S’il y avait un Maitron breton, et nous l’appelons de nos vœux, sûr qu’Hugo Melchior en serait un rédacteur privilégié ! Allez, au boulot !
Ce jeune historien rennais s’intéresse à une histoire rennaise peu connue, une histoire de la Sociale. Et Vive la Sociale !
En cette année commémorative de la Commune, il y en a eu une, rennaise, formidable et fugitive. Comme la Commune. Oubliée donc, voire refoulée. Malgré le plus concret d’occupation jour et nuit, de séquestration, de manifestations dont hommesandwichisation sur place de la Mairie ou de voyage sous (bonne) escorte policière à Paris ! Bref, la Sociale et la Totale !
Hugo Melchior exhume avec précision cette lutte rennaise amnésiée sans doute moins que ça en a l’air. Car Rennes a finalement fourni à la République un secrétaire d’État à la Santé ! Peut-être, est-ce là un retournement contrerévolutionnaire, qu’Edmond Hervé qui a tant déçu la gauche médicale rennaise a acquis sa légitimité et sa sensibilité dans cette histoire qui s’est déroulée dans son quartier de Villejean en 1973.
72/ 73 le 68 breton !
La Renaissance a continué de construire les trésors architecturaux bretons au moins deux siècles après elle ! Sans doute que Mai 68 a aussi inoculé en terre bretonne son lot de piqure retard ! En 72 à Saint-Brieuc, l’ouvrier breton dit merde au patron et, en 73, Rennes le dit aux mandarins !
Les carabins descendent dans la rue et la grève qu’ils déclenchent en janvier ne s’éteindra qu’à coup de budget supplémentaire à la fin avril. Hugo Melchior a rencontré les témoins, fouillé les archives, décrypté les images, tendu des liens et fourni un appareil iconographique complet dans son ouvrage auto-édité Blouses blanches et gwenn-ha-du.
Le titre est d’autant pertinent que la bannière noire et blanche flotte à l’envi en tête de cortège, ou jusqu’à Paris quand les carabins foncent sur le ministère, accompagnés par les députés bretons Le Pensec le grand et le Foll le petit. Ce dernier, dans ces années de Joint-Français, conçoit sa fabrique rocardienne et PSU à St-Brieuc .
Hugo Melchior décrit avec force conviction et le sens des détails les jonctions entre les Maos, la Gauche prolétarienne ou la Ligue Révolutionnaire, Krivine vient à Rennes, et les linéaments féconds de la grève. Celle-ci est déclenchée sans les révolutionnaires de la révolution qui vite rattrapent le coup, s’y placent, organisent, ordonnent et structurent le mouvement. Une grève de blouses blanches est inédite. D’autant qu’elle ne se revendique moins de corporatisme que de sociétalisme. La Bretagne de 1973 est sous-médicalisée et sur-pathologisée : 96,1 médecins bretons pour 100000 habitants contre 127, 8 au national alors que l’OMS en recommande 300 ! Le compte n’y est toujours pas !
Fidèles au fameux Pr Minkowsky qui trouvait scandaleux qu’un praticien fasse comme s’il ne devait rien à l’Etat et à la société, les rennais attendent une formation conséquente qui n’enseigne pas que la médecine élitaire (ou chirurgicale) mais éveille à une médecine populaire. D’où le slogan frappant : des médecins oui, des assassins non ou la médecine au service de tous !
L’excellente documentation d’Hugo Melchior rend compte par ses rencontres avec les acteurs, le « loup rouge » de l’époque, Raymond Le Golvan pour qui le militant révolutionnaire doit intervenir n’importe où et se rendre utile, aussi Dominique Halbout dont la médecine s’exercera après la double expérience de la grève et de Villejean-Santé sur ce quartier populaire de Rennes. Ce même quartier à l’ouest de la capitale bretonne, où s’installera Olivier Bernard qui trépigne à l’époque dans sa formation grenobloise, où, en quatrième année, il suit avec fascination cette grève des étudiants bretons.
C’est une histoire rennaise que nous donne à comprendre Hugo Melchior, une histoire bretonne qu’il analyse et une histoire d’une jeune intelligentsia fascinée par les médecins aux pieds nus de Mao ou par les idéaux aujourd’hui tellement irréductibles aux forces contraires du libéralisme en tout, et notamment en médecine.
Ce projet de médecine sociale ne lève d’enthousiasme ni à Laval, ni ailleurs, Limoges ou Clermont-Ferrand, où les délégations de missionnaires, qualifiés d’envoyés spéciaux échouent à n’entrainer ni les soignants en herbe ni les soignés au nom desquels le combat a lieu. Michel Pihan, entretenu par téléphone par l’auteur, se souvient, dans l’amphi de Caen, d’un accueil « plutôt houleux ». L’irradiation de la révolution est remise à demain.
Melchior est un historien de ces lisières irradiées. S’intéressant à la frange des luttes minoritaires, se nourrissant des pages longuettes des assemblées générales souveraines, s’identifiant aux Communes idéelles où tant chante et tellement déchante.
Il y a eu, à Rennes 1, en 1973, cent-trois ans après la Commune, la reprise des cours le jeudi 3 mai, après 94 jours de grève active. Vous êtes déçus. L’historien des histoires militantes doit l’être comme nous le sommes même si la reprise des cours est votée par les étudiants en médecine réunis une énième fois en AG.
Énième est vague dira-t-on ! Hugo Melchior n’est pas un historien à l’américaine qui lit les tracts par le nombre de ses lignes ou les slogans par la hauteur de leurs caractères. Il n’a pas comptabilisé les AG ! L’historien a heureusement privilégié le qualitatif et son livre est de qualité ! C’est l’histoire d’une Bretagne insoumise et qui se courbe. Sauf dans ce livre.
Livre riche d’une iconographie précise et fournie, d’entretiens complémentaires et d’une pagination originale. Pé-da-go-gi-que !
Gilles CERVERA
Hugo Melchior Blouses blanches et Gwenn ha du, librairies rennaises ou [email protected], 192 pp 19€











