Jean-Patrick Manchette est un écrivain majeur. Ses polars aux intrigues concises ont fait bouger les lignes du genre. Bien que méfiant envers les médias, il accorda de nombreux entretiens à la presse. Derrière les lignes ennemies témoigne de ce qui fait l’unicité d’une œuvre hors-norme lorsqu’elle est écrite par un auteur génial.

Les éditions de La Table Ronde publient une sélection des entretiens que Jean-Patrick Manchette accorda entre 1973 et 1993. On y découvre un homme volubile malgré une agoraphobie revendiquée. Derrière les lignes ennemies rejoint un recueil de correspondances : Lettres du mauvais temps, et une compilation de chroniques : Play it again, Dupont, publiés antérieurement chez le même éditeur.

De La mort aux trousses à Mai 68

Jean-Patrick Manchette était un post soixante-huitard, se définissant lui-même comme « gauchiste », il n’hésitait pas à critiquer la société capitaliste qui achetait ses livres, une société « où tout est marchandise, y compris les livres et le cinéma » (…) « La culture est un produit, au même titre que les petits pois en boite ». Manchette est le représentant phare du néo-polar, un genre littéraire nourri d’enquêtes aux ambiances violentes et macabres à travers un réalisme critique de la société contemporaine ; les histoires s’inspirent du scandale politique, affectionnent le monde des marginaux et des exclus, avec pour décor principale une ambiance citadine glauque proche de l’univers des banlieues.

A la fois virtuose et réformateur du roman noir français, Jean-Patrick Manchette a rénové le polar dans les années 1970 et 1980. La manière dont il raconte la genèse de ses romans est passionnante. Pas d’intrigue ni de personnage précis. L’idée initiale est thématique. Une abstraction qui peut être le terrorisme, le cinéma ou les mouvements sociaux. Un premier acte vient alors se greffer sur le thème choisi. Un deuxième. Puis un troisième. L’histoire absorbe quantité de faits divers et autres actualités s’agglutinant autour de protagonistes qui prennent place au fur et à mesure. Certains films servent aussi d’inspiration. Par exemple, dans son roman Le petit bleu de la côte Ouest (devenu Trois hommes à abattre avec Alain Delon) l’explosion de la station d’essence est pour ainsi dire la réincarnation de celle du camion dans La Mort aux Trousses d’Alfred Hitchcock.

Improbables évidences

Les polars de Manchette restituent l’amère désespoir d’une époque. Nada, roman publié en 1972 dans la Série Noire de Gallimard, évoque précisément le début de cette décennie construite sur les cendres de mai 68 encore rougeoyantes. Les âmes insatisfaites s’embrasent vite. Comment diable ! s’occuper en attendant le Grand Soir révolutionnaire quand on est un petit groupe de paumés d’extrême gauche ? Et pourquoi ne pas frapper un grand coup ? Enlever l’ambassadeur des États-Unis en plein Paris, au nez et à la barbe des forces de l’ordre ? Riche idée ! Sauf si la mort vous attend au bout du chemin…

Quatre ans plus tard, en 1976,  Que d’os !, histoire publiée cette fois dans la collection Super Noire, est beaucoup plus crue, davantage réaliste et brutale, elle raconte la vie d’un ancien gendarme confronté à des aveugles en cavale… à des bretons nazis (Eh oui ! Ça existe.)… des Espagnols de l’armée en déroute… on y croise aussi quelques bonzes aux pieds nus…. toute une ribambelle de personnages foutraques qui font de Manchette l’auteur des évidences improbables. Nada sera porté à l’écran par Claude Chabrol en 1974, avec Fabio Testi dans le rôle de Diaz.  Mais aussi Ô dingo, ô château ! (Grand prix de la littérature policière 1973), mis en images par Yves Boisset sous le titre Folle à tuer, avec Marlène Jobert en tête d’affiche.

Tous les livres de Jean-Patrick Manchette furent adaptés, soit au cinéma, soit en bande-dessinée, parfois même les deux ; y compris à titre posthume depuis que son fils, Doug Headline, s’occupe avec minutie de la postérité d’une œuvre paternelle manifestement sans fond. Ainsi a-t-il scénarisé Nada, La Princesse de sang, Fatale, et Morgue Pleine pour la bande-dessinée ; quatre intriguent divinement illustrées par Max Cabanes. Roman posthume… adaptations en bandes dessinées… recueils de chroniques diverses… de critiques de films… journal… correspondance… théâtre… désormais volume d’entretiens… le nombre des publications post mortem de Manchette excède celui des parutions de son vivant.

Le plus jazzy des auteurs de polars

Chaque interview publiée dans Derrière les lignes ennemies est l’occasion d’un retour biographique sur les motivations de l’écriture. L’auteur explique la parfaite cohérence de son travail avec ce qu’il est : « un fichu intellectuel [qui] pense qu’après Joyce et Céline, tout a été écrit en littérature ». Manchette écrivait des polars de gauche comme Fassbinder réalisait des films en réponse à l’injustice sociale. L’un et l’autre disparaitront prématurément. Quel dommage ! Le premier souhaitait écrire ce qu’il n’avait jamais écrit. Le second filmer ce qu’il n’avait jamais filmé. Ils se gausseraient aujourd’hui des zigotos qui cherchent à les copier sans parvenir à les imiter.

Il faut lire Jean-Patrick Manchette. Non seulement parce que c’est un grand auteur, mais aussi et surtout parce que ses romans expriment une insondable culture cinématographique et musicale mise au service de la littérature. Manchette est le plus jazzy des auteurs de polars. Son écriture est référentielle. « Ce n’est pas du néoclassicisme, ni du rétro (…), ce n’est pas un retour aux sources, le temps ne marche pas en arrière, c’est une reproduction consciente. » Une telle clairvoyance est rare. Les entretiens du livre n’y font pas exception. « Je n’arrête pas de lire les théoriciens ni d’éplucher les journaux. Ça passe aussi dans mes polars. Évidemment. »

Jérôme Enez-Vriad
© Octobre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Derrière les lignes ennemies, entretiens avec Jean-Patrick Manchette – 1973 à 1993 – Éditions La Table Ronde – 300 pages – 24,00 €

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