Avec « Quelques lumières », double album qui reprend en version symphonique et en trio acoustique quelques-unes de ses grandes chansons, Dominique A les réinvente. A l’ampleur des versions symphoniques qui lui correspond bien répond la retenue du trio piano, contrebasse et guitare, parfaite combinaison, comme un équilibre idéal, avec toujours la voix au-devant. Dominique A revisite ainsi Immortels, Le courage des oiseaux, Au revoir mon amour ou Ce geste absent mais aussi les superbes Rue des marais, Comme l’encre ou Le Ruban, toutes les trois reprises en version symphonique. Le chanteur en profite pour régler quelques malentendus avec le Twenty-two bar et Rendez-nous la lumière, permettant à « leur histoire commune » de se poursuivre. Trois nouvelles chansons ajoutent à la rétrospective : un « tube » (Quelques lumières), un étonnant et drôle aveu (Chemises à fleurs) du chanteur qui regrette presque que « même s’(il) n’est pas triste, dès qu’(il) chante, ça devient sinistre », et une chanson narrative et clairement politique (L’humanité). Dominique A nous raconte la genèse de ce double album rétrospectif, reflet de 30 ans de carrière, évoque sa nécessité de continuer à composer, écrire et chanter, l’air du temps à « l’odeur putride » qui contraint les artistes à s’engager mais aussi les couchers de soleil des bords de Loire.
Avant l’écoute de Quelques lumières, on pouvait craindre l’effet « compilation ». Or j’ai trouvé qu’il s’agissait d’une réinvention totale. C’était ton intention ?
A l’origine, c’est l’orchestre de chambre de Genève qui m’a invité à revisiter ces chansons pour des concerts. Et j’ai impulsé l’idée de l’enregistrement parce que je trouvais dommage de ne pas en garder une trace. Ça tombait bien parce qu’on n’avait rien fait pour les 30 ans de carrière. Parallèlement, on avait l’idée d’une tournée sur un mode intime sans section rythmique, d’abord seulement avec le pianiste Julien Noël puis aussi avec Sébastien Boisseau, le contrebassiste. La tournée Le Monde réel m’a en effet amené à penser qu’un trio fonctionnerait mieux qu’un duo et que ça me permettrait aussi de ne pas tenir la guitare sans arrêt. Il y avait donc ces deux projets scéniques à la base qu’il me semblait intéressant de joindre pour un objet hybride qui serait effectivement aussi un objet de recréation. On y trouve des morceaux emblématiques mais d’autres qui n’étaient pas censés y être, comme Le ruban, L’encre, Valparaiso ou Music-Hall.
Il y a un travail en amont énorme qui est celui de l’orchestre symphonique parce qu’évidemment il faut que tout soit écrit et le jour de l’enregistrement, on ne dévie pas d’une note. Je suis le seul électron libre qui peut se permettre des fantaisies vocales même si je reste dans les clous pour ne pas perturber l’ensemble.
Justement, comment as-tu travaillé avec l’orchestre symphonique de Genève ? C’était un travail radicalement différent pour toi ?
Non. Il y a eu un travail préparatoire important de David Euverte (arrangeur) et de Yann Arnaud (producteur), qui m’a permis de savoir ce sur quoi j’allais chanter même s’il fallait parfois un peu spéculer au moment de faire des choix.
Lors des premières répétitions avec l’orchestre, avec le grand luxe d’avoir deux jours et demi de préparation -alors que souvent dans le classique ils ne font qu’une répétition de quelques heures -, on a pu ajuster les arrangements.
J’avais une expérience avec l’orchestre national des Pays de la Loire, sur Pierre et le loup qui m’a bien servi. C’était une première approche.
J’étais aussi dans un confort de son avec l’équipe technique de la Comédie de Genève (théâtre), donc je n’ai pas rencontré de grosse difficulté. Ces chansons m’accompagnent depuis longtemps. Il fallait juste que je sois vigilant : quand on loupe une mesure, l’orchestre n’attend pas ! C’est plus une question d’attention, sachant que je ne lis pas la musique. Mais il y avait une bonne interaction. L’approche de la musique est différente donc on ajustait un peu les langages de la chanson et de la musique classique. Julien Noël qui est aussi pianiste au sein de l’orchestre dans ce projet fait le lien entre les deux albums. Musicien pop, sa présence permettait un dialogue avec l’orchestre et son chef. Sur le plan rythmique ce ne sont pas du tout les mêmes codes. Par exemple, sur le tempo de chaque morceau, on avait des discussions avec le chef d’orchestre qui était à l’écoute de mon ressenti, instinctif mais assez juste. Quand une chanson est trop rapidement exécutée ou qu’elle se traîne un peu, je le sens tout de suite. On trouvait facilement un terrain d’entente.
On a le sentiment que ta voix, toujours très au-devant, colle parfaitement aux versions symphoniques. C’est aussi ce que tu as ressenti ?
Je me sentais bien mais je ne savais pas trop. J’avais une petite connaissance, par exemple avec Yann Tiersen : on avait fait des concerts avec autant de musiciens derrière et un groupe électrique. En 2003, j’avais aussi fait une petite formation classique pour une compilation autour de Léo Ferré. Tout ça m’a donné des points de repères pour aborder avec une relative sérénité cet exercice.
En plus, je sortais, au niveau familial, d’un moment un peu difficile, avec des maladies dans l’air et faire de la musique était une vraie respiration. Parce que je venais de passer trois mois à gérer, avec un peu d’angoisse, des problèmes externes à l’art et la musique. Donc j’y suis allé avec joie.
Mais les avis sont partagés : certains me disent que ce cadre ne me va pas, d’autres l’inverse… Moi je pense que c’est un cadre musical qui me va bien au même titre que d’autres. Mon ressenti quand même est que ce qui me va le mieux est une forme plus intime comme le trio. Aussi parce que je participe plus. Je suis également là comme musicien, les idées circulent et toutes les décisions sont prises à trois.
Tu as voulu ce double album pour avoir justement un équilibre ?
Tout-à-fait. Je sentais que s’il n’y a avait qu’un volet symphonique, je n’allais pas vraiment m’y retrouver. Et j’avais l’idée en tête depuis quelques années du concert intimiste. J’ai pensé que ça pouvait être chouette de lier deux formes acoustiques. Parce que l’acoustique est bien le point de jonction. Il y a très peu d’instrument électriques, pas d’électroniques ; ce sont vraiment des gens qui jouent avec un chanteur. Donc l’interprétation vocale est mise à l’avant-plan dans un registre presque old school, chanson française traditionnelle. J’avais envie de pousser cela, quitte à revenir à des choses plus électriques après.
J’aime les diptyques et j’ai toujours l’impression qu’il faut une pièce et son envers pour que ça marche.
Comment as-tu choisi les morceaux qui figurent sur ce double album ?
Je voulais que les principales chansons y soient. Et ça a été une demande expresse de la Comédie de Genève qui a travaillé avec l’orchestre de chambre : ils m’ont laissé la main sur le choix des morceaux mais il y avait des passages obligés comme Immortels, Le Courage des oiseaux, Au revoir mon amour.
Je savais que je pourrais aussi aller sur un répertoire plus confidentiel, comme Le Ruban qui me tenait à cœur.
David Euverte me donnait également des pistes. Et on en mettait de côté. Par exemple, il ne sentait pas Tout sera comme avant en version orchestrale et la maison de disques a suggéré qu’on s’empare du Twenty-two-bar. Je me suis dit : « Au secours ! » (rires) Et finalement, en y réfléchissant, on a eu cette idée de partager le morceau en plusieurs parties, d’en faire quelque chose de narratif et la version me plaisait beaucoup.
Sans dénaturer Rendez-nous la lumière, on l’a prise un peu à contrepied.
Valparaiso n’était pas prévue ; on l’a tentée en studio et gardée. Sur Tout sera comme avant, on est parti sur quelque chose de très retenu pour contrebalancer la version d’origine épique. C’était l’idée de jouer de façon rentrée en trio alors que le symphonique est plus expansif.
Dans le même temps, j’écoutais les disques qui m’ont fait le plus de bien cette année pour me soutenir moralement, notamment les disques instrumentaux du label ECM, vraiment très contemplatifs. Et j’ai mon petit rituel : quand le jour tombe, j’aime me mettre sur les marches de ma maison avec vue sur la Loire avec un petit verre de vin et un bon disque. Et je me suis dit que j’avais envie de faire un disque que je puisse écouter en regardant la Loire avec un verre de vin ! C’était mon crédo pour la partie trio.
« L’art génère de l’argent et fait vivre des régions »
Certaines chansons, réinventées, prennent presqu’un autre sens. Est-ce que ça t’a permis aussi de régler quelques malentendus, par exemple avec Le Twenty-two-bar ou Rendez-nous la lumière ?
C’est vrai en particulier sur ces deux chansons qui figurent parmi les plus connues et dont la réception, liée à ce que j’ai fait, a pu me gêner par moment. En les interprétant de cette façon, j’ai l’impression de leur rendre justice et que notre histoire commune peut continuer. L’interprétation de Rendez-nous la lumière a un côté démotivé qui rend la chanson moins vindicative, avec plus de doutes.
Tu as dit que tu rêvais d’entendre tes premières chansons en version symphonique ?
Je pensais aux chansons de La Fossette. Ça me renvoyait au jeune homme de 21 ans dans sa piaule en train d’enregistrer sur son 4 pistes à cassettes. Cette espèce de distorsion me plaisait beaucoup. Il y a un côté assez beau je trouve dans le parcours de ces chansons-là. C’est toujours une histoire de chambre finalement puisque c’est de ma chambre jusqu’à l’orchestre de chambre de Genève !
L’humanité, nouvelle chanson, est clairement politique, plus que ce que tu as pu faire jusque-là. Dans le même temps, tu dis que tu n’es pas « récupérable ». Le moment exige une chanson telle que L’humanité ?
C’est venu comme ça. J’ai toujours aimé les chansons, quand j’arrive à en faire, qui sont très narratives et mettent en scène des personnages dans des situations définies, comme Vers le bleu, Manset… Ces chansons sont importantes parce qu’elles cassent le côté plus métaphorique de beaucoup d’autres. Je n’ai pas le souvenir précis de quand cette chanson est venue mais je pense que c’est le fait d’avoir vu des images sur écran de nazillons qui défilaient dans les rues d’une ville et de m’être dit : « Je n’aimerais pas être leur parent » … Et ça a fait tilt : parler du fait de découvrir que l’enfant que tu as élevé cultive des valeurs radicalement opposées aux tiennes et dans quelle mesure tu peux encore l’aimer.
Tu penses que l’art, une chanson comme ça, c’est une résistance ?
Non parce que ça ne changera rien. Ça ne va parler qu’aux gens susceptibles d’être touchés par ces propos. Ça ne va pas en convaincre d’autres. C’est plus un regard sur les choses.
Comme sur ce qui se passe en ce moment dans les Pays de la Loire : les budgets culture sont rognés et le discours de la Présidente de région est complètement à côté de la plaque par rapport à ce qu’est la culture. (ndlr : la Présidente de région, Christelle Morançais, pour expliquer les coupes budgétaires importantes, notamment aux structures culturelles, interroge : « La culture serait donc un monopole intouchable ? Le monopole d’associations très politisées, qui vivent d’argent public ».) Ça soulève des indignations, ça provoque la colère et à un moment ce n’est plus possible de ne rien dire.
Même si ça ne génère pas beaucoup de changements, au moins on n’aura pas le regret de ne pas l’avoir fait. La situation est préoccupante et surtout inscrite dans un air du temps. Et c’est aussi ce dont parle la chanson : l’air du temps, cette espèce d’odeur putride qu’on sent à voir l’évolution de la société, le désenchantement des gens et ce sur quoi il débouche.
Comme tu le dis dans un post récent sur les réseaux sociaux, on connaît d’avance les arguments avancés d’une culture élitiste consacrée juste à un petit groupe, financée par l’argent public. Tu connais bien le milieu culturel qui est le tien, est-ce qu’il n’y a pas d’excès, de rectifications à opérer ?
D’abord, qu’est-ce que la culture ? Ça englobe des secteurs très différents. Évidemment qu’il y a de l’argent parfois mal distribué. Mais il y a tellement de domaines où c’est plus scandaleux. C’est toujours la même chose : les caisses sont vides mais pour qui ? Stigmatiser les gens en les présentant comme des feignasses ou des parasites sociaux alors que dans le même temps on va sacraliser l’actionnaire en récompensant tout ce qui est de l’ordre de la réussite liée au CAC40, ça n’est plus possible.
Surtout, parce que l’idée que la culture coûte chère et ne rapporte rien est fausse. Des études très sérieuses ont été faites il y a quelques années démontrant que la culture pesait sept fois plus que l’industrie automobile dans le PIB en France. (Ndlr : en 2014, une étude conjointe des Ministères de la Culture et de l’Économie indiquait que la culture contribuait au produit intérieur brut français à hauteur de 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée par an, soit 3,2% du PIB, soit 7 fois plus que l’industrie automobile. Comme l’indiquait le site de la Tribune le 3 janvier 2014 : « les seules entreprises culturelles emploient quelque 670.000 personnes, que leur profession soit culturelle ou non, soit 2,5% de l’emploi dans le pays. ») C’est pénible de rappeler des choses comme ça parce que ça suppose qu’on place l’art d’un point de vue utilitariste. Alors que l’art n’a pas vocation à servir à quelque chose. Ou s’il sert à quelque chose, c’est à éclairer les consciences et permettre de vivre une vie un peu moins morne, ce qui est déjà pas mal.
Mais il y a des gens pour qui l’art, ce n’est rien, ça n’existe pas, c’est du parasitisme social. Non ! L’art génère de l’argent, fait vivre des régions, le tourisme, l’hôtellerie et tous les gens que ça implique ! On ne peut pas balayer ça d’un revers de main en disant que sont des assistés. C’est faux. Ce discours devient insupportable, surtout qu’il est toujours au service d’une même idéologie, populiste et/ou néo-libérale. Au bout d’un moment, on n’a pas d’autre choix que de devenir des « artistes engagés ». Ça devient pesant.
Ce double album est finalement un bon reflet de toi et de ces 30 ans de carrière. Il te définit bien ?
C’est une vision possible. Et une version possible des chansons. A ce stade de ma vie de mon parcours, c’est comme ça que j’ai eu envie de faire les choses aussi parce qu’on me l’a proposé. Un peu avant, un peu après, ça aurait été un autre disque.
Tu as sorti un disque par an depuis 3 ans. Tu comptes poursuivre à ce rythme ?
Autour de moi, mes partenaires trouvent que je produis trop. Je me « muratise » ! Mais tant que j’ai des idées, que j’ai du jus… J’arrive à un âge où tout peut arriver (rires)… Pourquoi se refreiner ? J’entends aussi les arguments qui disent que je ne dois pas être là tous les ans pour que reste l’étincelle qui fait que les gens ont envie de découvrir mon disque. Mais je ne peux pas tenir compte de ça. Il faut que j’avance, je ne peux pas être dans la rétention ou je dépéris. Il y a un équilibre à trouver.
On va tourner en trio en 2025. Pendant les creux, je vais composer, fin 2025 je vais avoir envie d’enregistrer… Je pense que si tout va bien, début 2026 je serais en studio. Je n’ai pas envie de m’arrêter ! Surtout que les gens qui viennent me voir ne semblent pas me dire que j’en fais trop.
Dans une interview croisée avec Miossec dans Paris Match, j’ai lu que tu avais le sentiment que vous étiez tous les deux un peu « figés » avec un public qui reste le même.
J’aimerais bien être démenti mais je vois ce que je vois. Les gens qui viennent nous voir, ce sont des gens qui nous suivent depuis longtemps et qui vieillissent avec nous, avec quelques jeunes de temps en temps. Mais le public ne s’est pas renouvelé. Le public de Philippe Katerine a lui complètement changé. Récemment, lors d’une signature qu’il faisait dans une FNAC, il n’y avait que des gamins de 20-25 ans. Il incarne une masculinité différente de celle du mâle alpha, ce qui attire les jeunes gens qui sont préoccupés par ces questions de genre. Christophe et moi, nous ne sommes pas sur ce registre là… (rires) Mais on n’est pas bons à mettre à la casse. Et qui nous aime nous suive !
Recueillis par Grégoire LAVILLE
Photo : Richard DUMAS
« Quelques lumières », 2 CD et 3 vinyles (Cinq7)











