De la guerre franco-prussienne au krach boursier de 1929, la Belle Époque et les Années Folles sont restées dans la mémoire collective comme deux périodes lumineuses encadrées de semonces douloureuses. Benoît Duteurtre leur consacre un formidable Dictionnaire amoureux.
L’expression Belle Époque désigne la période pacifiée entre la fin de la guerre franco-prussienne que mena Napoléon contre Guillaume Ier, et le début de la première Guerre mondiale ; elle débute en 1871 et prend fin en 1914. Les Années Folles, quant à elles, évoquent l’ambiance post Grande guerre jusqu’à la déliquescence financière de 1929, soit environ une dizaine d’années festives d’un renouveau culturel et artistique nourri du crédule espoir d’en avoir fini avec les armes. Certains historiens prolongent ces Années Folles jusqu’à l’aube de la deuxième Guerre mondiale, mais il semble raisonnable de croire que l’on ne s’encanaillait pas avec la même innocence après la banqueroute boursière de 1929, sans oublier l’hyperinflation allemande qui contamina l’Europe entre 1921 et 1932, ni l’avènement du parti nazi en 1933.
Deux périodes distinctes en prolongement l’une de l’autre
Nombreux furent ceux qui, après les armistices de 1918 et 1945, conservèrent de l’époque précédente une incurable nostalgie – dont Woody Allen s’est inspiré dans son film Midnight in Paris (2011) – et, très longtemps, souvent en secret, ils continuèrent de rêver à « leur » Belle Époque ou « leurs » Années Folles, comme d’un étrange paradis : l’Éden des filles-fleurs et des garçonnes… l’argent facile avant le retour des années noires… Maxim’s et La Coupole… le bois de Boulogne dans les allées duquel se promenaient les aventurière de l’amour que l’on appelait cocottes… le fox-trot et le lindy-hop… la Revue Nègre et le Jazz… l’Art nouveau et l’Art déco…
De nos jours, l’on projette parfois abusivement l’esthétique des années 20 (Art déco) sur celle de la Belle Époque (Art nouveau), et inversement, alors que l’Art déco constitue le prolongement en même temps que le contre-pied de l’Art nouveau. Une confusion significative puisque Belle époque et Années Folles ont les mêmes racines intellectuelles, chacune étant le complément et le négatif de l’autre : si la Belle Époque fut prodigue en découverte et en expérimentation, les Années Folles illustrèrent, pour une bonne part, l’extension puis l’aboutissement des mêmes tendances. Il existe cependant deux solutions mnémotechniques pour replacer ces mouvements dans leur époque respective : 1- l’Art nouveau est (précisément parce que nouveau) antérieur à l’Art Déco ; 2- on retrouve dans Belle Époque le U d’Art Nouveau.
De la guerre contre la Prusse à la Belle Époque
Ni guerre ni révolution en France pendant plus de quatre décennies : du jamais vu ! La Belle Époque tient son nom de cette paix sociale et du calme à nos frontières bercés par les flonflons des polkas… enjolivés par l’élan communicatif des banquets au bord de Marne… par la première ligne de métro… la répétition générale de l’Aiglon avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre… la rente à 3 %… la douceur de vivre…Voilà une certaine idée des souvenirs de ce temps-là. Toute une époque poétique en grâce de ce qu’il est convenu d’appeler « l’esprit fin de siècle ». De Jean Lorrain à Joséphine Baker, on versifie et chante les plaisirs évanescents de la décadence française ; mais, dans le même temps, il y a l’autre histoire, plus douloureuse et fort peu ressemblante aux images suscitées : voici venir l’affaire Dreyfus… l’État qui, peu à peu, dans le laisser aller se dégrade… certains passent leur vie entière dans l’angoisse d’une maladie appelée misère… des hommes et des femmes naissent, vivent et meurent sans avoir connu un seul jour de vacances… les taudis, le chômage sans allocation, une vie sans horizon, et parfois même pire : de l’esprit sans nourriture.
Des Années Folles aux année troubles
Les Années Folles sont amarrées comme un fragile esquif au ponton branlant de vingt années d’une trop courte paix. Ce sont pourtant ces deux décades qui, aujourd’hui encore, à un siècle de distance, nous paraissent tel un sursis chaque fois prononcé comme un berlingot que l’on déguste : Années Folles. Celles-là même durant lesquelles la France se cherche sans se retrouver. Il faut songer que ce fut l’après-guerre… l’immense soulagement… la fin du cauchemar… le retour de deux millions d’hommes dans leur foyer… un délire de joie tempéré par les larmes à ne pas oublier ceux qui ne rentreraient jamais.
Il en découle un terrible appétit de vivre à l’identique de ce que fut le Directoire après la Terreur. En 1920, comme en 1795, Paris et la France dansent sur des musiques nouvelles et des rythmes inconnus : rag-times… blues… one-step… tango… C’est le Paris du Bœuf sur le toit où Jean Cocteau conduit Raymond Radiguet, où Jacques Doucet joue du jazz en lisant un roman policier, le Paris des Arts décoratifs et du cubisme à la portée de tous, Paris du charleston et des mots croisés à propos desquels Tristan Bernard donna cette définition : « Vide la baignoire et rempli les lavabos. » Le mot à trouver en huit lettres est… (réponse en fin d’article)
Ces Années Folles voient les femmes porter la robe aux genoux là où, durant la Belle Époque, elle descendait jusqu’aux chevilles. Cheveux raccourci, lui aussi, parfois même coupé court, on dit « à la garçonne » et l’on trouve cela audacieux. Mistinguett chante la gloire de la belote qui pénètre jusque dans les salons du faubourg Saint-Germain. Et Paris ! Toujours. Encore. Surtout celui de la jeunesse qui s’épanouit d’opinions extrêmes en prévision d’un futur douloureux. Les uns sont adhérents d’Action Française, les autres ne jurent que par le communiste. Tous extrémistes quoi qu’il en soit. Jeunesse en outre extraordinairement studieuse et, malgré les apparences, fort sérieuse avant que de nouveaux troubles n’assombrissent l’horizon.
Heureux et léger
C’est un peu de tout cela : autant de propos, de sujets, de mots (en gras dans ce texte), et tant d’autres choses que Benoît Duteurtre partage avec le lecteur à travers les multiples entrées de son Dictionnaire amoureux. Un livre ambitieux sur deux périodes incontournables qui sont les fondations du XXe siècle avant la déliquescence des guerres, du terrorisme et des attentats. L’histoire qu’il raconte a tout juste cent ans, elle se nourrit de fêtes mais aussi de drames, c’est l’histoire d’un monde qui n’existe plus malgré ses projections constantes dans celui qui nous entoure. L’histoire d’une France… L’histoire d’un Paris… Et… Comme l’écrivait Stefan Zweig dans son journal en 1913, l’histoire dont certains ont pu dire « Je suis heureux et léger, merci Paris ! »
* Le mot à trouver était Entracte.
Jérôme EENEZ-VRIAD
© Janvier 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Dictionnaire amoureux de la Belle Époque et des Années Folles, un livre de Benoît Duteurtre – (illustrations d’Alain Bouldouyre) aux éditions Plon – 644 pages – 25,00€












