Il y a 2 ans et demi, il était tendu, en colère, puis sonné après la parution d’un article à charge dans un quotidien national. Il a ensuite surmonté un problème de santé et pris un temps le large pour mieux se relever. Alors que vient de sortir son beau 10e album, Grand Hôtel, qu’il défend sur scène en ce moment, et qu’il termine l’enregistrement de son 11e disque, Da Silva poursuit son parcours pluridisciplinaire : il débute un collectage de « fantaisies » auprès des habitants de Gouesnou dans le Finistère qui deviendront podcasts pour adoucir les moments de dépendance des patients en soins palliatifs et leurs soignants au sein de l’hôpital de la ville. Da Silva continue aussi son intervention au sein du musée Mathurin Meheut de Lamballe, dans les Côtes d’Armor, dont il a créé la bande-son, et auprès des lycéens de la ville qui découvrent la correspondance épistolaire. Toujours, il écrit et compose pour les autres. Il se plonge dans sa peinture et prépare même un livre réunissant ses œuvres. Et trouve le temps de découvrir davantage le Morbihan, où il vient de s’installer, face au Golfe du Morbihan, et de pêcher des bars impressionnants ! Hyperactif, poétique et touchant. Entretien face à la mer.
Tu as toujours une multitude de projets en cours. Ton 10e album, Grand Hôtel, vient de sortir. La musique reste le cœur de ton activité ?
Oui. C’est mon 10e album en 20 ans. Et je suis en train de finir le 11e album qui devrait sortir fin 2025. Entre le moment où tu écris la première chanson et le moment où l’album sort, il y a 18 mois !
Tu n’es plus dans le même état d’esprit quand il sort que quand tu l’as composé. Grand Hôtel est assez sombre. C’est un disque cathartique pour toi ?
Je crois que c’est le carbone de l’époque dans laquelle il a été composé : une époque violente, où tout s’enflamme, où on peut prendre des coups, se relever, se ramasser, où tout est essentiel à un moment donné et puis s’oublie très vite… Il y a quelque chose de radicalisé. On espère qu’il y ait de moins en moins de communautarismes et on est en train de créer de plus de plus de communautés, violentes, fermées, radicales… Ce disque retrace tout cela.
Au moment de renaître, quand tu es un artiste, il faut toujours te réinventer et donc mourir un peu. Mais je ne crois pas que ce soit mon album le plus sombre. Moins que La distance.
Justement, en termes d’orchestration, on a le sentiment que tu reviens a celle d’albums précédents comme La Distance.
J’ai retravaillé avec David Euverte qui avait justement travaillé avec moi sur La Distance. On a tout fait à deux, compositions et orchestrations. On a ensuite enregistré au studio ICP en Belgique, comme d’habitude, puis dans un autre studio pour un trio à cordes et enfin avec Sylvie Hoarau (auparavant dans le duo Les Brigitte).
Ce qui est bien quand on fait des disques tous les deux ans environ, c’est qu’on peut tenter des choses parfois délirantes si on aime prendre des risques. J’ai fait un album avec des musiques de cirque, un autre électro, d’autres acoustiques… Celui-là a beaucoup voyagé : il a d’abord été enregistré à la guitare, puis il y a eu des cordes, puis on a mis des synthés, des pianos, des batteries… Il a été tourné, retourné pour la première fois avec une telle ouverture : Sylvie co-compose deux musiques avec moi et écrit des paroles, mon ami tatoueur et musicien Pierrot compose des titres rock avec moi, David Euverte aussi…
J’ai essayé d’écrire de façon plus directe, plus rêche, avec moins de métaphores. Surtout j’ai davantage travaillé, avec moins de fulgurances que pour d’autres.
On est souvent habité par ce qu’on fait : on retrouve dans ce disque un champ lexical des travaux parce que j’étais en pleine installation ! Nos vies sont mélangées dans nos textes.
Certains textes sont durs, violents, comme La promesse. Il est aussi lié à l’époque à laquelle tu l’as écrit ?
Pas du tout. Il date de 2001. C’est la suite que j’avais imaginé à Demande à la poussière, livre de John Fante (paru en 1939), qui m’a traumatisé. Je n’ai ajouté à ce texte que « Debout sur la cale, qui saigne des bars » parce que j’en avais parlé avec un copain pêcheur. Ce qui est étonnant c’est qu’on considère des paroles de chansons violentes alors que la société est très violente. Je suis une éponge et je pense que je retransmets ce que je sens. Mais si un artiste ne peut pas pousser un cri, alors on est foutu. On doit pouvoir casser les barrières. Et j’ai l’impression que dans la production française, il y a un truc un peu consensuel actuellement.
En fait, il y a surtout dans ce disque tous les changements que j’ai vécus durant ces deux dernières années, comme dans tous mes albums : j’ai changé de région, je me suis rapproché de la nature, j’ai changé de style de vie…
Tu veux dire en t’installant à Locmariaquer, dans le Morbihan ?
Oui. J’étais un citadin et je vis aujourd’hui à la campagne. J’aimais avant la Bretagne de la ville et j’allais le week-end ou pendant les vacances sur la côte bretonne. Maintenant j’ai l’impression de vivre la Bretagne, pleinement, jour et nuit. Quand on réside à la campagne, on devient plus vulnérable. Pour aller faire ses courses, c’est déjà une mise en œuvre. Et on doit faire avec la nature, la météo, la cheminée… Tu es obligé de parcourir ton territoire. Tout est décentralisé à la campagne. Alors qu’en ville tout est dans une rue…
Tu te sens de plus en plus Breton ?
Je ne voudrais pas insulter les Bretons. En tous cas, je vis encore plus la Bretagne. Je vis dans du mobilier breton ! Et je crois que t’enfoncer un peu plus dans la région, de quitter Rennes, te fait gagner plus de Bretagne en toi… Je commence à m’intéresser à la langue bretonne, je réfléchis à des projets de territoire. Je commence à mieux comprendre ici qu’à Rennes les enjeux environnementaux bretons, comme la gestion du tourisme… Je pense qu’il faut mettre encore plus en avant les traditions bretonnes, les sites naturels, encore mieux organiser les choses. Je crois qu’on a encore une grande marge de manœuvre pour accueillir les gens. L’environnement a été globalement préservé mais la mission de transmission n’est pas parfaite.
Pourquoi cet album s’appelle Grand Hôtel ?
C’est un lieu où on passe et où on ne reste pas… Et je n’ai pas l’intention de rester où je suis. Non pas en Bretagne et Locmariaquer, que je ne quitterai plus ; j’y suis installé jusqu’à la fin de mes jours. Mais l’état d’esprit, la vie où on en est. Cet album est de passage. Un hôtel, on dépose sa valise, on passe la nuit et on repart.
Tu es en pleine tournée, notamment en Suisse.
J’adore la suisse. J’y ai un public. Je travaille un Seul en scène, ce qui me faisait très peur avant. Mais que j’adore. On a une grande liberté. Je n’ai plus besoin de savoir si je ralentis ou j’accélère. C’est hyper libérateur. Si tu veux faire quinze fois le refrain, tu n’as pas besoin de te concerter avec qui que ce soit, ou pour interchanger un morceau, mélanger deux titres, raconter une bêtise qui dure 15 minutes… Et financièrement, techniquement, c’est pratique. Mais surtout, c’est un plaisir que je ne connaissais pas, par peur. Quand tu as un groupe tu es protégé. Si tu commets une erreur, ce sera un cinquième du concert. Seul, tu es artisan de tout, tu dois être très présent. Je suis avec une guitare et des claviers.
La scène est une respiration pour toi ? C’est impératif ?
Il y a des albums qui se prêtent à aller sur scène, d’autres moins. Mais je ne me pose plus cette question parce que quand on a 10 albums derrière soi, il faut bien faire la setlist avec 120 morceaux. Tu ne peux pas jouer tous les morceaux que voudrait entendre le public.
Je travaille un set en pensant à ce que j’ai construit dans ma vie musicalement qui irait bien juste après un morceau précis, sans prendre en compte la temporalité. J’ai connu aussi l’époque où je n’avais que 27 minutes à jouer et 10 titres dont certains que je rejouais deux fois…
Tu joues L’indécision (qui a fait connaître Da Silva en 2005) ?
Tout le temps, c’est un titre que j’adore. Les gens viennent aussi pour l’écouter. Je la réadapte. On va finir la tournée en novembre.
Tu cumules une multitude d’activité ?
J’organise ma vie entre des mises en scène dans l’espace public, la composition de musiques pour des musées, la peinture… Je prépare la sortie du livre Carnets d’insomnie, une très belle édition avec 250 illustrations, qui rassemble une grande partie de mes œuvres. J’ai retrouvé mes carnets, mes agendas depuis 1996, dans lesquels j’écrivais, je dessinais… On a tout daté, resitué. Et j’y ajoute toutes mes illustrations et dessins d’aujourd’hui, ce que je fais aussi à la palette graphique, et à l’huile. Tout cela est compilé avec des textes « perdus », inédits. J’ai aussi réécouté des chansons que j’avais remisées. Et finalement, j’en ai sauvé 80. Je vais en publier une dizaine et des textes de poésie.
Comment as-tu le temps de réaliser tout cela ?
Ma journée commence à 15h, à 19h je déjeune, à 3h du matin je dîne et je vais pêcher ensuite selon la marée.
Je pêche toutes les nuits, devant chez moi, dans le Golfe ou dans la Ria d’Etel.
Qu’est-ce que ça t’apporte ?
C’est incroyable la nuit. Je me sens heureux, en vie. Je pêche depuis la berge ou en kayak de pêche qui me permet d’aller pêcher au-dessus des parcs à huîtres sans les toucher (il montre une photo d’un bar de 4,5 kg !). Les poissons se copient depuis la nuit des temps. Ils empruntent les mêmes passages dans les courants.
Quand je pêche, j’ai une grande liberté, en pleine nature, seul et pour une fois, à ne rien à faire. Je pêche, je m’arrête, je recommence… C’est un vrai bonheur. Ça me repose. Parce que sinon je travaille sur 5 projets… Et je continue de composer pour les autres : en ce moment pour le prochain album de Julie Zenatti et pour un jeune chanteur, Petit K, qui vient de signer chez Columbia.
Tu t’apprêtes à travailler auprès des patients en soins palliatifs de l’hôpital de Gouesnou, dans le Finistère avec l’idée d’enregistrer des « fantaisies » des habitants pour les diffuser aux patients et soignants lors des moments de dépendance. Comment cette idée t’est venue ?
On vit dans une époque qui manque de subtilités, de nuances. Prendre parti pour un sujet aussi complexe que la fin de vie me paraît compliqué. On ne peut pas tous s’ériger en spécialiste. C’est ce qui est arrivé au moment du Covid : il y a eu un changement de comportement qu’on a vu apparaître sur les réseaux sociaux. Tout le monde est devenu émetteur et avait une idée sur tout. Au bout d’un moment, c’est flippant parce que tout est confondu. Quand tu commences à devenir un spécialiste de médecine, des virus… ça devient problématique. Les algorithmes entraînent un renforcement des idées de chacun ; ça enferme. On nous forme à ne plus débattre, on nous séquestre. Et dès qu’il y a échange, ça devient très vite hyper violent. Les gens n’ont plus l’habitude de débattre et quand ils sont confrontés à une autre idée, ils la prennent pour une agression.
Sur la question de la fin de vie, on parvient aujourd’hui à soulager presque toutes les douleurs mais il y aussi cette idée du temps qui reste et de la qualité de ce temps. Qu’en fait-on ? Est-ce qu’on le raccourcit pour moins de souffrance ? Est-ce qu’on l’allonge pour des bonheurs qui pourraient rester ?
L’action que je monte avec la ville de Gouesnou concerne l’accompagnement en soins palliatifs. Est-ce qu’on se dit qu’on accompagne les patients avec des pompes à morphine en les faisant s’éteindre doucement ? Est-ce qu’il y a une souffrance ? Je ne peux pas répondre à ça, je ne suis pas médecin et je ne suis pas en fin de vie. Est-ce que des gens ont envie de partir un jour et pas le lendemain et se seraient bien battus pour une journée de plus, une beauté de plus ? Est-ce qu’on n’enlève pas cette possibilité-là ? Est-ce qu’on est sûr que ça va aller de pire en pire ? Est-ce que la science peut dire un jour : « Là, c’est sûr, il ne se passera plus rien » ? Pour toutes ces réponses-là, je pense qu’on aurait besoin de temps, de réfléchir. Mais en attendant, il n’y a pas de moratoire. Les gens continuent de mourir dans des services de soins palliatifs. Mon rôle d’artiste est de me dire : Alors quoi faire ? J’ai été aide-soignant. Quand on est en service de soins palliatifs, on sait qu’on est plutôt dans une prise en charge de la douleur que vers la guérison. On s’en accommode avec plus ou moins d’angoisse. Mais il y a quelque chose de terrible, c’est la perte d’autonomie qui va avec. Surtout quand on sait qu’on la perd définitivement, ça peut devenir très pénible : le soin de l’escarre, la toilette, le brossage de dents… Je me suis demandé ce que je pouvais faire pour leur éviter ces moments gênants. Que faire pour qu’ils deviennent des moments étonnants ? Il faut de la fantaisie. Je vais aller faire la récolte de fantaisies auprès des vies extérieures à l’hôpital, des gens qui vont apparemment bien, qui ont eu des fantaisies dans leurs vies ou qui en ont. Ils vont me les raconter, je vais les enregistrer, les mettre en musique, faire des podcasts, livrer des chariots avec des petites enceintes ; l’infirmière va rentrer dans la chambre et au lieu de dire « c’est l’heure de la toilette », on pourra dire « vous prendrez bien une petite fantaisie ? Celle de Monsieur Dupont ? Non plutôt celle d’une dame… » On met la fantaisie que peuvent écouter patient et soignant en se concentrant sur autre chose. J’ai expliqué l’idée au maire, conquis par ce projet de territoire.
Ce qui m’intéresse ce sont aussi des mises en scène dans l’espace public, avec les habitants. Je vais les rencontrer dans des lieux où ils ont un peu le temps, comme une médiathèque, une salle d’attente… Ou je peux suivre le véto qui va chez les gens…
Est-ce qu’on peut ensemble se dire que le monde peut être meilleur et en même temps s’amuser, à notre échelle. Et on peut partir d’une ville, comme Gouesnou, mais pour un projet national. Je passe par des associations qui s’occupent de la culture en milieu hospitalier pour diffuser mon projet. J’ai quelques relais dans les hôpitaux qui le testent.
Pour bien comprendre, quand tu évoques des fantaisies, de quoi parles-tu ?
C’est le cœur de la question. Je leur demande de me définir la fantaisie. On se rend compte que c’est flou. On tourne autour et à un moment on arrive à entrer comme ça dans la vie, et on obtient des récits. J’ai déjà fait ce collectage ailleurs et dans un autre contexte.
Tu as toujours des projets inattendus. Comment les débutes-tu ?
Je pars d’un problème. Par exemple, je pars au musée Mathurin Meheut à Lamballe. Ça a débuté parce que j’adore cet artiste. Je recherche toujours des livres sur lui. Le livre Regarde ! (1929) qu’il a réalisé avec sa femme Colette est hyper fort. C’est un des plus beaux livres pour enfants que je connaisse. C’est l’un de ceux qui m’a donné envie d’écrire aussi des livres pour enfants. Je visite le musée à Lamballe et j’ai une sensation de vide comme souvent dans les musées. Je vois la directrice et je lui propose de mettre Meheut en musique, de faire une bande-son immersive. Il fallait qu’on entende des gwerz, des pardons, la guerre 14-18… Tous les sujets sur lesquels il a travaillé.
Je continue à y penser et je vois que la correspondance épistolaire disparaît, les boîtes aux lettres sont vides. Et je repense à Mathurin qui prenait du temps pour faire ses cartes postales illustrées pour Yvonne, sa correspondante à Dinan. Et je me dis qu’il faut que je fasse correspondre des gens entre eux à la façon de Mathurin Meheut avec le dessin, l’écriture, la couleur… Avec le texto aujourd’hui, on met des émoticônes, on met des photos… On va faire la même chose mais avec du papier, toujours en lien avec Mathurin Meheut. Et on a lancé le projet avec le musée et des élèves en difficulté, en classes Segpa. Certains dessinent bien, d’autres écrivent bien ou sont doués oralement… A trois, ça fait ressource, sens. Et à 50 encore plus ! Je les enregistre aussi. Ensuite, les œuvres vont être exposées au musée. Je n’imagine pas une action, une mise en scène dont les acteurs puissent sortir moins grands que quand ils y sont entrés. Il faut que ça les transforme.
Recueillis par Grégoire LAVILLE
Photo : Richard DUMAS
Grand Hôtel, CD et vinyle (Bayard Musique)











