Les cons sont de retour ! Après deux ans d’absence, voici le quatrième tome d’une des séries phénomène de la BD française. Toujours plus drôle… Toujours plus clairvoyant… Toujours plus absurde… toujours plus Monty Pythonesque…

Faut pas prendre les cons pour des gens. Et comment ! Les trois premiers tomes se sont vendus à 600.000 exemplaires depuis 2019. Bien davantage qu’une prouesse, nous sommes face à un véritable phénomène éditorial comme il en existe peu, y compris en bande dessinée. La formule se révèle on ne peut plus simple : la dessinateur rennais Emmanuel Reuzé et ses coscénaristes, ici Jorge Bernstein (lui aussi rennais) et Vincent Haudiquet, pointent du doigt des phénomènes sociétaux afin d’en souligner le ridicule en extrapolant jusqu’à l’absurde.

Danger de l’innocence

Dans ce quatrième tome, les auteurs poursuivent leur dénonciation de notre époque qui semble avoir perdu la tête. Cette bande dessinée construite sur de multiples sketchs résume parfaitement notre quotidien ; la question de fond étant de savoir si c’est la société qui fait l’individu ou l’inverse : dans le premier cas, il y a lieu de s’inquiéter, dans le second d’être effrayé. A cet égard, Reuzé, Bernstein et Haudiquet posent leurs doigts interrogateurs sur moult comportements sociaux injustes, amoraux, inacceptables, mais hélas ! souvent inconsidérés au point d’être reproduits innocemment par chacun d’entre nous ; Hemingway ne disait-il pas que  « toutes les choses vraiment atroces démarrent dans l’innocence » ?

Ainsi, passe-t-on dans la rue devant des sans-abris face auxquels plus personne ne prête attention alors que ce sont des gens en train de mourir de froid l’hiver et d’hyperthermie l’été… Ainsi, ne s’étonne-t-on même plus que les très riches cachent leurs découvert bancaire dans des paradis fiscaux… Ainsi, la « diversité » nous mènera un jour à imposer des femmes en burqa dans les westerns et des Africains dans les reportages consacrées au peuple slave… Ainsi, la pollution des mers contraindra bientôt les poissonniers à vendre des bouteilles en plastique et des bouchons de récupération…

Statique mais dynamique

Notons les choix esthétiques particuliers d’Emmanuel Reuzé puisque chaque histoire relève d’une mise en page (presque toujours) identique, avec des cases analogues dont seules les bulles et le texte changent. L’effet de répétition est incisif, tel un mantra dynamique bien que statique, manière d’illustrer que les personnages souhaitent sortir de leur panade tout en restant figés. Le rythme est souvent ternaire (composé de trois éléments) :  une introduction, un développement et une chute ; cela crée une mécanique rapide qui, à peine est-on entré dans le gag, impose d’en ressortir avec l’envie de découvrir le suivant. L’ensemble est ponctué de sketchs en une seule case à l’humour corrosif, tel celui de la page 36 traitant de la pédophilie… ou encore le dessin de la n°50 évoquant le coût prohibitif de l’électricité… également la dernière de couverture qui vaut son pesant de bonne conscience écologique…

Le plaisir se partage

Une série intelligente… habile… caustique… mais aussi fort plaisante pour peu d’adhérer au concept, à l’esprit et à ce type d’humour potacho-cérébral. Reuzé, Bernstein et Haudiquet jouent à la fois de l’absurde et de l’irrévérencieux qui, l’un et l’autre, « fonctionnent » malgré des sujets difficiles, tels le racisme ou le viol. Faut pas prendre les cons pour des gens, ce sont cinquante pages de pessimisme rigolard en focus sur une actualité douloureuse, rappelant l’extrême danger qui guette la société lorsqu’elle oublie d’associer la méfiance à la clairvoyance. Faut-il offrir ce livre. Oui. Le plaisir se partage sans restriction.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© février 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Faut pas prendre les cons pour des gens – n°4, une bande dessinée de Reuzé, Bernstein et Haudiquet aux éditions Fluide Glacial, 56 pages couleur – 13,90€

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie BD