« Gwerz Denez ». On pourrait s’arrêter là, tant le titre du livre de Denez Prigent résume magistralement son contenu : le recueil de 136 Gwerz écrites par le chanteur depuis son premier concert au Kan ar bobl. Ne restait plus qu’à les traduire en français ! Le résultat est l’œuvre d’une vie, celle d’un poète du 21ème siècle qui transmet sans trahir. La Bretagne de demain est en partie entre ses mains. Et les nôtres désormais avec ce magnifique ouvrage. Rencontre extraordinaire. 

Comment est né Gwerz Denez ?
Denez Prigent :
C’est l’œuvre d’une vie. C’est le cas de le dire puisque j’ai composé ma première Gwerz il y a 35 ans. Et la dernière il y a à peine un an. Ça fait écho au mode de composition des anciens bardes.

Quand et comment avez-vous découvert la Gwerz ?
D.P.
 : Tout jeune. Ma grand-mère avait un cahier d’écolier sur lequel sa famille, ses voisins…  écrivaient des chants de façon phonétique en breton. Elle m’a donné ce cahier. Parmi ces chants, il y avait une Gwerz admirable, écrite à l’encre violette qui raconte un naufrage d’une centaine de personnes entre Morlaix et Saint-Jean-du-Doigt. En lisant ce texte, j’ai eu un sentiment de sacré. Une sorte de tsunami émotionnel qui m’a complétement englouti. Il y a des images presque bibliques. Lors de ce voyage, une mère donne naissance à son enfant et elle s’adresse à Saint Jean – ils allaient au pardon de Saint-Jean-du-Doigt – et lui dit : accueillez mon enfant qui va mourir sans baptême et je vous offrirais une ceinture de cire (je pense que la ceinture de cire c’est une procession de nuit avec des bougies) qui fera 7 fois le tour de vos terres. Elle n’avait pas fini ces mots que la mer s’est fendue en deux. C’est biblique quoi. Saint Jean a trouvé un petit enfant sur le sable entre les deux eaux. Dans sa main gauche, il y avait un billet blanc sur lequel était écrite la vie de sa mère et dans sa main droite, un billet noir qui prouvait que c’était un enfant de Dieu. On voit là tout l’art des bretons de raconter des histoires pour transmettre aux générations futures.

Après ce cahier, tout s’enchaîne ?
D.P. : Ensuite j’en ai découvert d’autres. Mais plus tard quand j’étais professeur à Carhaix. J’enseignais le breton à Karez au collège Bel Avel. J’avais fait un PAE, comme on appelait à l’époque, un Projet d’Action Éducative. Je me suis donc servi du Barzaz Breizh que je ne connaissais pas trop. Car après la lecture des Gwerz de ma grand-mère, j’étais un peu radical dans mon approche des Gwerz : quand elles étaient écrites, pour moi, elles étaient dénaturées. J’avais tort. Quand j’ai lu ce livre, j’ai été subjugué. Un deuxième choc épiphanique. Entre ces deux événements, j’avais quand même commencé à composer. J’avais 15 / 16 ans. J’avais acquis un répertoire. Suffisamment pour m’imprégner de ce style que j’avais rapidement compris. Ce qui est étonnant c’est qu’à l’école, je n’étais pas un littéraire. En français j’étais moyen. Je n’ai jamais été un grand lecteur. Mais en présence de ce texte, ce fut une révélation.

Lorsque vous rédigez vos Gwerz, vous traitez aussi de l’actualité ?
D.P. : Oui bien sûr. Pour remonter le temps, la Gwerz est très ancienne. Du 5ème siècle pour la plus ancienne. C’est le mariage du fruit poétique des bardes gallois exilés par les saxons venus en Bretagne et des bardes locaux. A cette époque, la Gwerz n’était pas un chant populaire mais composé par des bardes attitrés d’une cour. Ils racontaient les faits et gestes du seigneur et ce qui se passait dans son fief. Au fil du temps le « peuple » s’est intéressé à ce chant. Au début les érudits comme le clergé, les clercs… Ensuite les artisans, puis ceux qui travaillaient la terre. On retrouvait ces Gwerz dans les pardons, les mariages, les veillées, etc.

On retrouvait ces chants dans les églises ?
D.P. : Souvent dans chaque paroisse, il y avait une voix. Ces gens allaient dans les veillées. Il y avait des conteurs et des chanteurs aussi. L’église c’est différent… Elle s’est imprégnée de la Gwerz, quelque fois en supprimant les paroles, mais en gardant la mélodie. Le cantique est venu après la Gwerz qui était présent avant le christianisme. Et certaines Gwerz sont même virulentes envers la religion chrétienne. Mais toujours à travers des récits fantastiques avec l’Ankou, des Korriganed, des Saints bretons aussi qui n’ont jamais été canonisés, etc. Cet aspect-là m’intéresse dans les Gwerz.

Qui joue le rôle de passeur des Gwerz : l’homme où la femme ?
D.P. : Il y a une forme de matriarcat en Bretagne. On retrouve des femmes druides, des prêtresses… La femme est centrale dans la famille. Une étude scientifique d’une doctorante a été faite à Brest s’intitulant « Le matriarcat psychologique chez les bretons armoricains ». Elle a notamment demandé à des enfants de dessiner leur famille. La mère est représentée en grand, les enfants en-dessous et le père, quand il était représenté, était au fond tout petit. Tout ça pour dire que la femme a joué un rôle important dans la transmission. Elle a aussi joué un rôle dans les paroles comme l’a remarqué de La Villemarqué dans son Barzaz Breizh : « toutes ces Gwerz sont passées par les bouches des mères. ». Le résultat, c’est qu’il n’y a pas de mots familiers, de vulgarité, ni même de scènes érotiques. Ou alors c’est dit d’une façon allégorique.

Pourtant vous parlez des bardes. L’écriture viendrait des hommes et la transmission des femmes ?
D.P.
 : Oui je pense. Chez les sœurs Goadec, c’est comme ça aussi. La mère d’une des sœurs travaillait dans un manoir où il y avait plein de vieilles Gwerz. Des Gwerz de famille. Elle a eu accès à ces chants-là. Ça devait être des écrits de bardes. La Gwerz est mixte. Mais les références féminines ne manquent pas comme les sœurs Goadec bien sûr mais aussi Madame Bertrand, la grande et unique chanteuse de Gwerz au monde.

Votre livre est une compilation de vos Gwerz où il y a-t-il d’autres textes ?
D.P. : Toutes les Gwerz du livre sont de moi. J’aurais pu ajouter ceux de ma grand-mère, mais non.

Vous ouvrez le livre avec une Gwerz sur l’Ukraine…
D.P. : Je trouvais que c’est cette Gwerz qui restituait le mieux un événement récent dans le style des anciennes Gwerz.

Elle a été écrite il a y longtemps ?
D.P. : Je l’avais enregistrée sur un de mes disques. Sur l’ensemble des textes de l’ouvrage, 25 environ figurent déjà sur mes disques. Mais pas dans leur intégralité. A chaque fois je suis obligé de choisir 6 ou 8 couplets sur les 60 ou 100 de la Gwerz. Le reste est inédit.

Aucune n’a été spécialement écrite pour le livre ?
D.P. : Non. C’est juste qu’au bout de la cinquantaine de Gwerz écrite, je me suis dit que ça serait bien de rassembler tous ces textes et de les mettre dans un livre. De fil en aiguille, j’ai continué à écrire.

Le livre contient combien de Gwerz ?
D.P. : Il y en a 136 au total.

Et comment passe-t-on de 136 Gwerz à un livre ?
D.P. : C’est moi qui ai eu l’idée. J’en avait parlé à Laurence Morvan des éditions Ouest France lorsqu’elle m’avait sollicité pour la préface du livre sur les sœurs Goadec de Laurent Becker. On se parlait par mail et un jour on s’est rencontré à l’Étonnant Voyageur. C’était il y 4 ou 5 ans. A chaque fois je remettais le travail. A chaque fois, j’avais mes disques, les concerts… Et le Covid est arrivé. J’ai tout relu, arrangé certaines choses puis j’ai tout traduit en français. Ensuite par téléphone, on a travaillé avec Laurence Morvan pour ciseler les traductions.

Quel est votre objectif pour ce livre ?
D.P. : Que les gens redécouvrent cet art sublime qu’est la Gwerz. Il faut dire que c’est un des rares chants dans cette forme ancienne qu’on peut encore trouver en Europe. En Bretagne, ça s’est transmis de génération en génération. Au Pays de Galles, elles ont disparu. On trouve des brides, notamment proches de nos textes, On pense d’ailleurs que ce sont eux qui ont amené les Gwerz en Bretagne. Précisons aussi, qu’au 12ème siècle, la Gwerz a intéressé la première écrivaine française qui s’appelait Marie de France. Elle s’est penchée sur le lai breton. Elle était d’une noblesse du nord de la France. Elle a appris le breton pour traduire un grand nombre de Gwerz et les a retranscrites en français sous forme de lai. Elle les a lus dans les cours de France et a remporté un grand succès. C’est ainsi qu’est né le roman. Au 12è siècle toujours, un homme est venu en Bretagne qui s’est fait traduire la Gwerz de Bran, un prisonnier de guerre, qu’on trouve notamment dans le Barzaz Breizgh et il en a fait le récit universel de Tristan et Yseult. C’était une Gwerz du 9è siècle. Tolkien aussi s’est intéressé. On a découvert qu’il avait le Barzaz Breizh dans sa bibliothèque. Il a écrit un roman qui s’appelle « The lai of aotroù and itron » soit « La lai du seigneur et de sa dame ». Et George Sand bien sûr ! Elle a été subjuguée par cet art. Elle affirmait que « Nulle nation poétique n’égale la Bretagne. Vous homme de plume, quand vous verrez un breton, baissez votre chapeau. » Elle disait notamment que le tribut de Noménoé « Droukkinig Nomenoiou » (Noménoë était un roi breton du 9è siècle) surpassait en poésie, l’Iliade et l’Odyssée. Tout ça pour dire qu’en Bretagne, on a un trésor considérable. Mais plus personne n’écrit sous cette forme. La Gwerz n’entre même pas dans le dictionnaire, parce que c’est en breton. Ce qui est étonnant : le breton est une langue brittonique et le gaulois parlé en France était aussi une langue brittonique.

Les jeunes s’intéressent à l’art de la Gwerz ?
D.P. : Surtout au Kan ha diskan. Dans cette forme écrite et ancienne, les jeunes ne s’intéressent pas à la Gwerz. En tout cas, je n’en connais pas. Peut-être parce que la Gwerz est très codifiée. En règle générale, c’est de l’octosyllabe. Du moins dans sa forme archaïque. Et très souvent ce sont des tercets. C’est très difficile d’écrire sous cette forme. Shakespeare composait en 9 syllabes, Victor Hugo en 10 je crois. Là, chaque vers doit faire huit syllabes et chaque vers doit apporter une idée. Pas plus. On ne mettra jamais deux idées dans un même vers.  Par exemple :
A Kerouar il y a un grand arbre
Il y a un grand arbre toujours vert
Toujours vert, même en hiver

Avec peu de mots, on essaye d’ouvrir, de créer de l’espace. L’image est très forte. La Gwerz admirable, c’est « La peste d’Elliant ». Moi je fais une entorse à ça, mais normalement, celui qui écrit les Gwerz est contemporain à l’événement. Et si possible témoin.
La rime est également très importante. Par exemple dans « La peste d’Elliant, ça donne
E bro Elliant, hep lacet gaou
Ema
ñ diskennet an Ankou
Marv an holl dud nemet daou
On retrouve le son “ou” à la fin de chaque vers. La rime n’est pas là pour faire joli. C’est un moyen mnémotechnique. Les chants sont très longs, parfois 100 couplets. Il fallait se souvenir du couplet suivant, donc on rimait. La rime avait une fonction au-delà de la décoration.
Et à la fin arrive le dernier vers doit vous emporter. Moi, c’est ce que j’essaie de faire

L’auteur n’invente rien ?
D.P. : Non jamais. La Gwerz doit être vraie. Elles parlent souvent d’événements tragiques : des guerres, des famines, des épidémies, des naufrages… Il faut que cela touche une large communauté.

La Gwerz est affaire de transmission ?
D.P. : Oui, bien sûr. Transmettre à la fois des histoires mais aussi un style. Moi, au début, je chantais les Gwerz dans les veillées ou dans des concerts. Le premier a été le concours Kan ar bobl (Le chant du peuple). J’ai aussi chanté des kan ha diskan dans des fest noz. Pour apprendre la scène et la musique bretonne, ça vaut tous les conservatoires du monde. C’est l’équivalent des pubs en Irlande.

Jusqu’à chanter aux Trans Musicales !
D.P. : Oui. Je suis du Léon. J’ose un peu. J’avais déjà chanté à l’Ubu (salle de concert à Rennes, ndlr) lors d’une soirée en soutien à la liste Bretagne Verts. Jean-Louis Brossard était dans la salle. Et c’est là qu’il m’a proposé de passer aux Trans de l’année suivante en 1992. Les Trans Musicales, je ne connaissais pas trop. Je voyais bien les affiches quand j’allais à la Fac. Et me voilà parachuté aux Trans entre un groupe de rock, The Pale et un groupe de rap, Mi Phi Me. Là, j’ai chanté mes Gwerz a capela en breton. J’étais l’Ovni. Ils n’avaient jamais entendu ça. Je me souviens qu’après avoir chanté la première Gwerz, il faisait noir, je ne voyais rien, il y a eu un grand silence. Je me suis dit, ils sont tous partis. En fait, ils avaient voulu prolonger le silence. Une sorte de silence religieux. Et après plusieurs secondes, un tonnerre d’applaudissements. C’est resté dans les mémoires. Après le concert, les gens sont venus me voir en me demandant en quelle langue je chantais, pensant que c’était de l’hébreux.

C’est ensuite que vous avez ajouté de la musique électronique pour accompagner vos Gwerz ?
D.P. : Oui après les Trans Musicales. On m’a dit qu’il y avait une rave party à côté de chez nous. J’ai tout de suite fait un parallèle entre le fest noz et la rave.

Vous écoutiez de la musique électro ?
D.P. : A l’époque oui, beaucoup. Quand j’allais chez Barclay (sa maison de disque, ndlr), j’en ramenai plein ! J’ai travaillé avec des gens à la pointe de cette musique comme Arnaud Rebotini, un des pionniers. Il n’y connaissait rien en musique bretonne et moi en musique électronique. Il a fait des acrobaties comme mettre des rythmiques sur des chants arythmiques. Ce disque jaune, plein de jeunes l’écoutent encore aujourd’hui. A l’époque Libération avait titré : « Un breton dans la jungle » !

Que représente Philippe Le Guillou qui a préfacé votre livre ?
D.P.
 : Notre première rencontre date de 1990. Je donnais un concert et le lendemain, Jean Lebrun de France Culture m’invite pour parler de la Gwerz et il avait aussi invité Philippe Le Guillou pour son livre « Le passager de l’Aulne ». C’est là qu’il m’a découvert. Depuis, il a acheté tous mes disques. Moi, je ne le connaissais pas trop. A Paris, il est venu me voir à l’Alhambra. Je ne savais pas qu’il était là. Il m’a cité dans deux de ses livres. Pour la préface, c’est Laurence Morvan qui l’a sollicité.

Hervé DEVALLAN

« Gwerz Denez » de Denez Prigent aux éditions Ouest France – 816 pages – 25€

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