Georges Guitton nous offre, en bon marcheur, un de ces grands détours qui vaut une enquête littéraire car le phoque l’est si Rennes si peu !

Habitués à son feuilleton sur les séjours des grands écrivains à Rennes et, en général, à leur exécrable narration qui s’ensuit, nous nous attendions à une suite ! Il sera intéressant bien après de vérifier pourquoi donc tant de hargne anticondatienne et les raisons subtiles de tous ces auteurs pour tant détester cette ville ! Ville/haine ? Voire ! En tout cas, la focale de Georges Guitton s’hyperphocalise, le zoom s’entichant d’un seul écrivain, et quel !

Flaubert !

Flaubert aux quatre œuvres, toutes majeures, et cette moins connue promenade bretonne intitulée Par les champs et par les grèves.

Cette année fête le bicentenaire de la naissance du romancier de tous les risques et de pas mal de dangers ! Flaubert et Maxime Du Camp sont jeunes et décident de quitter Paris et Normandie pour aller, loin, vers contrée sauvage, étonnante, vers exotique, en Bretagne ! Cela annonce l’orient mais reste breton entre mer et campagne dans un Journal de voyage à quatre mains et deux paires d’yeux ! Chacun des deux compères prend en charge en alternance une étape !

Sac à dos, en peau de phoque évidemment !

Le phoque de Flaubert est publié, comme les précédents ouvrages de Georges Guitton, aux PUR ! Presses Universitaires de Rennes ! Livre universitaire d’un qui n’est pas en thèse ! Voire ! Livre d’un journaliste qui n’en est plus mais qui conserve le goût de l’enquête, du recoupement, des documentations et de l’exhaustivité ! Grand ’Œuvre de Georges Guitton dont on pourrait, s’il était un artisan, ébéniste ou charpentier, nommer ici le chef d’œuvre ! Un peu excessif, très chantourné, quasi kitch, l’enquête flirte avec romanesque, l’humour avec   l’intertextualité, la critique avec l’immense chatoiement des recherches. il faut dire que son fil rouge se dédouble, se tresse, s’exhauste et se subsume : Flaubert et donc, à égalité, le phoque !

L’un autant que l’autre mérite majuscules, allez, on est entre nous, on ose !  Phoque est pleine peau, Phoque-animal et homme-Phoque, Phoque bizarre, loufoque et quasi irrésistible ! Gustave est Phoque et sans doute l’inverse ! Personnellement, je ne regarderai plus du tout de la même manière mes deux pieds chaussés par les snow-boots achetés à Pontarlier il y a de cela trente-cinq ou quarante ans et sortis trois ou quatre jours l’an, quand point au ciel breton quelque cristal de neige.

Force est d’avouer qu’avant d’entrer dans un tel ouvrage, il faudra quelques musculations préparatoires : en premier s’attendre à s’enchanter d’un bestiaire et secundo prévoir apprendre tout du phoque, le voir se faufiler de Melville à Sue, de Loti à Nerval ou Victor Hugo. Force est de constater que le phoque est partout !

Donc à Rennes !

N’y aurait-il d’ailleurs, référent à ce qu’on a dit d’entrée, dans cette balade flaubertienne, en cette étape rennaise, que lui, un seul habitant le chef-lieu, le phoque. En tout cas, l’ayant visité, ce 17 juillet 1847, le soir sur le bord de la Vilaine, du côté des ponts, autour d’un grand baquet oblong, noir et long, le phoque gisait sans bouger. Il a sorti sa tête humide, ses narines ressemblaient à deux coupures symétriques se dilataient et se contractaient avec bruit, et il vous regardait tristement de ses gros yeux noirs.

La rencontre est inouïe. Dans une baraque foraine au-delà du Pont aux Lions, vers aujourd’hui, à Rennes, le Champ de Mars, Esplanade CdG ! Bref, le texte de Flaubert est quasi clinique, précis, vif, touchant car l’homme est touché à vif. Que fout cet animal dans ce barnum ? À quoi est-il contraint ? Vous le saurez en lisant Georges Guitton, vous saurez combien de phoques disent à cette époque-là, c’est une mode, papa-maman, oui celui de Rennes est célébré pour ça et exhibé de ville en ville. S’il dit Papa-maman, enfin, c’est qu’on croit l’entendre le dire ! C’est la magie saltimbanque, la magie Massérini ! Si vous vous ouvrez à ce livre, vous verrez, outre Flaubert se déployer : à force de regarder un caillou, un animal, un tableau, je m’y suis senti entrer, aussi Jules, à Nantes, notre Vallès, caustique, ironique trouver le prof amphibie à la distribution des Prix : Je croyais qu’il allait dire Papa et replonger dans son baquet. Georges Guitton prouve qu’il s’agit ou non du même phoque !

Il cherche la petite bête. Et la trouve. Fouille et fouine dans la littérature, ou le plus ordinaire des journaux de l’époque, dont le fameux Auxiliaire breton lu à l’os. Guitton fouit les chroniques rennaises, brestoises, nantaises ou marseillaises, il suit les pistes et retrouve le Sieur Césare Massérini, vanteur et vendeur de pinnigrade, aussi inventeur du phoque parlant. Notre auteur sarthois de Rennes, un peu barbare donc, avec une jubilation communicative retrouve dans un autre ordre, décidément la petite bête loge partout, rue Louis-Philippe, aujourd’hui Victor Hugo, l’hôtel de la Corne de cerf où séjournent pour leur nuitée rennaise les deux voyageurs !

Guitton fait le tour de toutes les guinguettes, de toutes les gazettes, il enquête, il découpe, il recoupe, vous saurez tout, nous le répétons, tout sur les exhibeurs de mouches et les avaleurs de couleuvre, les poissons rouges nageant dans leur caraffe (qui ne signalent pas fatalement un bordel à Saint-Malo !), les femmes à barbe et les monstres qui piquent, aussi les phocomèles mélancoliques, tout ce qui de phoque ou d’otarie (pas pareil, animal !) dans la littérature appert jusqu’au folkloriste Sébillot qui sait qu’en chacun des marsoins réside l’âme d’un pêcheur noyé. Face à son établi incroyable, Georges Guitton n’a en rien coulé s’il nous noie parfois. Plus savant qu’érudit, son livre se lit comme un roman ! Et contrairement aux lois pinnipèdes, il se lit non debout mais couchés, vautrés, affalés. Pinnipèdes, de pinnis nageoires et pèdès, pieds !

Bref, à Rennes, Flaubert est ému, ça se lit. Ça se voit.

Il ressort de la roulotte essoré comme un phoque. Désespéré de lui, de l’autre, de l’être ! D’aucuns trouvent que moustaches et calvitie flaubertiennes seraient d’un phoque alors que le Normand cherche en vérité les limites en lui de l’animal et dans l’animal le mythe. Crucifixion des lions ou sang des abattoirs bien avant L 214, et ce, lors de cette randonnée à deux, aux portes de Quimper ! Georges Guitton a le sens du récit et, flaubertien, scanne la littérature du XIXème, avec la science du détail, la force du réalisme et le spectre zoologique. Au final, c’est l’horreur autant que la magie au fond du long fourgon de Rennes, la poésie autant que le marasme, et vous savez quoi ?

Le grand, l’immense Flaubert, celui de l’apocryphe Madame Bovary, c’est moi, ou, ici, d’un apocryphissime le phoque, c’est moi, savez-vous ce que Gustave himself écrit au sortir de la baraque ? Que dit le phoque Flaubert ? Qu’écrit-il de Rennes, dans cette étape pour lui un peu superflue entre le Combourg magique de René et le Vitré plus beautiful que sa Marquise, savez-vous ce qu’il trouve à écrire de Rennes ?

Voilà ce que nous vîmes à Rennes. Quand le phoque n’y sera plus, qu’y aura-t-il à y voir ?

Gilles CERVERA
Georges Guitton Le phoque de Flaubert aux éditions Essais PUR – 25€

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