Meursault, contre-enquête. Quel choc ! J’aime ces moments où tout à coup on est culbuté hors de soi, shooté dans ses valeurs qui implosent, c’est-à-dire que nos convictions sont soudain déracinées. Meursault, mon mythe, l’étranger, Camus, Guilloux et Grenier, tout quoi, ma morale, ma sérénité, mes souches, tout ce qui m’a arrimé au sol depuis des décennies, tout vacille d’un coup. Tout est reparamétré, il me faut balayer la fumée devant mes yeux pour me retrouver, et je découvre alors que je n’ai plus la même tête, surtout mon regard qui a changé. En un chapitre. Un seul chapitre. Soudain, cet auteur dont je ne retiens pas encore le nom, tant il est écrasé par celui de Camus déboulonne Camus, me déboulonne par la même. Incroyable : on avait, j’avais, exclusivement pris le parti de Meursault. L’absurde était là, irradiant, convaincant, après l’enterrement de sa mère et le coup de chaud, l’absurde avec des mots secs, quasi cliniques. On était insolé avec Meursault, on aurait pu à sa place tirer, sortir la main de notre poche, là, sur la plage : l’assassiné était un Arabe.
Un sans nom. Comment a-t-on pu tolérer cela ? Comment a-t-on pu s’attacher à ce point à ce bord camusien de l’absurde, le nôtre, sans même envisager l’autre bord, l’absurde de ce mort, l’Arabe, sans adresse, sans identité ni parentèle, un colonisé. L’absurdité est une métaphysique, et Kamel Daoud, c’est le nom de l’auteur, ne dit rien d’autre, soupesant l’enquête, refaisant le chemin, cherchant les traces dans le sable, l’ombre verticale de midi, comment sa balle a pu être tueuse et l’est encore. Daoud ne signe pas un livre sur la colonisation ou la décolonisation, il écrit de cette langue où l’homme est un exilé du centre et de la périphérie, diffracté, son propre tueur que rien ne sauve.
La seule question philosophique qui vaille est le suicide dit Camus. Daoud nous dit que l’Arabe et Meursault sont au finale peut-être le même homme, lesquels se sont suicidés d’un seul coup d’un seul.
Mais ce dont on ne se rendait donc pas compte en lisant l’étranger, c’est que malgré soi, on perpétuait quelque chose de tacite. De tacitement violent et asymétrique. C’est que, nous identifiant au philosophe, nous restions dominants, y compris par la pensée de l’absurde. Nous voilà, au 21ème siècle, confondus, forcés même, de passer de l’absurde de 180° à 360°, rien de moins qu’un tour sur soi. Soixante ans titrait il y a peu le Monde, anniversaire maussade …. Cette guerre d’Algérie, dont Meursault est le nom et finalement un des assassins de plus. L’injustice dénoncée par Camus, mauvais procès ? n’était donc qu’une injustice relative à une autre pire encore. Totalitaire. La mère de Camus était illettrée mais la mère de l’assassiné était vivante aussi, ressentante aussi, arabisante évidemment ou berbère peu importe, de toute façon elle a été tue par Camus, ignorée par nous, tuée deux fois : symboliquement. Cruellement. Dans la fiction qui sort en ce moment et me bouscule à ce point, c’est le frère de l’assassiné qui parle. Il avait donc un frère, l’Arabe? Le livre est notre tombe à plusieurs. Et l’on voit combien nous nous tenons sur un bord du monde, toujours en ignorant ignominieusement l’autre !
On se raccroche. Décrochons-nous pour voir, y compris ceux qui ne nous ressemblent pas.
Kamel Daoud est fortiche, son livre nous étourdit : « je pouvais passer de vie à trépas et de l’au-delà du soleil en changent seulement de prénom : moi Haroun, Moussa, Meursault ou Joseph ». Le livre égrène les noms, nous sommes l’un puis l’autre, sans que le livre ne nous transforme en derviche. Et quand bien même naît en nous une vague satisfaction lorsqu’ Haroun, le frère de Moussa, la victime de Meursault, se venge d’une balle dans le ventre de Joseph, le colon gros plein de suffisance. D’autres séquences nous montrent l’absurdité qui se consume encore plus absurdement et Daoud nous montre -un que ce livre de Meursault peut être écrit tellement de décennies plus tard et- deux ne peut être écrit « de droite à gauche ». Daoud piétine les idoles locales du moment, son livre est un brûlot dans son pays, il ne serait pas compris donc Daoud l’écrit en français. Il plaide pour une Algérie de l’absurde que la bigoterie ne la rend pas moins. Il plaide pour des vignobles saccagés, un vin qui n’est plus tiré pour des mauvaises raisons et des mères à présent qui cherchent leurs fils derrière des voiles d’absurdité. Daoud reprend la marche de Camus, non pas contre lui, mais dans son pas, montrant l’universalité de la mort qui nous attend, du néant que l’on traverse, et des mots entre les deux, ces simples consolateurs, ces moments de vivre, parcellaires et indispensables.
Daoud plaide pour la parole, pour le plaidoyer ! Pour la preuve qu’il reste dans l’humain autre chose que le vacarme du muézin et des slogans répétés par les haut-parleurs. Reste une part de chacun, intuable tant qu’on parle : histoire de sortir du « piège » et que dans l’échange, fût-il aviné, fût-ce face à un sourd-muet quelque chose d’essentiel, peut-être, reste.
Tenons-nous en à la version maternelle. La mère avant de devenir muette (comme celle de Camus) a pu dire que son fils était « mort parce qu’il aimait la mer et en revenait chaque fois trop vivant ». De quelle mer parle ici cette mère ? La mère patrie, l’alma mater ? Daoud refictionne la fiction, il déplace les termes, nous rentre dedans, inocule ce poison : la vérité n’a pas de camp et il faudrait passer au-dessus pour en voir les tenants. « Cela a mené à une sorte de livre étrange », dixit l’auteur. Kamel Daoud écrit le livre et ses didascalies. Meursault revit et l’Arabe a enfin un nom et un prénom. Il m’a fallu tellement de temps pour m’en rendre compte !
Acte Sud
Meursault, contre-enquête par Kamel Daoud aux éditions Actes Sud, 160 pages, 19€












