Les nuits je m'échappe, je rêve d'autre chose. Elles ne sont pas contaminées. Je m'enfouis. Au cœur, je m'enfuis.
Je me réveille. J’ai oublié le monde dans lequel je suis. Le logiciel se remet soudain en place. Encore une journée cloitré. Je pourrais sortir, mais je m’astreins à rester enfermé ! Par principe, mais aussi par une sorte de volonté obsessionnelle.
Tout va bien, même avec les contraintes supplémentaires que je m’impose.
Levé tard, je ne vais pas, comme à l’accoutumée, au bar, pour retrouver mes amis et en sorte me reconnecter avec le monde.
Là, ce nouveau matin, identique à tous les précédents, après ces jours d’enfermement que j’ai arrêté de compter, point ce nouveau jour comme un dimanche sans projet, qui n’arrête pas de se dupliquer….
Etant au téléphone et regardant le plancher, je vois se dessiner un visage. Me prend l’impérieuse nécessité de le photographier, je raccroche sans sommations.
J’observe cette tête surgie des lattes du parquet.
A partir de cet incident je me suis demandé si tout allait aussi bien que je le croyais ?
Il me semblait jusqu’à présent bien supporter le confinement et le maîtriser même en m’imposant la rigueur de contraintes inutiles comme de ne plus faire de courses jusqu’à épuiser mes réserves. Mais je n’avais pas conscience qu’il s’agissait aussi de mes réserves mentales ! N’ayant pas tant de ressources que celles escomptées… me faisant une fausse idée de ma « résilience »…
Une petite altération intervenue comme ça dans le processus d’exécution d’un logiciel, un « bug » !
De là je me suis interrogé sur ce qui fait l’ordinaire de nos vies.
Tout en constatant par ailleurs, que j’avais du mal à me concentrer, ne serait-ce que sur les conversations téléphoniques, qui dans ce genre de circonstances peuvent passer pour rassurantes et distrayantes. Que j’étais dans un état d’énervement constant me faisant ricocher d’une activité à l’autre sans que j’avance à rien, ni que je prenne plaisir à quoi que ce soit.
De là je me suis interrogé sur ce qui fait l’ordinaire de nos vies. Ce qui les rend supportables, voire agréables, bien « arrimées » ! Nous sommes toujours dans l’activité, toujours raccrochés à quelque chose, dans l’action et dans le lien.
« L’intime est encore et toujours du social Annie Ernaux.
Mais là, isolés, désorientés, à force nous nous perdons. Hors des rituels habituels, du conditionnement, du regard de l’autre. Cet autre à qui on intime, dès lors, de ne plus être intime.
Notre individualité est traversée par les autres dont le regard est constamment un jugement, un contrôle… nous sommes depuis tout petit sous ce regard… Nous nous comportons dans l’intimité comme s’il y avait toujours de l’autre à nous observer… on en a tellement besoin que parfois même certains convoquent le regard d’un Dieu…
Habituellement nous nous soutenons les uns les autres. Nous sommes dans la règle, dans la norme, dans les contraintes sociales, légales, administratives, professionnelles, familiales… partout contraints, partout cadrés… Nous faisons partie d’une famille, d’un groupe, d’un club, d’une association, d’une entreprise et de je ne sais quels autres cercles qui nous font appartenir à des sous-ensembles, et à des ensembles… Même si tout cela s’est constitué par hasard, par la force des choses, et parfois malgré nous, entraînés et contraints. Nous ne sommes pas programmés pour la solitude, elle est, dans nos sociétés, une anomalie, la preuve d’un dysfonctionnement. Elle devient rapidement désocialisation et symptomatique d’une anormalité.
Le temps de se considérer soi-même comme un autre
Mais ici la plongée est tout autre, elle est en nous même, dans cet autre que nous contenions – au sens d’être dans une contention ! – jusqu’alors en lui faisant suivre les voies qu’on lui dictait.
Cette situation nous fait nous éloigner de la norme et perdre ses références. Nous faisant dévier du « sens commun », voire, dans une mesure plus extrême, le perdre. Renvoyés à notre solitude, à nos inquiétudes et parfois à nos démons, devant lesquelles soudain nous nous trouvons en devoir de faire face !
Face à nous même, dans un moment d’attente, d’expectative et de réflexion, pouvant provoquer malaise et doute. Une remise en cause de ce qu’on avait cru, sans y réfléchir, invariable et à jamais inscrit. Là, hors fonction sociale, hors fonction tout court, pour beaucoup, c’est le temps de se considérer soi-même comme un autre. Observant durant ce temps d’arrêt quel est celui qui habituellement se démène dans le flot, fétu sur flux tendu ?
Mais cette façon de s’éloigner de ce que nous avions cru être le seul réel possible, n’est-ce pas une façon de s’en rapprocher davantage ? D’être plus lucide et d’une certaine façon plus consentant à vouloir regarder ce qui fait le sel de nos vies. A voir ce à quoi nous sommes le plus attachés. Ce qui nous manque, ce qui nous est indispensable ou ce dont nous nous contenterions.
J’espère, comme pour beaucoup, de ne pas rétablir un monde comme avant
Soit on se divertit et on passe dans ce tunnel en se gardant de s’ouvrir à soi-même, soit on réfléchit et on revoit son récit… Sans se raconter d’histoires… Faisons de ce passage à vide, un plein, un recentrement qui va nous servir individuellement à discerner l’essentiel… et socialement à considérer un autre mode de fonctionnement qui va devenir de toute façon nécessaire. Nous pouvons collectivement imaginer réorienter notre monde comme nous le souhaiterions. Et je l’espère, comme pour beaucoup, de ne pas rétablir un monde comme avant, comme si rien n’était advenu. Bien sûr ce sera quelque chose issue de cette tension entre les deux qui surgira: entre les bons vieux mécanismes ancrés d’un monde capitaliste et productiviste soumis à la loi de la concurrence, ou, un infléchissement vers des valeurs nouvelles comme la participation, le partage, la sobriété… Mais sans se faire d’illusions car il n’y aura pas de changement structurel de civilisation (sauf au pire, une mise à mal de la démocratie?!) et le risque est grand d’être entrainé par la reprise du flot. Et bien des forces nous y contraindrons, si nous n’y avons pas parfaitement réfléchi avant, et si nous ne nous armons pas pour la résistance, au delà de la « résilience » ! Déjà la Chine se relève, elle se remettra debout rapidement, et repartira de plus belle. Pour elle les règles n’auront pas changé. L’Amérique, après l’épreuve, suivra. Quand elle se relèvera d’avoir mis genoux à terre. Quant à nous, Européens, nous nous retrouverons groggy. Et que ferons-nous après cet affaiblissement ? Aurons-nous la capacité d’inventer autre chose ? Même si durant ce confinement à force de regarder le désordre du monde à travers nos journaux et notre téléviseur, et de s’être excité sur Twitter et autres réseaux, tout cet énervement généré nous poussera à vouloir, après, en découdre !
Il faut que j’use de mon permis de sortie
Mais trêve de méditations. Elles reprendront…
Il fait soleil, et le printemps va passer.
Avant que tout n’aille trop en déraillant, il devient prudent que je me raccroche à la vie « normale », si tant est qu’on puisse en approcher dans la situation actuelle.
Il faut que j’use de mon permis de sortie. Reprendre une bouffée d’air, de celui de la vie d’avant.
Jusqu’à ce temps fini, où ancré dans la routine, j’allais habituellement voir mon psy 3 ou 4 fois par semaine. A cause de ma réclusion volontaire, je n’y suis pas allé depuis plus de quinze jours. C’est peut-être aussi pour ça que mon état s’en est ressenti.
Reprendre pied.
Chez lui, les séances sont courtes, quelquefois 3 mn seulement. Parce que bien sûr il y a foule, on fait la queue. Il est rare qu’on ait du temps pour que même je puisse m’enquérir de sa propre santé. De toute façon il me répond invariablement : « Oh moi, ça va toujours ! », et il est vrai que je l’ai constamment vu d’égale humeur.
Son diagnostic, je l’ai à maintes reprises remarqué, est sûr : « Oh ! ça va pas aujourd’hui !? ». Et en effet bien souvent il tombe juste. Spontané et joyeux, tout de suite il fait regagner en estime de soi. Il a du flair. Lacan définissait François Dolto, comme « une tripière de génie », car elle aussi sentait bien les choses.
A mon avis il se situe plutôt du côté de Christophe André, sans que, je pense, il ait conscience d’avoir une pratique qui se rapproche de celle de ce grand éclaireur. Lui aussi soucieux de simplicité, répondant directement à nos besoins, apôtre de la psychologie contextuelle et positive, sans en faire grand cas, tout chez lui est parfaitement tranché, pesé… Il est de même certainement partisan de la pleine conscience, et touche à tout, comme Christophe. Je m’étonne qu’il n’ait pas collaboré à l’ouvrage : « Et si je mettais mes intestins au repos ? ». Mais comme il est modeste, pas sûr même qu’il se prévale jamais de sa fonction thérapeutique ! Il faut savoir aussi que mon psy est accessoirement mon boucher !
Allez, un steak !
Michel OGIER











