Le hard rock mène à tout, même au jazz ! Le bassiste de Trust sort son disque de jazz. Outre David Jacob à la contrebasse, on trouve Nicolas Noël au piano et Hakim Molina à la batterie. Petite histoire de la naissance du Yacouba Trio avec son créateur.
Comment passe-t-on de Trust à la formation de jazz Yacouba Trio ?
David jacob : Ça reste de la musique. Et ça reste de la basse… sauf que sur ce projet je suis passé à la contrebasse. Dans un groupe, la fonction reste la même, mais la pratique est radicalement différente : le doigté, la position, la taille de l’instrument… Ça m’a aussi permis de travailler à l‘archet ! On joue rarement de l’archet sur une basse électrique. Après, pour répondre à ta question, j’ai toujours été curieux et fait des choses parallèlement à Trust. Mais là, c’est vrai que c’est mon premier projet où je suis à la contrebasse, avec mes compositions.
Yacouba Trio est né pendant Trust ?
D.J. : Parallèlement à Trust, oui. J’ai commencé l’étude de la contrebasse en 2018 alors qu’on était en pleine tournée avec le groupe. J’ai repris mes études au conservatoire. Je suis trompettiste au départ ! En très peu d’année, j’ai validé mes diplômes en classique et en jazz. Dans le cadre d’une UV (Unité de Valeur, ndlr) « Projet personnel » que je devais passer en 2024, j’ai pris un peu d’avance et j’ai composé quatre titres. J’ai appelé mes petits camarades Nicolas Noël au piano et Hakim Molina à la batterie. On se connaît depuis 20 ans. Je leur ai passé les morceaux enregistrés sur mon téléphone. On les a maquettés et j’ai adressé le tout au label Deviation Records qui s’est montré intéressé. J’ai envoyé les quatre mêmes titres à Jazz en Seine qui est une association qui programme du jazz en Seine Maritime. Ils m’ont immédiatement booké une date le 11 février alors qu’on était en septembre. Le problème c’est que je n’avais que quatre titres ! Je suis alors rentré dans une phase de création, chose que je ne connaissais absolument pas. Ne faire que composer, j’ai vu à quel point c’était chronophage et anxiogène. Se réveiller en pleine nuit pour savoir si c’était la bonne mélodie, le bon accord. Avec Trust, je n’avais pas les mêmes préoccupations, même en composant pour eux.
Vous avez beaucoup composé pour Trust ?
D.J. : J’ai composé pour le dernier album et pour le disque solo de Bernie, le piano – voix « A s’en ouvrir les veines ». Je compose beaucoup au piano.
Normal pour un contrebassiste !
D.J. : Oui (rire). Pour Yacouba Trio, c’est aussi le cas excepté pour les titres « Station Stalingrad » et « Sunday market ». Mais la plupart du temps, je chante la mélodie sur mon dictaphone et je mets tout ça en mélodie sur mon piano. Ensuite je donne ça à mes copains sous forme de partitions. J’aime bien l’écrit.
L’écriture, le solfège, c’est un parcours académique qui ne date pas d’hier ?
D.J. : Depuis que j’ai 7 ans et que je suis entré au conservatoire du Havre pour apprendre la trompette.
En revanche, comme bassiste, vous êtes un pur autodidacte ?
D.J. : Oui, autodidacte en travaillant et en appliquant ce que j’avais appris à la trompette. C’est-à-dire avoir la même rigueur dans les positions. Je fais partie d’une génération qui n’avait ni internet ni les réseaux sociaux. J’ai importé des méthodes de basse, notamment celle de Jaco Pastorius. C’est la première méthode que j’ai travaillée. C’était une bonne école !
Est-ce que vous avez le sentiment d’être frustré dans Trust ?
D.J. : Non, pas du tout. Quoi qu’il arrive on est des enfants de la balle. Ce qui me plait c’est de monter sur scène. Et il ne faut pas croire, jouer de la basse dans Trust tout en groovant, ce n’est pas quelque chose d’évident. Et tout ça en sautant. On ne fait pas de la musique baroque ! J’aime bien cette énergie rock. C’est vrai qu’avec la contrebasse je suis un peu plus statique. Même si la tentation est là… Il faut que je bouge. J‘ai d’ailleurs composé « Yacouba’s Bounce » dans ce sens, ça signifie les rebonds de Yacouba.

Hakim Molina, batterie
Que signifie Yacouba ?
D.J. : C’est tout simplement mon nom Jacob, que j’ai africanisé. Je suis un descendant d’esclave par mon père qui est Martiniquais. J’ai un nom d’esclave. Et puis je me voyais mal appeler ce groupe avec mon nom, le David Jacob Trio. Et Yacouba Trio ça sonne bien. Pour l’anecdote, quand je pars en tournée au Benin avec Geoffrey Oryema, dès le tarmac, j’ai cette sensation d’être à la maison. Je fais la route des esclaves et dans chaque village, mes copains musiciens me disent qu’ils ont l’impression qu’on a grandi ensemble. Alors on jam. Quelques années plus tard, mon frère fait des tests ADN, et il s’avère que je suis béninois à 25%. D’où cet album Ouida Road, car dans Ouida, il y a les lettres de David et les lettres de Daoud, le surnom que me donnent mes copains. Dans cet album, il y a mon histoire. Je me suis beaucoup raconté à travers ce disque.
Les racines sont importantes pour vous ? Votre mère est Normande, votre père Martiniquais…
D.J. : Mes ancêtres viennent du Bénin via mon père. Beaucoup de caribéens tirent le fil de leur passé. Pour qu’un arbre pousse bien, il faut qu’il ait de bonnes racines. Du jour où j’ai su que j’étais béninois à 25%, j’allais mieux. Je savais d’où je venais. C’était réconfortant.
Ces racines béninoises ont effacé les racines normandes ?
D.J. : Non. Parce qu’il y a du Breton aussi ! Mon arrière-grand-mère côté paternel était békée. Son nom de jeune fille était Larché. Son père venait du Finistère. Dans les recherches ADN ça apparaît.
Comme au Bénin, vous avez fait un voyage initiatique en Bretagne ?
D.J. : Bien sûr ! ça doit être mon côté Breton qui m’a poussé à m’engager dans la marine. Brest, la rue de Siam… C’est un peu chez moi. Je connais Lesconil pour y avoir joué du clairon avec l’armée. Oui, la Bretagne je connais bien. Mais je reste attaché à ma Normandie. Le titre « Sunday market » c’est le petit marché de Luneray où ma compagne et moi avons acheté une maison. J’avais besoin de retourner sur mes terres normandes, près de la mer.

Nicolas Noël, piano
Pourquoi ne pas être parti vous installer au Bénin ?
D.J. : Parce que ma famille est ici : mes enfants, mes petit-enfants… Ma vie est ici. Je suis Français et j’aime ce pays pour l’avoir sillonné un paquet de fois avec Trust. C’est un pays incroyable pour sa gastronomie, son histoire, ses paysages…
Est-ce que vous vous sentez d’abord Normand puis Français ou cette notion régionale n’a pas d’importance ?
D.J. : Je ne banalise pas cette attache normande. J’aime cette région. Donc oui, je suis d’abord Normand et ensuite Français. Même si le Benin reste important, mais ça reste des racines lointaines que je porte en moi et qui sont visibles ! Quand on me voit, on ne me dit pas : ah t’es normand ! (rire)
Et côté musique, aujourd’hui, c’est David, bassiste de Trust ou David contrebassiste de jazz ?
D.J. : Je suis toujours le bassiste de Trust, même si le groupe est en stand-by pour l’instant. Yacouba Trio est un projet parallèle. Je suis un aventurier, j’aime bien me remettre en question. J’aime bien sortir de ma zone de confort, prendre des risques. La formation trio est à l’image de ce risque artistique. Ça m’a permis de me réinventer. Et puis j’arrive à un âge où je n’imaginais plus développer un projet personnel.
Comment le projet a été rendu possible ?
D.J. : En bossant. J’ai quand même validé mes deux certificats d’étude musicale en 5 ans, alors qu’il faut 9 ans. La première année, je bossais la contrebasse 8 heures par jour. C’est douloureux physiquement.
L’objectif du conservatoire, c’était de monter un trio ?
D.J. : Pas du tout. Le conservatoire m’a mis un petit coup de pompe dans le cul. Il fallait simplement que je me lance.

David Jacob, contrebasse
C’est vous qui jouez du bugle sur « LH » ?
D.J. : Non. J’avais très envie d’écrire un titre sur Le Havre, ma ville de naissance. On habitait rue des Hirondelles au 3ème étage. Au 4ème, vivaient les grands parents de Ludovic Louis qui est aujourd’hui un trompettiste exceptionnel qui joue notamment avec Lenny Kravitz. J’ai connu toute sa famille. Et j’avais très envie d’entendre une trompette, comme un clin d’œil à mes racines. Faire appelle à lui était une évidence.
Quelles sont vos attaches à la « Station Stalingrad » ?
D.J. : J’ai attendu une heure dans le froid, celle qui allait devenir ma compagne. C’était notre premier rendez-vous.
Et qui se cache derrière « Why Tea » ?
D.J. : Why Tea, ce sont les initiales phonétiques de Yves Torchinsky, mon professeur sur mes dernières années de conservatoire. C’est un des co-fondateurs de l’Orchestre de Contrebasse. C’est un instrumentiste et un pédagogue incroyable. C’est mon Maître, mon professeur qui est devenu mon ami. Il continue de me conseiller. Il est bienveillant avec moi.
Vous écoutez quoi en ce moment ?
D.J. : Curieusement, j’écoute beaucoup de musique classique et je suis un grand amoureux de musique baroque française. Et j’écoute du jazz évidement. Je suis fan du trio de Bill Evans. J’écoute peu de rock en vérité.
Mais vous en avez écouté quand même ?
D.J. : Ah oui, je viens du Havre. On écoutait Little Bob, Nicolas Noël est d’ailleurs le clavier de Little Bob depuis 20 ans. On écoutait aussi les Roadrunners, Fixed Up… A Rouen, y’avait les Dogs. Tout ça c’est ma culture. Y’avait aussi Dr Feelgood que j’ai découvert en même temps que des pianistes comme Oscar Peterson. Puis, le jazz rock est arrivé avec Weather Report.
Hervé DEVALLAN
Yacouba Trio « Ouida Road » (Deviation Records)











