Franck Spengler est le fils de l'industriel Pierre Spengler et de la romancière Régine Deforges. Editeur spécialisé dans l’érotisme, il est aussi épicurien dans l’âme et célèbre gastronome. Bretagne Actuelle l’a rencontré pour la réédition du livre de cuisine de Régine Deforges. Un livre-récit agrémenté de souvenirs et conseils avertis. Ses nombreuses recettes rappellent que la cuisine française est avant tout régionale.
Jérôme Enez-Vriad : Pourquoi avoir réédité le livre de cuisine de votre mère ?
Franck Spengler : En 1991, maman avait souhaité cet ouvrage comme on les faisait à l’époque : un gros bouquin gourmand proche de la cuisine qu’il défend. Lorsque La Différence a proposé de rajeunir le format avec de nouvelles illustrations et des spirales pour qu’il reste ouvert sans avoir à poser un rouleau à pâtisserie dessus, j’ai trouvé l’idée juste et intelligente.
Il s’agit d’une cuisine classique, épicurienne, franche de goût, illustre-t-elle vraiment la manière dont s’alimentait Régine Deforges ?
FS : Totalement. Maman ne cuisinait pas à l’assiette mais au plat. A ses yeux, le goût et le partage primaient sur l’image et la présentation. On retrouve d’ailleurs le même impératif dans son œuvre. Elle a toujours privilégié l’histoire au style et à une technique d’écriture trop marquée. A la maison, Robinson Crusoé prévalait sur La Recherche.
Cuisinait-elle elle-même ?
FS : Elle cuisinait elle-même pour la bonne raison que maman faisait uniquement ce qu’elle savait et aimait faire. Jamais de soufflé par exemple, elle n’y prenait pas plaisir, préférant les mijotés : le plat devait prendre son temps. Mes ragougnasses, disait-elle, évitent de passer à table à une heure précise et impérative. Régine Deforges a toujours été une épicurienne à condition de ne pas être l’esclave de ses plaisirs.
Elle dédie le livre à sa mère, sa sœur, ses filles et petites filles, comme si la cuisine était réservée aux femmes, ce qui est surprenant pour une féministe…
FS : Maman était tout en contraire. Féministe convaincue, elle jouait néanmoins d’une extrême féminité en portant des bas-coutures, manière pour elle de ne rien abdiquer. Jamais. Vous savez, libération de la femme ne veut pas dire privation de la féminité et de ses plaisirs.
Elle confie aussi n’avoir jamais appris à cuisiner. Tout s’est fait par mimétisme, en observant sa mère et ses grands-mères…
FS : J’ai vécu la même chose en la regardant pour, ensuite, m’approprier certains plats.
Par exemple ?
FS : Prenons le gigot dont on a l’habitude qu’il soit piqué à l’ail, et bien vous pouvez aussi ajouter des feuilles de laurier frais. Quelques trous supplémentaires entre les percées d’ail et ce n’est plus de l’agneau mais un poème.
Parmi les recettes, j’ai essayé le Pont L’Evêque rôti. Comment dire ?… Une tuerie !
FS : (Rire) – Essayer aussi avec du Livarot, vous mourrez deux fois !
Faire la cuisine et la partager c’est œuvrer au bénéfice d’une cohésion avec quelques personnes autour d’une table. La disparition du fait-maison n’est-elle pas en partie responsable du manque de sociabilité actuel ?
FS : À partir du moment où vous réduisez le partage, y compris le plaisir de « fabriquer » ce qui sera ensuite partagé, la sociabilité en souffre. C’est très représentatif de l’époque. De plus en plus de cul et de moins en moins d’érotisme… De plus en plus d’ « amis » et de moins en moins d’amitié… De plus en plus de cuisine TV et d’aliments en magasin, mais de moins en moins de bonne nourriture…
Autre source de partage : les livres. Vous êtes aussi éditeur…
FS : Après avoir été professeur d’histoire-géo, je suis devenu éditeur avec ma mère en 1984. Nous avons travaillé ensemble. J’ai ensuite créé les Editions Blanche, spécialisées dans l’érotisme qui est la littérature que je préfère et connais le mieux. Par les temps qui courent, la dispersion n’est pas payante, mieux vaut être leader sur une niche méprisée que perdant ailleurs. Et puis derrière les émotions physiques et cérébrales de l’érotisme, se cache bien des vérités sociales. Lire Sade c’est aussi découvrir un engagement politique.
Les éditions Régine Deforges s’était déjà essayées à l’érotisme ?
FS : Absolument. Avec Le con d’Irène, c’était en 1968. Bien qu’édité sous le titre édulcoré de Irène, ma mère fut condamnée, les livres saisis et détruits car l’auteur avait signé sous pseudonyme. Une fois que les autorités apprirent qui il était, son texte ne fut plus jamais interdit : on ne pilonne pas Aragon… Mais on censure Deforges. Au reste, maman a toujours considéré Aragon comme un mufle et un lâche, bien qu’elle aimât ses livres.
Qu’est-ce qu’un texte érotique ?
FS : Le centre narratif d’un ouvrage érotique est le sexe, comme dans Histoire d’O ou La femme de papier, mais le fond et la forme restent ce qu’ils sont d’ordinaire pour tous les autres romans : une histoire transcendée par un style.
Quels ouvrages érotiques conseilleriez-vous à un novice ?
FS : La femme de Papier de Françoise Rey, Eloge de la fessée de Jacques Seuguine. Chez Blanche : Au bonheur de ces dames d’Angela Behelle, un mix initiatique entre Bel Ami et Madame Claude ; également Dolorassa Soror de Florence Dugas, et Proposition perverse de Guillaume Perotte,
Ce que préférait votre mère en cuisine, c’était les entrées, et qu’est-ce que l’érotisme si ce n’est une attention particulière aux entrées ?
FS : (Large sourire) Pas mal ! mais j’aime bien aussi les plats de résistance, j’aime la consistance à la Raymond Oliver, il existe une cuisine de la mâche comme il existe un amour de la mâche… (Eclat de rires)
D’autres livres de Régine Deforges paraîtront-ils ? Des inédits ? Un journal ? Une correspondance ?
FS : Pas pour le moment. Il existe ses carnets. Elle les tenait depuis 1960, mais laissons du temps au temps.
Son dernier livre sera donc de cuisine ?
FS : Pour le moment, oui, et c’est très bien ainsi car il fait bander les papilles.
Si vous aviez le dernier mot, Franck Spengler ?
FS : Putain, ce qu’elle me manque !
Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD
– Paris, novembre 2015 © 2015 Bretagne Actuelle & J.-E.V.
Ma cuisine de Régine Deforges aux éditions La Différence – 200 pages illustrées sur papier glacé – Reliure spirale – 25€











