Double actualité pour David Bowie avec une exposition à la Philharmonie de Paris : David Bowie Is, et la réédition de la biographie que lui consacre David Buckley : David Bowie, une étrange fascination, à ce jour la plus exhaustive en langue française. L’auteur s’intéresse davantage aux grandes périodes musicales de l’artiste qu’à ses multiples visages. Mais les premières sont-elles dissociables des seconds ? Bretagne Actuelle a rencontré David Buckley. Interview exclusive.
Jerôme Enez-Vriad : En quoi votre livre apporte-t-il un regard nouveau sur l’œuvre de David Bowie ?
David Buckley : Cette biographie est la prolongation de ma thèse de doctorat soutenue à l’université de Liverpool en 1997. Dans les années 90, Bowie n’avait plus l’aura artistique qu’il a récupérée depuis. C’était l’une des premières tentatives objectives de le réhabiliter, assurant qu’il est, non seulement un musicien majeur, mais aussi une référence incontournable de la culture contemporaine.
L’avez-vous rencontré pour ce travail ?
DB : Il avait offert sa collaboration avant de la retirer pour des raisons qui lui appartiennent. Au reste, je cois aujourd’hui préférable pour un biographe de ne pas rencontrer son sujet à des fins de neutralité. J’ai, en revanche, interviewé beaucoup de ses relations professionnelles grâce auxquelles mon travail est étoffé de nombreux entretiens originaux. Je sais que le lecteur se pose la question de l’autorité d’une biographie dont l’auteur n’aurait pas approché son sujet, mais réfléchir ainsi c’est ne plus travailler sur Napoléon, Churchill ou Shakespeare. En outre, se confronter à une rock-star est en général une expérience extrêmement décevante.
Pourquoi ?
DB : D’une part, parce qu’elle est face à vous sans ses attributs de star au risque de casser le mythe. D’autre part, certaines ne sont intéressantes qu’à travers une œuvre relative à un égocentrisme peu flatteur, une déconnexion du réel, et l’habitude d’avoir la terre entière à leur disposition.
Est-ce le cas de Bowie ?
DB : Pas le moins du monde, sinon je ne l’aurais pas formulé ainsi, mais David Bowie est David Bowie, il le sait et n’échappe pas à son statut.
Pourquoi son œuvre fascine-t-elle autant ?
DB : David Bowie n’a pas « fait » le rock’n’roll, il l’a utilisé. La où d’autres se sont contentés d’être des rock-stars tenues par la caricature de leur fonction, Bowie semblait venir d’un monde distancié, loin du barnum « sexe, drogues & rock’n’roll ». Son travail n’avait rien à voir avec les fluettes hétérosexuelles de Led Zeppelin ou des Stones. Contrairement à ces derniers (qui ont presque toujours fait le même disque depuis 1964), Bowie a joué la rupture permanente sur une enfilade de périodes très courtes, un peu comme l’ont fait les Beatles. Ce refus d’allégeance à un style défini manquait d’authenticité selon certains critiques de l’époque, l’accusant de jouer avec la musique sans être un véritable musicien. A court terme, cela fut nuisible à son crédit musical, mais son œuvre en a tiré avantage avec le temps.
Ziggy, Halloween Jack, The Thin White Duke… Tous ses personnages sont-ils constitutifs d’un redoutable marketing ou du refus de soi-même ?
DB : Bien que son bestiaire relève d’une indéfectible cohérence de dissimulation, je ne crois malgré tout pas à un calcul de sa part. Il a souvent expliqué ses multiples apparences comme l’opportunité de travailler librement sans avoir à marketer sa propre image Dans les années 70, les maisons de disques exploitaient chaque succès jusqu’à épuisement du filon, ce que Bowie a toujours refusé de faire. La remise en cause permanente à travers différents personnages était beaucoup plus risquée que de poursuivre les aventures de Ziggy.
Certes, mais il est toujours possible après coup de trouver des explications valorisantes…
DB : Vous avez raison. Pour autant, David Bowie est un homme pressé qui s’ennuie très vite. Dés qu’un projet est réalisable, il souhaite s’en défaire afin de passer à autre chose. Là ou d’autres mettaient des mois à enregistrer un album, lui le faisait en quelques jours, au maximum deux ou trois semaines. C’est un véritable tour de force de n’avoir jamais saturé son public à une époque où les artistes sortaient jusqu’à deux albums par an. Ses nombreux masques, l’y ont aidé.
La pérennité de son œuvre est-elle relative à la manière dont il l’a intellectualisée ?
DB : (Sourire) Question très française ! Mais elle a son sens s’agissant de Bowie. Il n’est pas le premier à avoir intellectualisé la musique contemporaine, ni à y avoir inclus des références intellectuelles (ce qui n’est pas la même chose). Les Beatles, Bob Dylan, Brian Eno, Kraftwerk, Pink Floyd, les Who, Frank Zappa et quelques autres l’ont fait entre 1965 et 77…
J’entends bien, mais son travail a toujours revêtu nombre d’influences culturelles et spirituelles très précises…
DB : Bowie est un autodidacte qui lit beaucoup et s’intéresse à tous les modes d’expression : musique, danse, mode, théâtre, cinéma, politique, classicisme, modernisme… Il tient sa force d’une phénoménale capacité d’absorption, avant de régurgiter ses emprunts sous une autre forme. Il a toujours procédé ainsi, en particulier lors de ses rencontres et collaborations pluridisciplinaires avec les plus brillants esprits du siècle dernier : William Burroughs, Balthus, David Hockney, Christopher Isherwood, Warhol… En résulte d’improbables croisements d’influences, comme lorsqu’il s’inspire du théâtre kabuki pour ses jeux de scènes, ou sur l’album Aladdin Sane quand certains textes sont écrits avec la technique du « cut-up » (phrases aléatoires) propre aux surréalistes, elle-même reprise entre temps par William Burroughs. Ce ne sont que deux exemples parmi d’autres car le reste de l’interview n’y suffirait pas.
Amanda Lear et Christiane F. n’apparaissent pas dans le livre. Elles ont pourtant marqué deux épisodes incontournables de sa carrière ?
DB : Amanda Lear fait partie de sa biographie intime. Je me suis donc abstenu. Je reconnais que Christiane F. est un passage important de la période post-berlinoise. Il était intéressant à couvrir pour de multiples raisons, en particulier sociales, mais un livre est sujet à des impératifs éditoriaux et mon manuscrit était déjà beaucoup trop long. J’ai choisi de conserver uniquement ce qui tient à la musique.
Quel est son album le plus représentatif ?
DB : Je ne pense pas qu’il y ait un album plus représentatif que les autres, c’est ce qui fait sa spécificité. Comme il ne s’est jamais répété, son œuvre est un tout et ne peut se résumer à une part congrue dont on tirerait un ou deux éléments.
Mais pour vous, à titre personnel ?
DB : De manière très subjective, je choisirais Ziggy Stardust et Low, avec également une pierre blanche sur Lodger qui résume l’éclectisme de ses styles et influences. Mais j’insiste, ce choix et totalement partial.
Passera-t-il à la postérité ?
DB : Aujourd’hui l’essence du rock est morte ou pas loin de l’être. La musique est devenue un banal divertissement sans aucune revendication. Bowie l’avait d’ailleurs prédit en 1999, assurant que le rock et la pop deviendraient aussi « fluides que l’eau », il suffirait d’appuyer sur un bouton pour s’en regorger gratuitement 24h/24h et les maisons de disques s’effondreraient faute d’anticipation et d’inventivité. Nous y sommes. La musique a très longtemps été le phare de la culture populaire occidentale, ce rôle incombe désormais au cinéma et au sport. Personne ne se réveille plus en rêvant de devenir rock-star ! Si l’on regarde l’avènement de la pop music jusqu’à aujourd’hui, David Bowie en est l’un des artistes les plus novateurs. Bien qu’il ce soit toujours défendu de faire du rock, il restera de lui ce qu’il est et prétendait déjà devenir en 1973 dans sa chanson Cracked Actor : la dernière rock-star.
A-t-il un successeur ?
DB : En tant que rock-star, non, puisqu’il est la dernière de cette ampleur. En tant qu’innovateur de l’industrie musicale, pas pour le moment. Il continue néanmoins d’influencer chaque nouvelle génération. On entend du Bowie dans The Human League, dans Simple Minds, Oasis, Blur, Madonna, Prince, Lady Gaga… J’ai longtemps cru que Prince aurait été son fils spirituel, jusqu’à ce que son inspiration s’étiole. Dommage !
Comment expliquez-vous qu’il ait refusé d’être anobli par la reine Elisabeth alors que toutes les rock-stars de sa génération le sont ?
DB : David Bowie est parfaitement conscient de ce qu’il est et de ce qu’il représente. Nul besoin pour lui de confirmer son statut par quelque distinction de ce soit. Probable aussi que ce refus dissimule des obédiences personnelles. Il n’est pas le seul : Brian Eno et Paul Weller, par exemple, refusent également les honneurs monarchiques.
Si vous aviez le dernier mot, David Buckley ?
DB : Ce fut un réel plaisir de converser avec vous. Vraiment. Ecrivez-le. Je n’ai guère l’habitude qu’un journaliste m’offre le dernier mot, alors je terminerais avec ceux que Bowie lui-même écrivit souvent : Love-on Ya !
Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD
Mars 2015 – Copyright Jérôme E-V & Bretagne Actuelle
David Bowie, Une étrange fascination, par David Buckley aux éditions Flammarion – 471 pages + portfolio couleur – 22 €
David Bowie Is – Exposition à la Philharmonie de Paris
Du 03 mars au 31 mai 2015
Entrée de 6 à 12 € – Réservation conseillée











