Après India Dreams librement inspiré du film de David Lean : La route des Indes, Maryse et Jean-François Charles nous invitent à rejoindre la Chine impériale du XXème siècle. Bienvenu dans le monde enchanteur de China Li.
On peut aisément se perdre entre la définition du roman graphique et celle de la bande dessinée. Les frontières sont assez floues. L’expression « roman graphique » est née aux États-Unis (graphic nove) lorsque certains auteurs souhaitèrent se distinguer des comic strips publiés dans la presse et des comics relatifs aux super-héros. Le concept fut repris en Europe quelques années plus tard. L’idée était cette fois de prendre ses distances avec la Ligne Claire franco-belge considérée trop enfantine. Les éditeurs y ont vu un marketing novateur construit sur une thématique plus « noble » abordant des thèmes « sérieux » à l’adresse d’un public adulte ; l’ultime prétention étant de se rapprocher de la littérature, d’où la vocable roman graphique.
China Li prouve qu’il est possible d’unir la bande dessinée traditionnelle et ce que l’on appelle pompeusement le roman graphique. Les planches sont toutes d’une beauté redoutable – précisément à l’inverse des romans graphiques aux dessins d’ordinaire imprécis et presque toujours en noir & blanc. Nous sommes, chez Maryse et Jean-François Charles, dans l’illustration magistrale qui fait l’heure de gloire du neuvième art. Les paysages attestent d’une remarquable force graphique… L’utilisation des couleurs s’attache à une indéfectible cohérence… Les teintes bleutées ne doivent rien au hasard, et les rouges-ocres ont une fonction précise… Il y a en outre des scènes de combats d’une grande vivacité – elles sont spectaculaires ! – bref, les meilleurs romans graphiques peuvent aussi avoir l’air d’une excellente bande dessinée.
Chine. Début du siècle précédent. Li a sept ans. Elle tient son nom de la rivière qui descend des montagnes et coule près de chez elle. Mais Li doit malheureusement quitter ce décor enchanteur pour la tumultueuse Shanghai. Afin d’honorer une dette de jeu, l’enfant a été vendue par son oncle à Zhang Xi Shun, un eunuque redoutable, patron d’une triade ayant mainmise sur la pègre de la ville. Un jour, le jeune fille est accusée d’avoir volé du papier de riz. Lui découvrant un don pour le dessin, son maître, terrifiant mais raffiné, décide de la prendre sous son aile. Ainsi débute l’histoire romanesque de China Li.
Le récit de Maryse et Jean-François Charles navigue intelligemment entre aventure, romance et histoire nourrie de faits réels. Le décor est historique. On y retrouve l’étrange raison social des eunuques… les maisons closes et les fumeries d’opium… l’invasion japonaise de la Mandchourie… Les bouleversement politiques pré-maoïste… le Kouo-Min-Tang et Tchang Kaï-Tchek… Nous découvrons un Shanghai dans lequel cohabitent colons et triades au plus grand désespoir d’un peuple brimé, opprimé et désargenté. Chaque élément historique est passionnant. Le scénario – construit comme celui d’un film hollywoodien – engage des situations tragiques sans manichéisme inutile, manière de comprendre la différente entre les meurs occidentales et celles, absconses, de la Chine impériale. Un destin de femme merveilleusement raconté et subtilement dépeint. Mille bravo ! On attend la suite avec impatience.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Février 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
China Li, une bande dessinée en quatre tomes dont trois sont parus :
1/ Shanghai
2/ L’Honorable Monsieur Zhang
3/ La Fille de l’eunuque
Éditions Casterman – Environ 60 pages couleurs – Entre 9,99€ et 15,50€ selon le support : numérique ou Gutenberg














