monde qui nous inflige des fessées de vulgarité, de superficialité, d’égoïsme ou de consumérisme. Invicta souligne combien nous sommes parfois capables du meilleur face à l’adversité. C’est vrai, qu’avec ce meilleur-là, vous n’êtes pas forcément dans les radars médiatiques. Et pourtant la chanson O Ismà, qui revient sur l’histoire de cet enfant palestinien tué par l’armée israélienne et dont les parents ont donné les organes, sauvant cinq vies du côté israélien est une réalité. Ce paysan corse qui dit : hé mec tu ne comprends pas ce qui nous arrive avec le réchauffement climatique, ce n’est plus une hypothèse. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde où il faut inverser la pensée. Ce ne sont plus des consignes ou des ordres qui viennent d’en haut pour une base qui obéit. C’est le contraire. La planète est une ruche, d’idées, d’alternatives. Nous ne pouvons plus être séparés. Etre Corse n’est pas suffisant. Le propre d’Invicta est de ne pas laisser nos consciences au repos.
B.A. : En parallèle de la musique, quel est le sens de votre engagement auprès de votre association AFC Umani qui organise notamment des formations sur la non-violence ?
J.F.B. : Il y a 12 ans, nous avons lancé ce projet et il est devenu plus grand que nous l’imaginions. Aujourd’hui, il est partagé par 4000 citoyens européens. Ce n’est pas une fondation qui est montée par un grand mécène, une banque ou une assurance. Ce sont de simples citoyens qui versent en moyenne 20, 50 ou 100 euros dans la transparence et la confiance. Nous nous occupons de soutenir des gens qui luttent contre le travail esclave au Brésil. Nous donnons des bourses à des étudiants amazoniens qui vont suivre des cours en Equateur. Nous avons également créé le programme « deviens guide composteur » parce que le traitement des déchets est souvent catastrophique. La Corse pose depuis des décennies des questions qui deviennent désormais planétaires comme le lien à la terre. J’ai vu par exemple des hommes prendre soin des arbres et des rivières comme on prend soin d’un être cher. Ce n’est pas un hasard si en Corse nous avons initié près de 2 % de la population à la non-violence. La violence dans les stades n’est excusable ni à Bastia ni ailleurs et nous agissons aussi sur le continent avec l’AS Saint-Etienne via Jean-Michel Larqué pour la formation des cadres de l’équipe.
B.A. : En chantant en français sur le titre « Celle que tu crois » pensez-vous que le combat pour la langue corse soit aujourd’hui moins urgent ?
J.F.B. : Pas vraiment. Je parle cinq langues et je suis toujours frustré de ne pas en en connaître davantage. Je suis un fervent défenseur du bilinguisme précoce que j’ai eu la chance de pratiquer dès l’âge de 5 ans. Cela vous ouvre très tôt deux fenêtres sur le monde. Aujourd’hui je constate que mon petit garçon n’y a plus naturellement accès. Je crois que c’est un appauvrissement, une amputation. Aujourd’hui en Corse, est en train de s’achever un génocide linguistique qui a été sciemment programmé. Si la langue n’est plus interdite et est plus ou moins enseignée, les conséquences de son interdiction se font encore cruellement sentir. Je crois que la France serait encore plus grande et plus belle si elle prenait conscience qu’elle est elle aussi une minorité traversée par des diversités linguistiques qui l’augmentent et qui l’enrichissent, plutôt que de la diminuer et de l’affaiblir.
B.A. : Quel rapport entretenez-vous avec la Bretagne notamment avec la présence du sonneur Loic Taillebrest depuis de nombreuses années dans le groupe ?
J.F.B. : La Bretagne, ce sont d’abord tous ces grands poètes, de Xavier Graal à Glenmor, toutes ces voix d’Alan Stivell à Gilles Servat, des musiciens comme Dan Ar Braz. Même si nous les côtoyons peu, ce sont tous des frères avec lesquels nous ressentons une grande complicité. Nous admirons cette culture celte, vivante et d’une certaine manière conquérante qui parle à l’inconscient collectif. Loïc Taillebrest fait le lien avec nous, avec sa cornemuse qui a un rapport avec la caramusa que nous connaissons en méditerranée. La Bretagne est aussi l’une des premières régions de France qui nous a accueillis au tout début. Nous avons bien senti que nous nous étions un peu confrontés aux mêmes itinéraires. Nous avons vécu les mêmes turbulences et désordres. Nous avons trouvé en Bretagne des frères qui comprenaient encore plus vite, mieux, plus tôt. C’est une complicité qui s’est solidifiée avec le temps, les Nuits Celtiques et tous les festivals que nous fréquentons chaque année. Il n’y a pas une année où nous n’allons pas à un festival breton. Tous ces petits châteaux que l’on invente pour rendre la musique vivante et où la Corse est cordialement invitée. Nous y sommes sensibles et nous retournons en Bretagne toujours avec un énorme plaisir. Le public nous le rend bien et nous retournons au Quartz de Brest dès le 02 avril puis cet été pour le Festival des Chants de Marins de Paimpol avec ce nouveau spectacle pour un grand moment de joie et de bonheur partagé.
B.A. : Comment vous préparez-vous pour l’Olympia du 3 avril et toutes les dates de la tournée à venir ?
J.F.B. : Je crois que pour la première fois dans l’histoire de l’Olympia, il y aura sur le fronton en lettres rouges, I Muvrini, mais aussi Music for non-violence. La non-violence n’est pas sur la place publique en France. Ce soir-là, il y aura aussi le petit bus de Yazid Kherfi, un ancien délinquant qui fait un travail formidable dans les quartiers de banlieue parisienne. C’est une manière de préparer différemment l’Olympia. Nous sommes sur scène pratiquement tous les soirs. Le concert est dans nos têtes et tous les jours on s’y prépare mieux. De nouveaux titres, avec la transposition en corse du célèbre Bensonhurst Blues, une mise en scène différente, de nouvelles images, un peu d’humour, de la poésie, la volonté de faire chanter les gens. C’est toute cette alchimie que nous essayons de bien construire avec le groupe, le bassiste africain César Anot, mon frère Alain, Stéphane Mangiantini la chanteuse tsigane Délia Romanès. L’Olympia sera notre première date parisienne avant des dizaines de dates en Corse et dans toute la France pour cette tournée qui durera de 2015 à 2016.
Propos recueillis par David Raynal
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I Muvrini en quelques dates :
1979 : sortie du premier disque, Ti Ringrazianu, qui rend hommage au père d’Alain et de Jean-François Bernardini, Ghjuliu, disparu deux ans plus tôt.
1988 : « Pé l’amore di té », l’album se vend à plus de 300.000 exemplaires.
1990 : participation à un album de Jacques Dutronc sur « Corsica »
1995 : l’album Curiagiu est disque d’or
1997 : Victoire de la Musique du meilleur album de musique traditionnelle
1998 : l’album « Leia » (liens), enregistré en partie à Londres renferme un duo anglo-corse avec le chanteur Sting (« Fields of Gold »).
2005 : sortie de l’album « Alma » qui est le fruit d’une rencontre entre Jean-François et Alain Bernardini et le bassiste ivoirien César Anot. Les polyphonies corses d’I Muvrini dialoguent avec des chœurs zoulous d’Afrique du Sud.
30 mars 2015 : sortie de l’album Invicta, Music for non-violence
Prochains concerts en Bretagne :
Jeudi 02 avril : Le Quartz (Brest) – 20h30. Billetterie : Tel 02 98 33 70 70
Vendredi 14 août : Festival Mondial’Folk (Plozevet)
Samedi 15 août : Festival des Chants de Marins (Paimpol) – 23h00. Billetterie : 02 96 20 83 16
Et en 2016, Lorient le 21 janvier au Parc Expo, Quimper le 28 janvier au Pavillon, Rennes le 29 janvier au Liberté, Nantes le 30 janvier au Zénith.











