Nous ne sommes pas tous égaux face à la mort. Certains y survivent mieux que d’autres. C’est le cas de David Bowie décédé le 10 janvier 2016 lors d’un contraste surprenant entre l’ampleur faite par la presse à l’évènement, et la discrétion de l’artiste ayant gardé secrète la maladie qui aura fini par l’emporter.
Le propre d’un chroniqueur est de s’effacer derrière les livres dont-il parle afin de les présenter dans ce qu’ils ont de plus attractif pour d’éventuels futurs lecteurs. J’ai malgré tout, moi aussi, bien des souvenir en rapport avec David Bowie, plus précisément de sa tournée Isolar qui a parcouru l’Europe continentale d’avril à mai 1976. J’étais, certes, encore en enfant, mais de ce 10 avril à la Deutschlandhalle de Berlin-Ouest, il me souvient jusqu’à la station de métro : Kaiserdamm. Trop jeune pour assister au concert, j’en connais toutefois jusqu’au moindre détail et plus petit incident. Ce sont ces souvenirs de « la magie des jours enfuis » que Luc Lagarde nous invite à (re)découvrir dans son récit Bowie, la touche étoile.
Bowie, la touche étoile
Nombreux sont ceux à porter le deuil de leur idole, ou plutôt nombreux sont-ils à imaginer qu’elle est toujours parmi eux puisqu’il leur suffit de l’écouter afin d’en ressentir la présence. Fan de la première heure, Luc Lagarde se souvient de ce jour de mai 1976 où il a vu David Bowie sur scène pour la première fois. C’était au Pavillon de paris, une halle de 10.000 places située sur l’emplacement de ce que furent les abattoirs de la Villette ; détruite en 1980, la salle sera remplacée par le Zénith quatre ans plus tard. Les affiches en noir & blanc stipulaient : Bowie in ’76 – Pour la première fois en France – Trois représentations exceptionnelles les 15, 16 et 18 mai. Faute de billets vendus pour trois concerts, seuls deux eurent lieu les 17 et 18 mai.
Luc Lagarde visite la carrière du chanteur à travers des moments précis de sa propre existence. Il insiste sur cette « humanité qui fait du clown un être désarmant », et de poursuivre : « Je l’ai vu si souvent en concert. A-t-elle enseigne qu’il me faudrait pour chacun d’eux poser un nouveau jalon. Et vous livrer ainsi le récit de ma vie en le reprenant au point d’où je suis parti, à l’été 76, au Pavillon de Paris. » Tels sont les premiers mots du chapitre VI, sans doute le plus intime du livre, dont se dégagent des émotions en cascade qui, l’une après l’autre, nourrissent la trajectoire intellectuelle de leur auteur ; un peu comme une portée musicale qui épouse la courbe d’une vie au fil de notes blanches et noires… de doubles croches et quarts de soupirs ligaturés de barres… quelques pauses ici et autant de percussions ailleurs… la bande originale d’une vie au rythme des compositions de David Bowie.
Bowie, Lector in fabula
David Bowie était autodidacte. Il composait des mélodies sans avoir jamais appris le solfège. Le peu qu’il en lisait et pouvait en écrire relevait d’un apprentissage personnel sans autre ambition que d’être musicalement autonome. Pas vraiment adepte à la découverte d’une partition, il était en revanche un lecteur compulsif de tout autre ouvrage : livres, journaux et magazines divers, au point de voyager avec une bibliothèque « portative » considérable nourrissant un goût particulier pour l’avant-garde et la philosophie. Découvrir Bowie-lecteur permet de poser chacune de ses chansons dans le contexte littéraire qui fut le sien au moment où il les a écrites.
L’essai de Yann Courtiau suppose que la lecture n’a pas seulement accompagné la création artistique du chanteur, mais qu’elle aurait aussi destiné aux grands mouvements d’une vie ; de sa découverte des belles-lettres, David Bowie nourrissait une diététique proche d’un « art de l’existence » qu’il a entretenu jusqu’à sa mort. Son comportement face au quotidien, à la littérature, à la société, également face à sa propre création, à ses obsessions et addictions, mais aussi à son image de dandy, et même à Dieu, en fit un révolutionnaire passif, insulaire parmi ses contemporains mais fasciné par le continent, un homme publiquement apolitique qui refusera d’être anobli par la reine Elisabeth, adversaire des combats inutiles mais s’engageant toujours s’il avait un avantage à le faire, disciple de Nietzsche habité par des élans schopenhaueriens, addict aux drogues et à l’alcool tout en étant soucieux d’une bonne santé, bref ! un homme aux multiples visages.
Une éducation par la lecture
En 1975, sur le tournage du film L’homme qui venait d’ailleurs, Bowie avait emporté plus d’une centaine de livres pour couvrir les onze semaines de plateau. Entre chaque scène, il (se) plongeait dans la lecture. C’est à travers cette liste que Yann Courtiau met certains textes en parallèle avec les principales époques créatives du chanteur. On y retrouve quelques écrivains dont l’œuvre a inspiré une ou plusieurs chansons, voire des disques entier, comme Orwell et Burroughs sur Diamond Dogs (1974) et, beaucoup plus tard, Mishima sur le morceau Heat tirée de l’album The Next Day (2013). « David Bowie s’éduquait par la lecture, c’était le lieu où il éprouvait sa liberté : car lire est une aventure, une conquête, c’est aussi une manière de répondre à nos inquiétudes ou parfois d’accentuer de manière vertigineuse certains de nos fantasmes (et Bowie en avait pas mal en réserve !) », confesse Yann Courtiau en interview.
Lector in Fabula recoupe moult explications passionnantes, dont celle du procédé de « collage littéraire », le célèbre cut-up, technique inventée par les Surréalistes (en particulier André Breton) avant d’être reprise en 1959 par William Burroughs ; elle consiste à découper plusieurs textes avant de repositionner les fragments obtenus afin d’en construire un autre. La chanson The Jean Genie (album Aladdin Sane – 1973) fut écrite de cette manière puis « lissée » pour une meilleure compréhension, mais les ruptures entre chaque pieds et rimes restent flagrantes. La méthode aura également permis d’écrire un an plus tôt le titre Moonage Daydream sur l’album The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars. Idem avec Blackout (album Heroes – 1977) crée suivant une démarche similaire, comme l’atteste un collage présenté lors de l’exposition de ses archives personnelles qui, en outre, dévoilaient un programme informatique, Verbalizer, avec lequel Bowie composait ses textes à partir de mots préalablement sélectionnés.
Odyssée païenne
David Bowie est décédé il a tout juste six ans. Les exégèses de son œuvre s’accumulent. Le livre de Luc Lagarde et celui de Yann Courtiau s’inscrivent dans l’érudition. Le premier s’attache à un ressenti en rapport avec une expérience personnelle qui renvoie à la musique : « C’est pourtant la musique, d’abord et avant tout la musique, qui pénètre les esprits. Pour moi, pour les fans. » ; sorte d’odyssée païenne où chaque dieu aurait le visage du panthéon créé par le chanteur : Major Tom… Ziggy Stardust… Aladdin Sane… Halloween Jack… Nathan Adler… etc. Le second explique comment Bowie ne se limitait pas à s’inspirer de la littérature et de ses techniques d’écriture. Les thèmes qu’il abordait révèlent ses goûts rattachés au mouvement futuriste, à des inspirations orwelliennes, mais aussi un penchant pour l’expressionnisme et parfois même une inclination envers certains régimes dictatoriaux. Nul doute que d’ici un siècle on étudiera l’œuvre de Bowie avec la même déférence que l’on nous enseigne aujourd’hui celle de Proust.
Jérôme Enez-Vriad
© Janvier 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Illustration bandeau : © Lester Cohen
Bowie, la touche étoile, un récit de Luc Lagarde aux éditions du Canoë – 174 pages – 15,00€
David Bowie : Lector in fabula, un essai de Yann Courtiau aux éditions La Baconnière – 140 pages – 20,00€
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