A contre-courant de notre époque résolument matérialiste, Dominique Camus nous conduit - ou plutôt nous ramène - dans un monde magique en contact avec l’au-delà. Nombre d’écrivains, dont Anatole Le Braz, sont ainsi convoqués par lui pour constituer au sein d’une toute récente anthologie publiée par les éditions Coop Breizh un singulier recueil  de Fantômes, revenants et dames blanches.


On aborde les  Contes magiques des pays de Bretagne dans l’intention d’opérer un retour sur le passé, de plonger vers des racines enfouies et cependant prégnantes, de dialoguer avec l’au-delà et cette part obscure de nous-mêmes toujours tapie dans une façon d’ombre tenace. Car le goût du mystère, du sacré, subsiste en Bretagne – peut-être plus qu’ailleurs- et les histoires de revenants ont encore un public.

La puissance évocatrice des contes des temps anciens tient à leur  apparente simplicité. Ecrits dans un but clairement « didactique », ils oscillent entre deux pôles : donner espoir et menacer. Leurs intercesseurs sont ces morts, devenus fantômes, qui surgissent du néant où nous les pensions enfouis et viennent chercher leur dû.  Parfois ils déchaînent un véritable tintamarre, parfois ils sont  précédés seulement d’un bruit léger :

«Cela recommençait chaque nuit. Sur les trois ou quatre heures du matin […] soudain on entendait à la porte de la cuisine le son d’une clochette : dinn, dinn, dinn ! » écrit François Cadic en1910 dans La Clochette mystérieuse.

 Au-delà, ces « histoires à dormir debout » peignent une nature bretonne ancienne bien éloignée du cliché persistant et pittoresque du jardin d’Eden. La campagne est cruelle, noire et sans aménité. : Elle contribue à paralyser de peur ceux qui, le pressentant déjà ou ne le sachant pas encore, vont bientôt entrer en contact avec les revenants. Dans le conte Les trois femmes, écrit en 1893, on lit sous la plume d’Anatole Le Braz :

« La nuit dont je vous parle, il se trouvait dans la grande lande de Pontmelvez. Un vrai désert. Deux lieues de plateau sans un seul arbre. Pas un talus où s’abriter contre le vent. Et justement, cette nuit là, il soufflait un vent de tous les diables […]  Le ciel, noir comme un four. Pas une étoile. »

Les lieux des apparitions inspirent respect et crainte. Ce sont souvent des églises. Ainsi dans tel conte écrit par François-Marie Luzel  où une femme apparaît entièrement nue auprès de son cercueil :

« J’ai vu, Monsieur le curé, des choses effrayantes : une femme morte qui fait pénitence depuis cent quarante ans, a été apportée à l’église, dans un carrosse attelé de trois chevaux noirs…. » .

Motif également récurrent, le presbytère, représentation solidement bâtie de l’autorité religieuse, est puissant, inquiétant et solennel. Non loin, le cimetière est plus menaçant encore car les tombes parfois s’entrouvrent ….

Au-delà de ces esthétiques contradictoires de l’espérance et de la terreur, la découverte contemporaine de ces contes nous conduit comme naturellement à une troisième lecture. Nous frappe désormais surtout la grande misère qui régnait en ces temps éloignés. Celle-ci, traversant les générations, s’exprime par des témoignages dont la force d’évocation à la fois nous terrifie et nous indigne. Froid et faim règnent partout en maîtres despotiques.

Les contes deviennent alors  « charnels ». Nous nous surprenons à partager les frissons de ce personnage qui, depuis des heures, chemine en tremblant, craignant la famine, ou à nous sentir littéralement secoués au rythme lent d’une pauvre charrette laquelle avance péniblement dans un chemin creux empli d’ornières.

Etonnant voyage somme toute qui nous déporte sans tendresse dans des temps point si  anciens. Il nous déniaise en nous rappelant l’horreur quotidienne au sein de laquelle nos ancêtres devaient se débattre pour simplement survivre, passer encore un hiver – eux priant  pour que la récolte soit bonne, que la guerre ne soit pas portée sur leur contrée, que la maladie épargne leur vie et, plus encore, celle, terriblement fragile et toujours menacée, de leurs enfants.

Chantal Pinault et Alain-Gabriel Monot.


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