On nous avait promis une Europe solidaire. Juridique et sociale. Une défense commune. Une justice transfrontalière. Et, le plus important, une Europe culturelle où régions et pays auraient leur place parmi les autres. Qu’en reste-t-il ? Un mauvais film.

N’est-il pas étrange que, dans les années 60/70, nous entendions davantage parler du cinéma italien qu’aujourd’hui ? Davantage, dans les années 70/80,  parler du cinéma allemand qu’aujourd’hui ? Et davantage du cinéma britannique dans les années 80/90 ? Pourtant, l’Europe sans frontière n’existait pas à cette époque. Cette Europe dotée aujourd’hui d’une (soi-disant) véritable politique qui encourage chaque autorité nationale à promouvoir la diversité et le dialogue interculturel, cette Europe-là semble faire plus de mal que de bien. Certes, on m’objectera que dans les années 60 à 80, il y avait Fellini, Visconti, Fassbinder, Buñuel…, et qu’après leur disparition aucun réalisateur ne justifia autant d’intérêt, ce qui est évidemment faux. Quid de Marco Bellochio, Tom Tykwer, Doris Dörrie et Santiago Segura ? Tous de talentueux cinéastes célèbres dans leur pays mais peu exportés ailleurs.

Javier Cámara est une star en Espagne, mais personne ne le connait en France

De fait, les acteurs ne s’exportent pas non plus. Til Schweiger est une star en Allemagne, il réalise et interprète les plus grands succès des comédies teutonnes, des entrées à faire pâlir Luc Besson, mais personne ne le connait en France car ses films ne passent pas la frontière. Idem avec Javier Cámara, fameux acteur espagnol inconnu chez nous. En revanche, le moindre second rôle américain est propulsé dans les médias. Souvenons-nous cependant de l’époque où les stars européennes transfrontalières étaient légions. Sara Montiel, Brigitte Bardot, Alain Delon, Anna Magnini, Marcello Mastroianni, Vittorio Gassman, Maria Shell, Hanna Schygulla, Klaus Kinski et tant d’autres ; parfois les prénoms suffisent au souvenir : Romy, Sophia, Gina, Claudia… A l’heure où l’Europe est meurtrie par une crise économique sans précédent, où elle n’est plus que l’ombre politique d’elle-même, n’y aurait-il de son cinéma qu’une culture devenue intransmissible entre pays ?

L’idée que l’Europe constitue une unité culturelle et morale, date d’une époque où les régions avaient autant d’influence que le pays auxquelles elles appartenaient

« La langue de l’Europe, c’est la traduction », confiait Umberto Ecco. Ce qui revient à dire qu’il n’y a peut-être aucune culture européenne. Et pourtant ! L’idée que l’Europe constitue une unité intellectuelle, culturelle et morale, date de la Renaissance ; époque où les régions avaient autant  (parfois davantage) d’influence que le pays auxquelles elles appartenaient. Ces régions et pays ont, au fur et à mesure de leur évolution, construit un panel de cultures complémentaires entre elles. Dante était Toscan et Florentin, Voltaire et Rousseau Français, David Hume Ecossais, Kant était Prussien, et leurs enseignements s’associent malgré les époques, malgré leurs convictions et malgré les diversités linguistiques. Hélas ! Depuis une dizaine d’années, l’anglais est devenu la langue véhiculaire d’une Europe à la traîne de ses propres ambitions, y compris dans le cinéma, à tel point que certaines productions tournent aujourd’hui systématiquement en anglais pour des raisons de rentabilité. Imagine-t-on Almodovar autrement qu’en espagnol ? Non. Évidemment. D’autant mieux que la langue apparaît comme un surligneur régional et/ou national essentiel, mais également comme un marqueur social des protagonistes d’un film à travers leurs accents, qu’ils soient régionaux, ruraux, accents d’immigrés de première ou seconde génération (ce n’est pas le même), accents de banlieue et autres formes linguistiques posées comme moyens d’affirmation d’une identité.

La politique de Bruxelles en faveur du cinéma ne favorise pas la circulation des œuvres

Et si la Bretagne faisait son cinéma ! Mais elle le fait déjà. Fort discrètement. Qui connait le Festival Européen du Film Court de Brest ? Ou le Festival International du Film Insulaire de Groix ? Certes. Il y a celui du Film Britannique de Dinard. Mieux médiatisé. En revanche, tout le monde a entendu parler du Festival de Sundance (Wyoming) créé par Robert Redford. Force est de constater que le cinéma européen ne parvient pas à mobiliser un consensus autour de lui afin de lutter contre les mastodontes américains. Il s’agit pourtant d’un enjeu culturel et économique majeur. Mais ! Ce que nous faisions avec succès avant l’ouverture des frontières, nous contraint aujourd’hui à être moins efficace. La politique de Bruxelles en faveur du 7ème art ne favorise manifestement pas la circulation des œuvres. Qu’elles soient régionales ou nationales. On nous avait promis la Lune. Nous n’avons même pas les étoiles.

 

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Jérôme Enez-Vriad & Bretagne Actuelle – Septembre 2018

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