Bien que cela semble dérisoire, je crois au symbolique et soutiens ceux qui, le soir à leur fenêtre, acclament par solidarité les soignants. Cependant je n'y participe pas.
Hier soir, dans la cour, en face, un couple (ce qui commence à faire communauté !), pour la première fois depuis plusieurs semaines, (sans doute le faisaient-ils avant côté rue ?!) s’est mis à la fenêtre pour applaudir. Il m’a semblé, sans voir, qu’il y avait résonance dans ma partie d’immeuble. Il n’y a que quatre appartements, dont deux sont occupés par des médecins et ils ne s’applaudissent sans doute pas eux-mêmes, j’en conclus que cela devait provenir du garçon timide du troisième.
J’étais tout disposé à ovationner… En particulier par reconnaissance pour ceux qui s’occupent de ma mère si tristement confinée en Ehpad.
Habitant un appartement relativement grand, naguère constituant les communs d’un plus vaste, encastré entre une arrière-cour et un mur qui me cache les jardins sis derrière, je suis loin de me trouver au milieu des « grands ensembles ». N’ayant guère de vue sur mes frères humains, je ne me sentais pas jusqu’alors d’applaudir seul à ma fenêtre, comme un triste sire lançant des serpentins dans sa cuisine lors du réveillon de la Saint-Sylvestre ! Et là, pris de court, comme jusqu’alors je n’avais vu personne faire la claque, n’entendant qu’au loin les cris et applaudissements se confondant avec ceux de ma télé, j’ai continué à la regarder.
Les éboueurs, les livreurs, les producteurs de denrées alimentaires, les nettoyeurs, les protecteurs…
Me demandant alors ce qu’il en serait de cet « après » ? Pour le personnel soignant, et puis pour tous ceux utiles à la marche a minima du monde. Quand se sera éteint l’écho des vivats de 20 h.
Cette manifestation de reconnaissance communautaire (me) rassure. On applaudit aussi toute cette arrière-garde (qui nous garde !) : les éboueurs, les livreurs, les producteurs de denrées alimentaires, les nettoyeurs, les protecteurs… tous les fabricants de ce qui nous est utile et tous les gardiens du bon déroulement des choses… tous ces indispensables, en seconde ligne en temps ordinaires.
Le monde ne sera sans doute pas comme avant, mais sera-t-il si différent ? N’en déplaise à ce que prônent les grands prophètes… et quelques autres de plus en plus remontés à mesure qu’ils sentent le retour à la « normale », détenteurs d’une grille de lecture prévoyants de bien plus joyeuses perspectives !
Il est probable que le capitalisme reprendra ses droits, et ses travers. Déjà il n’est question pour le représentant des patrons que de regagner en productivité : » … faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire ». Le système est à l’arrêt, mais encore en place, ne demandant qu’à repartir de plus belle. Et a priori à marche forcée, est-il promis !
Elles seront « remerciées », et remplacées par des caisses automatiques
Aurons-nous alors de la reconnaissance pour les déclassés qui nous ont pourtant été si vitaux, dont les caissières ? Il est possible qu’elles soient remerciées. Mais, à terme, pas dans le sens qu’on pourrait attendre. Elles seront « remerciées », et remplacées par des caisses automatiques. La distanciation sociale aidant, cantonnées qu’elles seront encore derrière leurs plexiglas, et le peu de contact qu’on avait avec elles sera encore davantage distendu. Alors ! Quand s’estompera le souvenir de leur dévouement et qu’un délai de décence raisonnable nous aura fait oublier nos élans, on se passera des caissières, et on installera des automates… et nulle part ne sera inscrit : « la nation reconnaissante… » !
La société productiviste est cynique. Et en l’occurrence, sans aucunement vouloir y prétendre, j’espère ne pas être visionnaire.
Et si les caissières sont utiles, et qu’elles peuvent être remplacées, alors qu’aura-t-on à faire du superflu ? Et qu’en sera-t-il de la musique, des spectacles, des spectacles de rue, des concerts, et du cirque ? De l’art en général ? Et de celui qui est déjà parmi les plus décriés : l’art contemporain ? Pris ici comme métaphore et comme tête de pont, parce que déjà trop souvent soupçonné d’inutilité patente. Cet art recèle, dans le fourmillement de ses créations marquées par l’individualité, des pratiques esthétiques (ou inesthétiques…), tant facile à condamner parfois. Mais les artistes sont les explorateurs d’un monde autre, décalé, visionnaire, allant au-delà du réel pour en relativiser la portée… pour sortir de l’ordre de la normalité.
Il se trouvera peut-être que l’art contemporain comme « produit » spéculatif continuera dans ce monde d’après comme celui d’avant. Tant mieux en un sens, pour léguer à des générations futures quelque chose de la création contemporaine.
Plus de subventions gratuites sans obligation de résultats !
Il y a aura une évaluation du produit « art » et il est à craindre qu’au domaine de la création artistique – par essence sans entrave- soient demandés des comptes… plus de subventions gratuites sans obligation de résultats ! Avec cet électrochoc qui nous arrive, la donne sera chamboulée, et tout risque d’être raboté. Plus de superflu et de gaspillage quand nous serons sortis de la société d’abondance où ces productions superfétatoires étaient acceptées. L’art et la création risquent de descendre d’un cran, pour aller vers l’utile, et rejoindre souvent le socio-culturel…
Certains prévoient déjà que 30 % des commerces disparaitront. Il est probable que la même proportion s’applique au domaine des arts. C’est hypothétique car il est bien difficile de savoir ce qui se passera avec les données fluctuantes dont nous disposons pour déterminer ce que sera l’avenir. Mais rien n’empêche d’y penser.
L’art, subversif, provocateur, sera sans doute mis à mal face à ce nouveau monde à réinventer
Que vaudront alors ces utopistes en chambres face à ceux qui se verront en devoir de vraiment changer le monde (parce qu’effectivement en même temps il le faudra !) L’art, subversif, provocateur, sera sans doute mis à mal face à ce nouveau monde à réinventer. Ses utopies entreront en rivalité avec les nouvelles, concrètes et de l’urgence, celles que mobilisera l’impératif écologique. Le pendant de ce qui ne sera pas soumis à l’économie, sera essentiellement lié à la nécessité de préserver notre monde. Le temps sera à cette militance opposée au pur productivisme, qui ralliera tous les soutiens créatifs et actifs, soucieux d’inventer un autre mode de fonctionnement. En espérant tout de même que l’art y soit convié et y trouve encore une pleine part ! Qu’il soit largement influencé par cette nouvelle donne, et ce sera sans doute ce qui lui donnera son nouvel élan. Encore une place pour l’inutile et ce qu’on croit futile, pour encore respirer dans le collectif.
On dit que l’histoire ne reproduit pas les mêmes choses, mais qu’elle bégaie. Qu’après la peste noire, comme la moitié de la population avait été décimée, les serfs constituants les bras dont on avait besoin, ont été émancipés et rémunérés pour leur travail. Les « indispensables » auront-ils des boulots revalorisés ?
Et il y eu la Renaissance. Le milieu des arts épousant le mouvement de la société s’adaptera. L’art, qui ne cesse d’être contemporain, débouchera-t-il sur un total renouveau ?
Ce soir, la dame d’en face est revenue seule à sa fenêtre pour applaudir. Je me suis levé et lui ai donné la réplique. Son mari est arrivé ensuite vêtu de son tablier et une spatule à la main. Et j’ai p ensé que le monde était en bon ordre, et que j’y participais.
Michel OGIER
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