Le deuxième tome de la bande-dessinée « Entre Terre et Mer » vient de sortir dans la collection Soleil Celtic. Le tome 1 était paru en janvier 2015, le tome 3 est prévu pour octobre de la même année, au moment de Quai des Bulles. Il s’agit de l’adaptation en BD d’une histoire imaginée par le réalisateur malouin Hervé Baslé, qu’il porta à la télévision. Rencontre avec le scénariste Pascal Bresson, installé dans la région malouine depuis plus de 20 ans, passionné d’Histoire, de Bretagne et de justice.


Comment vous est venue cette idée de raconter cette saga de « Entre Terre et Mer » ?
Pascal Bresson
 : « Entre Terre et Mer », c’est avant tout l’histoire d’une  nostalgie. C’était une série télé qui avait été diffusée sur France 2 en 1997 par Hervé Baslé. Il s’avère que dans ces épisodes, les acteurs principaux, notamment Didier Bienaimé, Bernard Fresson et Roland Blanche, étaient trois acteurs que je connaissais bien, puisqu’avant de devenir dessinateur-scénariste je me destinais, il y a un peu plus de 20 ans, à devenir acteur. J’étais au conservatoire avec Didier Bienaimé qui joue le rôle de Pierre Abgrall. Bref, pendant le tournage de « Entre Terre et Mer », il est venu habiter près de Saint-Malo, et il m’a dit : « Toi qui aimes le côté sauvage et authentique, je suis en plein tournage maritime, viens t’installer avec ta famille, tu verras tu y seras bien. » C’est comme ça que je suis venu habiter à Saint-Malo, il y a maintenant un peu plus de 20 ans. C’est grâce à « Entre Terre et Mer » que je suis devenu malouin. Et c’est une façon aussi pour moi de boucler la boucle puisque « Entre Terre et Mer » a été un roman, a été un DVD, et maintenant c’est une bande-dessinée !

Est-ce qu’il a été facile d’adapter la série en bande-dessinée, puisqu’on sait que, dans les 3 moyens d’expression, il y a des codes et des moyens de narration qui peuvent être différents ?
P.B.
 : L’adaptation est un exercice difficile. L’œuvre d’Hervé Baslé, que ce soit le roman ou le DVD et ses 6 heures d’épisodes, joue avec le temps qu’il est impossible de restituer en BD. La bande-dessinée dispose de ses propres codes, son propre langage. Il a fallu que je réinterprète sans plagier, et sans  trahir l’esprit de la création. La BD fonctionne avec des ellipses alors qu’au cinéma et en série télé, il y a des lenteurs, des longueurs, on peut prendre le temps d’exprimer certaines émotions. En BD on doit aller à l’essentiel, à l’efficacité, et c’est surtout le moyen de communication où nous sommes tenus par 46 pages. Il a donc fallu que je réécrive tout sans trahir l’œuvre mais que je réécrive façon bande-dessinée, à ma façon, et en changeant la fin. Car oui, j’ai changé la fin d’Entre Terre et Mer tout en gardant l’esprit de la création, c’est la grosse surprise dans le Tome 3.

« Une époque avec beaucoup de superstition »

Est-ce que vous avez eu un gros travail de documentation parce que vous évoquez la Bretagne rurale et maritime des années 1920, la vie des Terre-Neuvas, les femmes sur la côte… Comment avez-vous appréhendé ce travail ?
P.B. : Ca n’a pas été un énorme travail parce que j’avais déjà illustré un livre qui s’appelait « L’impitoyable métier, Terre-Neuvas » pour les éditions Ouest-France, l’histoire d’un mousse qui racontait son quotidien à bord du bateau. Ce qu’il faut savoir c’est que ceux qui partaient pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve étaient pour la plupart des paysans. Résultat, j’avais toute la documentation, celle des années 1920, du parlé gallo. Une époque avec beaucoup de superstitions, j’ai mis tout ça en scène. Là où la documentation a été beaucoup plus dure, c’est côté bateau. Car à l’époque du tournage Hervé Baslé avait utilisé deux voiliers de l’Ecole Navale de Brest, La Belle-Poule et L’Etoile. Ces deux bateaux il n’en a fait qu’un, La Charmeuse.

Est-ce que vous avez eu des difficultés pour renouveler le genre ? Cette saga romantique avec le pêcheur qui part en mer et sa bien-aimée qui reste à terre, c’est un thème qui a déjà été beaucoup développé. On peut remonter jusqu’au XIXe siècle avec Pierre Loti…
P.B. : Non, en fait c’est justement tout le contraire. Pierre Abgrall, qui est le héros et qui a tout juste 20 ans, c’est le paysan par excellence, il descend d’une famille des Monts d’Arrée. On peut imaginer que là-bas, c’était le Moyen-âge à l’époque. Il n’a jamais vu la mer, il n’a jamais vu de marins, et il va descendre pour la première année en tant que saisonnier. Là il va découvrir la mer, le monde des marins, mais surtout il va tomber amoureux de Marie la lavandière qui est déjà promise. Il faut savoir qu’un homme de la terre ne pouvait pas se marier avec une femme de la mer. Chance pour lui et malchance pour Marie, au retour de La Charmeuse, au retour de la campagne de pêche, son mari est mort noyé. Lui va profiter de cette occasion pour lui déclarer sa flamme, pour la conquérir. Sauf que, évidemment, elle a toute une période de deuil, mais surtout, en aucun cas il ne doit l’approcher. Lui il vient de la terre, il est un peu pestiféré. Il va choisir la voie de la pêche pour la conquérir. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est qu’au début on le voit jeune et naïf, il ne connait rien de la vie, il n’est jamais sorti avec une fille par exemple. On va voir son évolution, du jeune homme à l’adulte. Sur les 3 albums, on va le voir changer, vraiment naïf au premier album, jusqu’à devenir un homme affirmé au Tome 3. Il ne s’est jamais battu de sa vie, mais là on est carrément en mer, il va affronter les brumes, les tempêtes, mais surtout les hommes. On va voir vraiment au bout du troisième tome un homme, un vrai, puisqu’avant tout, « Entre Terre et Mer » est une histoire d’hommes.

Vous êtes scénariste et dessinateur, mais il semble que dans les albums que vous avez scénarisés, il n’y en a pas beaucoup que vous avez dessinés…
P.B. : En fait je suis dessinateur à la base, et scénariste pour des occasions. Parmi ces albums j’en ai dessiné mais en réalité je m’occupe beaucoup du story-board. Comme j’ai beaucoup de séries, je travaille avec beaucoup de gens. « Entre Terre et Mer » c’est un peu particulier car on voulait sortir les 3 albums la même année. J’ai demandé la partie dessin à Erwan Le Saëc que je connais depuis plus de 20 ans. Lui, spécialisé dans la maffia et dans le policier, il en avait marre, il voulait changer de registre. Je lui ai proposé de faire « Entre Terre et Mer », et on peut dire qu’il a réussi ce défi puisque je trouve que c’est ce qu’il a fait de plus beau jusqu’à maintenant. Il s’avère en plus que lui et moi sommes fans de cinéma donc on a beaucoup parlé « cadrages ». « Entre Terre et Mer », c’est vraiment du film sur papier. On a travaillé les scènes les plus appropriées pour que justement le lecteur ait l’impression d’être dans le décor.

 « Je suis même prêt à donner ma vie pour des causes utiles »

Dans les différents albums que vous avez dessinés, scénarisés ou story-boardés, c’est assez éclectique avec des histoires judiciaires comme Seznec ou Dominici, il y a « Plus Fort que la Haine », là « Entre Terre et Mer ». Est-ce que ce n’est pas finalement l’injustice qui est votre thème de prédilection ?
P.B. : On a toujours dit que j’étais un écorché vif, je me bats énormément contre l’injustice, l’intolérance, le racisme. Je me bats pour les valeurs, pour la famille. Je suis même prêt à mouiller ma chemise et même pourquoi pas ma vie pour des causes utiles, valables. Il y a effectivement des points communs souvent dans mes albums. « Plus Fort que la Haine » par exemple, « L’Affaire Seznec », « L’affaire Dominici »…

Et « Entre Terre et Mer » où il y a les paysans d’un côté, et les marins de l’autre…
P.B. : Oui, c’est la confrontation, l’injustice à l’époque, puisqu’il faut savoir que le métier de terre-neuvas était un métier de chiens. On les appelait les forçats de la mer, les chiens de mer, c’était des gens qui risquaient leur vie pour nourrir leur famille. A bord du bateau ils ne savaient pas nager. On les engageait avant tout en leur demandant s’ils savaient nager, parce qu’une fois sur les grands bancs de Terre-Neuve, quand vous tombiez dans l’eau vous ne restiez pas plus de 3 minutes sous l’eau, elle était tellement froide que vous étiez saisis, donc il valait mieux ne pas savoir nager pour éviter de souffrir.

Un autre thème a l’air très présent dans vos albums, c’est la Bretagne, qu’on retrouve aussi dans « Jean-Corentin Carré, enfant soldat » par exemple. Est-ce que la Bretagne vous inspire également ?
P.B. : La Bretagne m’inspire parce que c’est surtout la nature et l’authenticité. Ce que j’aime, c’est qu’il y a encore des endroits où on a l’impression que l’homme n’a pas encore posé son pied. J’aime aussi les superstitions. J’aime aussi la culture bretonne, son patrimoine. Je trouve que c’est une région qui a su gardé encore son patrimoine et son identité, et c’est ce que j’aime. Vous parliez à l’instant de Jean-Corentin Carré, c’est ce côté tenace, opiniâtre, comme l’affaire Seznec. C’est cette histoire où les Bretons ont dit « têtu comme un Breton ». Dans « L’Affaire Seznec », dans « Jean-Corentin Carré » et dans « Entre Terre et Mer », il y a aussi ce point commun : quand ils ont une idée derrière la tête ils ne vont pas ailleurs. Pour définir l’identité bretonne, on parle de confiance, j’aime bien mettre ce patrimoine en avant. A l’heure actuelle, la Bretagne possède cette valeur que d’autres régions n’ont plus, malheureusement.

Propos recueillis par Mathieu Guihard

« Entre Terre et Mer » aux éditions Soleil. 

Scénariste : Pascal Bresson 
Illustrateur : Erwan Le Saëc 
Coloriste : Alex Gonzalbo
14,50€ le Tome



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