Même si l’on n’est pas un absolu inconditionnel, force est d’admettre que la littérature selon Lydie Salvayre est tout sauf fade. Animés d’une salutaire et réconfortante révolte, ses ouvrages sont de beaux bras d’honneur à l’ordre établi, à l’injustice ordinaire du monde, à la sottise criante de ceux qui ont renoncé à douter. Et à l’armée des phraseurs pontifiants qui entortillent le peuple dans des discours suspects : » Que de vent ! Que de fumées ! Que de phrases ! »
Après les ouvrages caustiques parus ces dernières années comme le décapant Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, le très radical Contre, ou le très réussi Passage à l’ennemie, on lit ces jours-ci le merveilleux Hymne, tout entier écrit dans l’admiration de Jimi Hendrix. Et de ce moment inouï dans l’histoire contemporaine, le lundi 18 août 1969, quand le guitariste métis joue à 8 heures du matin devant les 20000 rescapés encore présents dans le champ de boue de Woodstock un Star Spangled Banner insoutenable.
Lydie Salvayre sait tout d’ Hendrix – son enfance atroce d’enfant sans mère, sa condition de nègre mâtiné d’Indien, sa fragilité orgueilleuse, son incapacité à se supporter. Elle a l’intuition très sûre que » sa guitare fut sa maison », que » son destin semblait écrit dans l’encre du malheur » et que de ce malheur il fit sa grandeur et sa fierté, « n’abdiquant jamais aucun de ses défauts » – jusqu’à ce que mort rapide s’en vienne le prendre.
Elle dit encore, à belle voix de gorge nouée, le désespoir, les yeux noyés, la fatigue extrême, la vie accélérée – l’attraction du désastre. Son style coule comme poème en prose, modernes versets lapidaires qui roulent, tranchants et cependant prodigieusement sensibles, sur les 240 pages de ce récit comme un cri.
Autre visage noyé, celui de Brian Jones, surgit ça et là. Sa boule de cheveux blonds et la masse crépue de la coiffure d’ Hendrix ne se contredisent pas. Tout au contraire, elles se complètent comme seuls deux coeurs déchiquetés savent se rencontrer.
Lydie Salvayre : Hymne, Editions du Seuil, 242 pages, 18 euros











